La guerre juste, une contradiction dans les termes. A propos de la guerre en Iran, dans l’hebdomadaire “Réforme”.

Il nous a semblé intéressant de diffuser cette réflexion sur la guerre, publiée par le théologien protestant Antoine Nouis au moment où le conflit au Moyen-Orient entre l’Iran et la coalition des États-Unis et d’Israël, malgré le cessez-le-feu annoncé dans la nuit du 7 au 8 avril 2026, ouvre sur une grande incertitude au-delà des 15 jours qui sont prévus. Voir l’article du quotidien La Croix daté su 8 avril 2026, Guerre en Iran : Macron demande d’inclure le Liban dans le cessez-le-feu. On sait que le gouvernement israélien a rejeté cette demande et que les bombardements continuent au Liban.

Antoine Nouis part de la prise de position contre la guerre du cardinal McElroy, haut responsable de l’Église catholique aux États-Unis. C’est aussi l’occasion de signaler le travail de fond de l’hebdomadaire “Réforme”, où cet article en accès libre est paru.

La guerre menée par les États-Unis contre l’Iran “ne satisfait pas aux critères de guerre juste”, a estimé le cardinal Robert McElroy, archevêque de Washington le 9 mars. Retour sur une fort ancienne notion que la théologie a tenté de codifier.

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Après des frappes américaines et israéliennes ayant atteint un quartier résidentiel à Téhéran, le 15 mars. © Morteza Nikoubazl via AFP

La guerre appartient à la réalité de notre monde et, de tout temps, les civilisations ont considéré qu’elle était un mal, c’est pourquoi les humains ont essayé d’encadrer la violence par des règles de droit. La légende des Horaces et des Curiaces raconte que dans l’Antiquité, une guerre a été remplacée par un combat entre trois champions de chaque camp. Nous trouvons le même thème dans le duel entre David et Goliath.  Avant de faire une guerre, il fallait une déclaration officielle. Les Romains avaient formalisé une telle déclaration et l’accompagnaient de rites religieux. Ensuite, seules les armées combattaient sur le champ de bataille. On connaissait l’adversaire ainsi que le temps et le lieu de l’affrontement. Enfin, la bataille terminée, un traité d’armistice, et généralement un traité de paix, était signé entre les belligérants.

Quatre critères

Les théologiens ont cherché à codifier ces coutumes avec les critères de ce que l’on a appelé la guerre juste. Ils partaient du constat que, si la guerre est toujours un mal, il convient de l’encadrer pour éviter qu’elle ne relève du pire. Quatre critères ont été proposés.

L’autorité légitime. La guerre ne peut être déclarée que par une autorité légitime (comme l’État ou l’empereur), car elle doit servir le bien commun et non des intérêts privés ou des passions individuelles.

La cause juste. La guerre doit avoir une cause juste : défendre les innocents, punir une agression ou rétablir la paix. La guerre ne doit pas être menée par soif de vengeance ou de conquête, mais pour des raisons de justice et de charité.

La modération des moyens. Même dans une guerre juste, il faut éviter les excès de violence et respecter, dans la mesure du possible, la vie des non-combattants.

Un espoir raisonnable de succès. Si l’issue d’une guerre est toujours hypothétique, elle ne peut être menée si elle n’est pas orientée vers la justice et la paix. Une guerre doit s’évaluer à la situation qu’elle laisse après l’arrêt des combats.

L’Église a toujours essayé de limiter la guerre, d’encourager le jeu diplomatique et d’organiser l’échange des prisonniers. Au Moyen Âge, la “trêve de Dieu” interdisait les combats du samedi matin au lundi matin et, pendant le calendrier liturgique, du premier jour de l’Avent à l’Épiphanie et du mercredi des Cendres jusqu’au huitième jour après Pâques. Pour prendre un exemple de régulation, l’utilisation de l’arbalète fut interdite au deuxième concile du Latran, qui s’est tenu au Vatican en 1139, sous peine d’excommunication. Cette interdiction n’a tenu qu’une cinquantaine d’années, mais elle est la marque du souci de l’Église d’encadrer la pratique de la guerre.

Guerres totales

Toutes ces régulations ont sauté à l’époque contemporaine. La plupart des guerres depuis le vingtième siècle ont été des guerres totales. Tous les moyens disponibles ont été utilisés, comme les gaz dans les tranchées de la Première Guerre mondiale et la bombe atomique à la fin de la Deuxième. Les populations civiles n’ont pas été épargnées par les bombardements des villes. De Dresde à Gaza, en passant par Grozny et Alep, les guerres ont engendré la destruction totale. Sans parler des armes non conventionnelles et du recours au terrorisme qui représentent le point ultime de l’absence de régulation. On parle de guerre d’attrition (ou d’usure) pour évoquer la politique de destruction progressive et systématique de l’ennemi, comme les Russes en Ukraine ou les Israéliens à Gaza.

Le théoricien militaire prussien Clausewitz disait qu’introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre était une absurdité. La guerre n’est jamais juste, elle est toujours sale et elle se répand comme une maladie contagieuse qui n’épargne personne. La logique veut qu’une armée aille jusqu’au bout des moyens dont elle dispose pour arriver à ses fins.

L’effet Lucifer

Le problème de la guerre est qu’elle génère ce que le médecin psychiatre des armées Patrick Clervoy a appelé l’effet Lucifer. Dans les situations de violence, arrive un moment où les individus perdent leur capacité de jugement sur les actes qu’ils réalisent : “Avant et après l’événement, ce sont des individus animés par la vertu et les valeurs morales héritées de leur culture. Cependant, à un moment précis, ils perpétuent des actes atroces comme s’ils étaient temporairement privés de leur capacité à contrôler des comportements cruels et destructeurs.” Le nom Lucifer évoque le diabolique. Si la Bible a personnalisé le mal, c’est pour nous rappeler que ce dernier a une puissance de fascination qui peut, à certains moments, prendre possession de la personne. Puisqu’il y a du diabolique dans la guerre, il ne faut pas essayer de pactiser avec elle en pensant qu’on peut la réguler, mais lui opposer un interdit moral et spirituel.

Un commentaire rabbinique raconte que, lorsque les Égyptiens qui poursuivaient les Hébreux se sont noyés dans la mer Rouge, les anges se sont réjouis et ont entonné des cantiques pour dire leur joie. Un des anges a remarqué l’absence de Dieu. Il l’a cherché et l’a trouvé dans un coin en train de pleurer. Il lui a demandé : “Pourquoi pleures-tu ?” et Dieu a répondu en parlant des Égyptiens : “Mes enfants ont péri ! Mes enfants ont péri ! Il me faut prendre le deuil de la mort de mes enfants !” Dans la guerre, même la plus légitime qui soit, toute idée de justice est abolie et la seule réponse juste que nous pouvons apporter est celle de nos larmes.