Titre

Comment la Palestine fut perdue et pourquoi Israël n'a pas gagné.

Sous titre

Histoire d'un conflit, XIXe-XXIe siècle.

Auteur

Jean-Pierre Filiu

Type

livre

Editeur

Paris : Éditions du Seuil, 2024

Nombre de pages

427 p.

Prix

24€

Date de publication

9 juillet 2024

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Comment la Palestine fut perdue, et pourquoi Israël n’a pas gagné : histoire d’un conflit (XIXe-XXIe siècle).

L’ouvrage comporte deux parties, l’une sur Israël et l’affirmation du sionisme triomphant, l’autre sur la Palestine et sa “perte”. En fait, la construction, d’une grande rigueur, s’efforce de rendre compte de la complexité de deux évolutions intimement liées.

Celle d’un nationalisme juif qui s’est pensé sur le modèle des nationalismes européens, dont le sionisme est le fer de lance, bien que le retour de Juifs en Palestine ne se soit imposé au départ que comme une vision apocalyptique de chrétiens principalement anglais et américains, marqués par un messianisme impérial. Il est devenu un mouvement juif avec les premiers établissements de colons sur la terre de Palestine au 19e siècle.

En face, le nationalisme palestinien. Il n’existait pas avant la première guerre mondiale. Il a dû se forger pour qu’un peuple palestinien puisse exister, s’exprimer et résister, en réaction à la volonté hégémonique du mouvement juif soutenu par le mandat britannique. Complexité qui s’accroît du fait d’un contexte régional qui déborde la Palestine de toutes parts, mettant en jeu les principales puissances mondiales. De là vient le caractère unique du conflit le plus ancien qui reste toujours irrésolu, celui dont la Terre sainte est l’enjeu. Alors que d’autres guerres inexpiables ont déchiré le monde du 19e au 21e siècle, aucune n’a pris le caractère globalisant qui caractérise ce conflit.

La perspective d’ensemble de l’ouvrage, pourrait-on dire, est de montrer que sionisme comme nationalisme palestinien ont connu de profondes et nombreuses divisions internes, qui ont évolué au cours de ce siècle et demi. Mais les clivages propres au mouvement sioniste ont finalement concouru à une marche dans un sens déterminé, vers un objectif précis, celui d’une hégémonie juive sur la Palestine mandataire (et au-delà, en témoignent l’annexion du Golan syrien et les visées sur le Sud du Liban).

Les divisions du mouvement national palestinien ont au contraire hautement contribué à la catastrophe vécue par ce peuple. Dès l’époque ottomane, la Palestine est le théâtre de rivalités claniques entre grandes familles, qui ressurgissent en permanence sous des formes diverses. Dans les années 1920 les nationalistes palestiniens sont constamment tiraillés entre un nationalisme arabe et un nationalisme proprement palestinien, l’un comme l’autre ayant dû s’inventer “sur le tas” à la suite des déconvenues que les Arabes ont connues après la première guerre mondiale. On a le sentiment que les Arabes sont, parmi les perdants de cette guerre, ceux qui en ont le plus souffert. Sans oublier les luttes internes qui ont suivi la seconde. Les chrétiens du Moyen-Orient, en grande majorité arabes, ont vu leur nombre constamment diminuer au long de cette période où s’est développé le conflit autour de la “Terre sainte”.

En suivant chacune de ces deux lignes, Jean-Pierre Filiu1 construit son histoire à partir des déclarations et des décisions des acteurs politiques et militaires. Ce qui fait de chacun de ses chapitres un rappel événementiel d’une extrême précision, où l’on aurait du mal à découvrir une lacune importante. L’ordre de grandeur est de 100 références par chapitre, donc 600 pour l’ensemble de l’ouvrage. C’est dire l’ampleur de la documentation dont l’auteur s’est servi. Il résume, dans chacun des six chapitres, sa propre synthèse de l’histoire en quelques paragraphes d’introduction et de conclusion. De sorte qu’il autorise une lecture rapide de son analyse à qui ne désire pas entrer dans les détails. Mais il permet aussi de découvrir le déroulement précis d’actions d’une grande portée, comme ce qui a provoqué le premier exil de masse des Palestiniens en 1947-48, ou l’échec programmé de la démarche de paix entre les deux peuples, initiée autour des négociations d’Oslo en 1993, et enterrée au tournant des années 2000.

Comme l’ouvrage traite successivement des acteurs israéliens puis palestiniens, il reprend deux fois certaines parties du récit mais prend soin de signaler les correspondances. Ces rappels ne sont pas de trop face à l’enchevêtrement des faits et n’empêchent pas une lecture suivie.

Lorsque l’on prend en particulier le fil du récit sur la “perte de la Palestine”, au cours de laquelle des Arabes de toutes confessions ont été massacrés et se sont massacrés, on a le sentiment d’une “double peine” pour le peuple palestinien : celle que ses querelles internes lui ont infligée, alors qu’il n’avait pas d’État, et celle que les États arabes, créés par les vainqueurs sur les ruines de l’empire ottoman, lui ont appliquée, en le prenant comme enjeu de leurs conflits, entre eux et avec l’État d’Israël. Celui-ci en a tiré parti pour affirmer toujours plus sa puissance avec l’appui des États-Unis, comme instrument régional de leur domination, en niant jusqu’à l’existence d’un peuple palestinien.

En début d’ouvrage, une série de cartes décrit la Palestine et ses plans de partage successifs. Le premier est celui de la commission Peel, partage établi par le gouvernement britannique à la suite du soulèvement arabe de 1936. Le dernier est celui qui est associé au plan “Prospérité pour la paix” de Jared Kushner pour l’administration Trump en 2020. Celui-ci met Gaza à part et dessine une Cisjordanie atomisée en un ensemble de localités disjointes, “en peau de léopard”, aux communications sous le contrôle total d’un Israël auquel est attribuée la continuité du territoire.

On trouve enfin toute l’aide à la recherche que l’on peut souhaiter, index des personnes, des lieux, des organisations et institutions, ainsi qu’une sélection bibliographique en langue française. On pourra aussi voir les entretiens de présentation de son livre par l’auteur2.

Jean-Bernard Jolly

Membre du Bureau de CDM

Notes de la rédaction

1 Jean-Pierre Filiu, né en 1961 à Paris, enseigne à Sciences Po (Paris) depuis 2006 et est rattaché au CERI depuis 2009. Il est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain, après avoir été professeur invité dans les universités américaines de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Lire la suite sur le site de Sciences Po ; plusieurs de ses livres ont fait l’objet d’une recension sur notre site :

Le milieu des mondes : une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours.- Paris : Seuil, 2021.-(Histoire)
Algérie, la nouvelle indépendance .-Paris : éd. du Seuil, 2019
Le miroir de Damas : Syrie, notre histoire .- Paris : La Découverte, 2017

2 Jean Pierre Filiu présente son ouvrageComment la Palestine fut perdue, et pourquoi Israël n’a pas gagné: histoire d’un conflit (XIXe-XXIe siècle)” aux éditions du Seuil : Entretien avec Christophe Lucet (55.43 mn)

Sa présentation le 10 juin 2024 à l’Institut de recherche et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (IreMMO) a donné lieu à un riche échange avec le Président de l’Institut, Jean-Paul Chagnollaud. L’enregistrement n’est pas actuellement disponible sur la chaîne Youtube de l’IReMMO.

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