UH Paroles d’Algérie – « Comment l’islam façonne la société algérienne aujourd’hui » par Ghaleb Bencheikh

Extraits des Actes de l’Université d’hiver de CDM « Paroles d’Algérie » (novembre 2016)L’opinion occidentale a en tête les « années noires », nées d’une annulation d’élections qui portaient au pouvoir l’islamisme politique. Et la grande question est toujours celle de l’influence de l’islam dans la société algérienne. Pour y répondre, Ghaleb Bencheikh refait rapidement l’historique, partant du mouvement réformateur de l’islamisme de la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours, où, dans la république de l’Algérie moderne, on se réfère volontiers à l’islam de Cordoue et dans laquelle les tendances radicales sont condamnées.

 Je dois le dire, c’est vraiment avec une grande joie et un plaisir certain que je m’adresse à des amis. Je suis venu ici il n’y a pas longtemps, c’était le 1er octobre, et je renouvelle l’expérience avec joie.

Je veux dire aussi que c’est bon de parler, que c’est beau de se retrouver entre frères, entre croyants, mais ce n’est pas pour élargir le sectarisme d’une religion à deux, les croyants contre les autres, ou se serrer frileusement les coudes et se croire seuls dépositaires de je ne sais quelles valeurs. Je veux simplement me placer d’emblée sur un plan testimonial. Je ne suis qu’un témoin, un homme qui s’adresse à ses semblables.

Je privilégie cette question de témoignage parce que je suis citoyen français et aussi algérien ; mes parents sont Algériens mais je ne suis pas né en Algérie et c’est peut-être quelque chose qui me manque. Donc, je parlerai comme quelqu’un qui est solidaire de deux sociétés, de deux peuples, de deux nations, et je parlerai aussi d’une quête solidaire du sens de l’avenir parce que, sans cette quête solidaire du sens de l’avenir, il n’y a pas d’avenir de paix, et sans cette quête solidaire du sens de l’avenir, il n’y a peut-être même pas d’avenir du tout.

Sans vouloir noircir le tableau, j’ai envie de dire que les deux sociétés, de part et d’autre de la Méditerranée, sont traversées par des courants de crispation, d’incertitude, de difficulté, d’identité. Pour ces raisons, des hommes et des femmes, au sein des deux sociétés, doivent conjuguer leurs efforts pour témoigner qu’une vie commune, qu’un engagement commun au service de l’homme sont possibles, que ce soit, pour les croyants, conformément à leurs références scripturaires, et pour les autres, à l’idée commune que nous nous faisons de l’homme, de l’intégrité humaine, physique et morale, à commencer par le respect de la liberté de conscience.

Et, en ce qui concerne l’Algérie, le respect de la liberté de conscience, et parfois de la liberté religieuse, est un réel problème. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Quand on m’a sollicité, j’ai répondu positivement, mais je ne suis pas sûr d’être le mieux qualifié pour parler de l’impact et de l’influence de l’islam sur la société algérienne contemporaine. En venant ici, je me suis demandé par quoi j’allais commencer… Ce sera par un survol synthétique et sommaire de la présence islamique en Algérie, sans oublier le fond berbère, sans oublier aussi la présence chrétienne d’avant l’indépendance, parce qu’il existe une véritable Église algérienne, même si elle n’est pas intrinsèque à l’Algérie. Qui dit « fond berbère » fait référence à toutes les strates, numides, romaines, carthaginoises, etc., et, pour faire très simple, aux vagues successives de conquérants arabo-musulmans, dès le calife Othman[1], qui ont été amplifiées par la suite sous les Omeyyades, notamment avec un certain Oqba[2].

Passons très vite sur quelques dynasties et arrivons à la présence ottomane. Elle nous intéresse car elle donnera une coloration hanafite[3] à l’islam vécu alors en Algérie. Je dois rappeler qu’il y a dans l’obédience sunnite quatre grandes écoles juridiques dont le hanafisme. En Afrique du Nord et en Andalousie, cette école a disparu, mais il en reste aujourd’hui quelques traces dans l’école malékite à laquelle la présence ottomane, sur plus de quatre siècles, a donné cette coloration hanafite. Nous arrivons ensuite à l’époque contemporaine avec la présence française, – je ne dis pas « l’époque colonialiste » parce que j’ai toujours pensé que le colonialisme est une abomination absolue. Il n’y a pas à dire qu’il y a des apports positifs, qu’on y a gagné des lois, des infrastructures ou bien d’autres choses. C’est l’idée même, le principe même du colonialisme en tant que tel, qui est à rejeter. Après cette présence française, l’Algérie se retrouve, aujourd’hui, face à elle-même.

Une référence religieuse est associée au peuple algérien. Ce qui est curieux, c’est d’entendre parler d’Européens et de musulmans, de Français et de musulmans. Les uns sont présentés sous forme de souche continentale, de pays ou de citoyenneté, les autres sont désignés par une référence religieuse.

Pour introduire le mouvement nationaliste algérien, il est nécessaire d’évoquer le réformisme islamique de l’association des oulémas algériens, sous la présidence notamment d’Abdelhamid Ben Badis (né en 1889 – mort le 16 avril 1940). Il va y avoir, à la fin du XIXe siècle, un certain travail de réforme de la tradition religieuse islamique elle-même, assez dans le sillage d’un Mohammed Abdou[4], mort en 1905, lui-même disciple de Al Afghani[5], une des figures emblématiques, mais pas l’unique, de la Nahda, ce terme arabe qui veut dire à la fois, renouveau, réveil, résurrection, etc.

Bien que la Nahda soit plutôt un courant à la fois romantique, philosophique, littéraire mais aussi politique au sens large du terme, il va y avoir au sein de ce mouvement une idée de réformer une tradition religieuse qui a connu une véritable « sclérose en place ». Nous verrons bien plus tard, et de nos jours dans le débat actuel, que ce type de réforme a magnifié ce que nous payons par le salafisme aujourd’hui. C’est à ce moment-là, et étonnamment, qu’a surgi l’idée de revenir aux pieux Anciens, à leurs pratiques, à leurs façons d’être, etc. Au début de la Nahda, ce retour a peut-être été fait de manière plus intelligente que par ceux qui, maintenant, l’ont pris au pied de la lettre. La notion de salafisme remonte à cela.

Et donc, je reviens à Ben Badis, guide spirituel des Scouts musulmans dont je dirai un mot par la suite. Ce mouvement réformateur est à la source de cette notion de constantes immuables de l’identité algérienne, que sont l’arabité, l’islamité, « l’algérianité » bien entendu, notion qui conduira à l’insurrection pour le recouvrement de l’indépendance. Malheureusement et étonnamment, dans les vingt premières années qui suivirent l’indépendance, pendant une décennie et demie plus précisément, on a assisté à une sorte de trahison des idéaux pour lesquels l’insurrection a eu lieu.

Le mot trahison est sans doute très fort mais, en tout cas, il s’est agi d’une non-conformité, d’une infidélité à ces idéaux-là, vis-à-vis du peuple de manière générale mais surtout vis-à-vis des questions politiques. Le monopartisme va s’instaurer d’une manière drastique alors que, très tôt, au lendemain du recouvrement de l’indépendance, il y avait un pluralisme réel avec une Assemblée nationale constituante. Tout cela va être balayé au profit d’une vision un peu bolchevique, un peu socialiste en tout cas, marxisante.

Sur ces quinze premières années et, pour certains jusqu’à deux décennies – à supposer qu’il me soit permis de parler ainsi -, des gens ont pris la parole sans avoir de véritables qualifications du point de vue théologique, ni même de connaissances islamologiques fortes. Il y a un vieil aphorisme connu du Prophète de l’islam qui nous enjoint de parler en bien de nos défunts, mais je vais malheureusement y déroger en citant deux noms : le cheikh Soltani[6]et le cheikh Sahnoun[7]. Ils faisaient partie de la mouvance des oulémas algériens mais sans avoir ni les connaissances, ni les compétences requises, à la fois théologiques, et islamologiques d’une manière générale, – l’islamologie dépassant la théologie dans le cadre islamique.

Observateurs de la société algérienne, ils étaient outrés de voir tout ce qu’ils percevaient comme une sorte de déchéance de la société, société qui serait devenue selon eux, permissive, dépravée, occidentalisée, etc. L’un deux s’était même dit offusqué par les Algériades[8], ou par les jeunes majorettes précédant le défilé militaire, lors du 1er novembre, par exemple, jour de commémoration fait pour magnifier et célébrer les valeurs de la révolution algérienne.

C’est un exemple parmi d’autres, et quelque chose qui ne posait pas de véritable problème pour la société en tant que telle, mais ceux que nous avons précédemment cités, et d’autres, commençaient à dire qu’ils ne s’étaient pas battus pour l’indépendance pour en arriver à de telles situations. À leurs yeux, tout cela n’était pas sérieux.

D’autres raisons vont être source de mécontentement pour certains et je voudrais vous donner encore deux exemples.

Pendant le jeûne du mois de Ramadan, les restaurants restaient ouverts. Pour ceux qui connaissent Alger, je peux même vous en citer : le Coq hardi, le Lotus, le Marhaba – qui veut dire bienvenue – parmi d’autres.

Pire encore, lors de l’appel à la prière du vendredi, un certain nombre, mus par une volonté de répondre présent à l’appel, s’y rendaient mais, en même temps, d’autres n’y allaient pas, que l’on retrouvait, pour certains, dans des brasseries.

Il y avait alors, j’ai envie de dire, une réelle liberté laissée à chacun : à celui qui avait envie de croire, à celui qui n’en avait pas envie, à l’adepte de la stricte observance comme à l’adepte de l’orthopraxie, à celui qui était dans la « raison religieuse dévote », à celui qui était dans la « raison critique autonome ». Les choses allaient plutôt ainsi.

Je voudrais ici juste faire une parenthèse. Ce que je vous dis est évidemment relatif et révisable parce que c’est le regard d’un homme avec toutes ses faiblesses et ses contingences, interrogeable, contestable, discutable à chaque instant, ceci, bien entendu, en dehors de ce qui est « indélibérable ». Nous savons ce qui est « indélibérable », c’est le respect absolu et scrupuleux de la dignité humaine, de son intégrité physique et morale, les valeurs pour lesquelles nous sommes ici-bas, et a fortiori lorsque nous nous disons croyants, c’est aimer l’autre parce que nous ne pouvons pas dire que nous vouons à Dieu un culte sincère et pur sans le traduire par des actes concrets, à l’égard de celui qui est icône et vicaire de Dieu sur terre. Le reste, on le met au débat, sans dogmatisme aucun. Je voulais au moins souligner ce point.

Nous nous retrouvons en 1976, le 27 août. Le Président Boumédiène prend sur lui de revenir sur ce qu’on appelle le week-end universel, les samedi-dimanche, pour revenir à un week-end les jeudi-vendredi. Qui a dit que le samedi et le dimanche sont le week-end universel ? Rien ni personne. Il se trouve que c’est seulement l’usage le plus répandu. Entendons-nous bien, n’est universel que ce qui est sous-tendu par une puissance sinon toutes les choses sont universalisables.

Sur ce point, l’Algérie a innové car ni la Tunisie, ni le Maroc n’ont changé, pour ne parler que du Maghreb central. Les gens ont été surpris de cette volonté de choisir comme week-end le jeudi-vendredi ; cela fait déjà quarante ans maintenant. Ensuite, on a commencé à céder aux sirènes « islamisantes », on a commencé à se tourner vers l’option socialiste, et même le socialisme scientifique, mais toujours dans le cadre de la tradition des valeurs religieuses islamiques. Cette situation était tout à fait bancale. Ajoutons à cela la révolution agraire qui va donner lieu encore à d’autres mécontentements.

Les mécontents vont être rapidement assignés à résidence, la donne religieuse va être domestiquée – c’est un euphémisme -, sinon manipulée, instrumentalisée, voire idéologisée. Dans l’ordre du protocole, dans les différents gouvernements algériens successifs, le Ministre des Affaires religieuses était au dernier rang. Mais petit à petit, la religion a été utilisée comme un moyen pour se maintenir au pouvoir et endoctriner le peuple, – on peut se rappeler à ce propos Napoléon en son temps lorsqu’il disait : « Où sont mes évêques, mes gendarmes et mes préfets ? ».

En Algérie, à ce moment-là, les différents Ministres des Affaires religieuses se sont mis à ventiler le contenu du prône pour la prière du vendredi sous forme d’une circulaire utilisée pour louer les bienfaits du régime. Alors, si le pouvoir en place utilise un moyen, il ne faut pas s’étonner que l’opposition muselée s’empare du même moyen. Du coup, nous nous sommes retrouvés avec des mosquées dites « officielles » et des mosquées dites « clandestines » ou « sauvages », où la contestation était portée, y compris par des imams, de fait autoproclamés puisque ne faisant pas partie du corps agréé.

Passons directement au Front Islamique du Salut, le FIS. La bonne analyse, me semble-t-il, relève davantage de la science politique que de l’islamologie savante. Un monsieur né en 1931[9] va s’allier avec un autre né en 1956[10]. Le premier, stratège, le second ayant le verbe facile et des élans mystiques par moment, et ayant osé braver l’opulence insolente qui laisse, en même temps, le peuple dans un réel délabrement moral et matériel. Les événements du 5 octobre 1988[11] pousseront le président Chadli Bendjedid à libéraliser sa politique à tout point de vue dans un contexte de crise et de reflux des cours pétroliers. Une Constitution verra le jour le 23 février 1989, qui consacrera le pluralisme et le multipartisme.

On a envie de dire : que de temps perdu depuis 1962 ! Étonnamment, en septembre de la même année (1989), le FIS va être légalisé comme parti, en dépit de sa non-constitutionalité, puisqu’il est dit dans la Constitution que les partis à base régionale ou confessionnelle ne peuvent pas être agréés dans l’Algérie moderne. Il va y avoir deux scrutins pluralistes libres : le premier, celui des municipales en juin 1990 – avec un raz-de-marée en faveur de ce Front islamique du salut – et celui des législatives en 1991, les toutes premières législatives libres dans la vie de l’Algérie moderne.

Mais, après les législatives, le processus électoral va être interrompu, et à la suite, malheureusement, ce sera le début de la fameuse « décennie noire » dont le peuple algérien en tant que tel va payer le prix fort, mais avec lui aussi les amis de l’Algérie, les coopérants, les étrangers ou les non-Algériens. On comptera 60 étrangers assassinés dont 20 Français.

Très vite se tiendra la conférence de Rome, suivie de la conférence de réconciliation nationale. Passons sur la présidence de Liamine Zéroual[12]. Aujourd’hui, nous avons, pour un quatrième mandat, Abdelaziz Bouteflika, un homme qui, de mon point de vue, aurait pu être un sage à la Mandela dans le monde arabe, mais qui a raté l’occasion en faisant un coup de force contre la Constitution de 1996, constitution moderne puisqu’elle limitait le nombre de mandats présidentiels à deux. On a cru bon de faire sauter le verrou. Un troisième mandat n’a servi à rien et le quatrième ne sert toujours à rien.

J’en arrive à la fin de mon exposé et je réponds à la question proprement dite : quels sont l’impact et l’influence de l’islam sur la société algérienne contemporaine ? Hélas, on assiste à une sorte d’importation d’une vision de l’islam – à supposer que je puisse parler ainsi de l’islam, de ce mot-valise, anxiogène de nos jours, dont on ne sait même pas à quoi il renvoie -, une vision qui n’est pas proprement algérienne, l’islam algérien étant présenté comme débonnaire, apaisé, de tradition d’accueil, de générosité, de bonté, d’honneur…

L’islam est toujours agrégé, agglutiné, présent dans l’histoire et se transmettant à travers des cultures. On peut dire que ce sont l’histoire et la culture, ou plutôt les cultures, algériennes qui ont façonné une certaine compréhension de l’islam comme l’islam a façonné aussi ce peuple, ses différentes strates, ses différentes franges, à tel point que – n’oublions pas, et le mot est peut-être fort dans ma bouche, mais il dit une réalité – la société algérienne était aussi ségrégationniste au niveau du genre. Mais, étonnamment et paradoxalement, il va y avoir une féminisation de l’espace public, grâce à la scolarisation et à l’accès à l’enseignement supérieur, et aussi à travers certaines professions qui vont se féminiser davantage comme, par exemple, la médecine ou l’enseignement supérieur.

Je viens d’évoquer la notion de l’honneur. Pour mieux comprendre, je vous cite deux exemples. Premier exemple : le sang chaud des Algériens fait que lorsque quelqu’un fait à un Algérien une queue de poisson en voiture, il s’énerve et voudrait en découdre avec lui. Lorsqu’il s’aperçoit qu’il est avec sa famille, il lui dit : « Ah, tu es avec ta « maison », je ne dis rien, je ne fais rien, mais dépose-les et, si tu es un homme, viens t’expliquer ». Deuxième exemple : des jeunes gens qui discutent entre eux dans la rue, ils voient la maman de l’un ou la sœur de l’autre, ils ne disent plus rien car la « maison » passe. Ces notions de « table », de « famille », de « maison » étaient sacrées. Par une sorte de vision du monde – une Weltanschauung – qui n’était pas celle des Algériens, ce sacré va être transféré ailleurs, au niveau de la tenue, au niveau de l’accoutrement, au niveau des habits, au niveau du « revoilement » massif et au niveau d’une véritable « crétinisation » des esprits à cause d’une religiosité aliénante.

Je voulais aussi évoquer rapidement le « revoilement » des filles en Algérie. Je n’en fais pas une fixation, mais c’est un marqueur, comme on dit. Au lendemain du recouvrement de l’indépendance, c’est toute une génération de filles qui a « tombé le voile », parce qu’elles allaient à l’école, parce qu’elles étudiaient. Il suffit de voir les photos de classe des années 70, pas seulement à Alger mais à Sétif, à Biscra, à Ouargla et ailleurs, où les écoles et les salles de classe étaient mixtes.

J’ai dit tout à l’heure que je reviendrai sur Ben Badis. C’est délibérément que j’ai précisé qu’il était décédé le 16 avril 1940. Le 16 avril est la journée du savoir, de la science, de la connaissance. J’ai souligné aussi qu’il était le guide spirituel des Scouts musulmans. Le scoutisme islamique était ouvert aux garçons et aux filles. Les garçons étaient en bermuda et les filles étaient en jupe. Et s’il y avait un quelconque foulard, il était autour du cou, et portait les couleurs nationales algériennes, à ce moment-là. Les choses se faisaient dans un jeu de chat et de la souris avec la férule coloniale.

Existaient aussi les Instituts Ben Badis, des écoles dites « libres ». Ces écoles libres étaient mixtes au moment où l’école communale séparait encore les garçons et les filles. Les institutrices qui enseignaient dans ces écoles n’étaient pas voilées, – cas aggravant pour les islamistes de nos jours -, elles portaient juste une sorte de diadème ou de serre-tête.

Des années plus tard, on assistera à une vague massive de retour au voile qui ne submergera pas seulement l’Algérie. Il est en effet inimaginable de voir aujourd’hui Le Caire comme on le voyait au temps de Oum Kalthoum[13]. L’Algérie n’est hélas pas épargnée. Il faudrait ajouter à cette évolution la diffusion de balivernes, de fadaises, d’arguties, d’idioties, de stupidités relevant de la superstition, le tout au nom de la religion.

Autre point d’attention, celui de l’arrivée de Mohammed Aïssa comme Ministre des Affaires religieuses. La presse algérienne m’a interrogé au moment où il venait d’être nommé et où il venait de faire une déclaration peu après son installation : je leur ai dit les choses en toute simplicité, – et j’étais d’autant plus à l’aise que j’ai de tout temps pensé que, en Algérie, nous n’avions pas besoin d’un Ministère des Affaires religieuses, puisque le Conseil supérieur islamique à lui seul suffit pour peu qu’il soit autonome et indépendant. Il ne l’est pas, il est sous tutelle de la Présidence de la République. De plus, à quoi cela sert-il que les questions religieuses relèvent d’un programme de gouvernement ? À titre personnel, et je ne veux pas donner de leçon au gouvernement algérien, j’y suis donc opposé mais, si nous devions avoir un ministre, il vaut mieux en avoir un comme Mohammed Aïssa.

Mohammed Aïssa parle de l’islam de Cordoue. Qu’est-ce que l’islam de Cordoue ? Le regretté Malek Chebel[14] nous a parlé de l’islam des Lumières. Bref, on peut ajouter tous les qualificatifs qu’on veut derrière le mot « islam », – sauf peut-être « modéré », parce que cela n’a pas beaucoup de sens. J’imagine cependant que c’est ce que Mohammed Aïssa a voulu montrer. L’islam de Cordoue était, comme on nous l’a appris, la perle de l’univers, avec ses velours et ses réverbères, au moment où Paris était encore dans la boue. L’islam de Cordoue fut cela, mais aussi le lieu du débat, de la rencontre. De mon point de vue, n’étant pas très versé dans l’apologétique, je pense qu’on a magnifié outre mesure ce point. On aurait pu aussi parler de Samarcande ou de Bagdad, mais je pense que Mohammed Aïssa a raison.

Pour la première fois, nous avons un membre du gouvernement qui dit que le wahhabisme a fait beaucoup de tort aux Algériens, qu’il y a des imams qui ne sont pas formés et qui osent prendre la parole dans des mosquées, qu’il y a des prises de parole publiques nocives, surtout avec la libéralisation des canaux satellitaires.

Le dernier exemple que je vous proposerai, c’est l’histoire de Kamel Daoud[15] qui a dit et écrit des choses qui n’ont pas plu à bon nombre d’Algériens, et voilà qu’un mufti autoproclamé appelle à son assassinat, – il n’y a pas d’autre mot. Et la justice algérienne – c’était une première – a condamné ce mufti. Malgré tout, des paradoxes sont toujours présents au niveau judicaire. Le 15 mars 2006, la Chambre basse du parlement algérien a voté une loi bizarre contre le prosélytisme qui va être entérinée le 20 du même mois par les deux Chambres réunies. En même temps, on va judiciariser les « déjeûneurs », ceux qui osent manger publiquement pendant le Ramadan, et les traîner devant les tribunaux. Cela n’a pas de sens. L’administration n’est pas en principe captatrice des consciences des citoyens. Mais, petit à petit, il y a tout de même des débats qui s’installent et je crois qu’on est revenu à un peu plus d’intelligence.

Et il est important de souligner aussi l’indépendance de la justice algérienne qui a condamné à de la prison ferme un hurluberlu qui ose appeler à l’assassinat d’un autre pour déni de la liberté d’opinion.

Voilà, l’image à retenir, je crois, est celle d’une société vivant sa relation avec la tradition religieuse d’une manière contrastée. Il existe ce que j’ai appelé une « crétinisation des esprits » et, je le crois, en même temps, des débats, de l’ouverture. Moi-même, je peux en témoigner pour être déjà allé là-bas, en Algérie, faire des conférences avec la même liberté de parole que celle que j’ai pu avoir ici devant vous.

Ghaleb BENCHEIKH[16]

https://www.chretiensdelamediterranee.com/wp-content/uploads/2017/10/parol.jpgPour se procurer les Actes de l’Université d’Hiver « Paroles d’Algérie » (novembre 2016) ou pour lire la recension des Actes du colloque « Paroles d’Algérie » merci de consulter notre site.

 

 

 

 

NOTES

[1] Othman ibn Affan (né en 574 et mort en 656), est le troisième calife de l’islam. Il succède à Omar et règne de 644 à 656. (Wikipédia)

[2] Oqba Ibn Nafi Al Fihri ou Oqba Ibn Naafi, né en 622 et décédé en 683, est un général arabe envoyé en 670, à la tête des armées musulmanes, par Muawiya Ier, calife omeyyade de Damas dans le but de conquérir et de propager l’islam en Afrique du Nord. Les membres de son clan, connus sous le nom de Fihrids ou Oqbids, joueront un rôle de premier plan en Ifriqiya et à al-Andalus jusqu’à la fin du VIIIe siècle. (Wikipédia)

[3] Le hanafisme ou hanéfisme est la plus ancienne des quatre écoles sunnites (madhhab) de droit musulman et de jurisprudence (fiqh), fondée sur l’enseignement du théologien et législateur Abû Hanîfa Al-Nu’man Ibn Thabit (699-767), qui vécut à Koufa en Irak.

L’école hanafite, fortement représentée chez les musulmans non arabophones, est la principale école de l’islam depuis l’époque de la dynastie des Omeyyades (661-750). Elle est particulièrement répandue en Turquie, où l’Empire ottoman l’officialisa (la majorité des Turcs sont hanafis), dans les régions asiatiques à l’est de l’Iran (Chine, Afghanistan, Tadjikistan, Pakistan, Inde, Bengale, Bangladesh, Turkestan Oriental) mais aussi en Jordanie, en Syrie, en Irak et en Égypte ; elle conserve un reste d’influence dans des régions jadis dominées par l’Empire ottoman, comme la Bosnie, l’Albanie, le Sandzak et la Macédoine et, dans une moindre mesure en Tunisie et en Algérie. (Wikipédia)

[4] Mohammed Abdou, imam hanéfite égyptien (1849-1905) et son disciple Rachid Rida (1835-1965), recommandaient le retour aux préceptes religieux des théologiens syriens du XIVe siècle. (Wikipédia)

[5] Sayyid Jamāl Al-Dīn Al Afghani, souvent dénommé en français Al Afghani, né en Perse à Hamadan en 1838 et mort en 1897), est un intellectuel musulman d’origine persane, actif en Inde et dans l’Empire ottoman. Il est considéré comme étant un des principaux penseurs du panislamisme et de l’islamisme politique, et du salafisme en particulier. (Wikipédia)

[6] Abdelatif Soltani (1902-1984), auteur de nombreux pamphlets développant l’idéologie du mouvement islamiste.

[7] Ahmed Sahnoun (1907-2003), considéré comme le père spirituel du mouvement islamiste en Algérie.

[8] Des olympiades pour les Algériens.

[9] Abassi Madani, cofondateur (en février 1989) avec Ali Belhadj du FIS (Front Islamique du Salut) dont il fut le président.

[10] Ali Belhadj, cofondateur du FIS avec Madani.

[11] Le 5 octobre 1988 en Algérie a été marqué par des manifestations sporadiques et non contrôlées, dans plusieurs villes du pays. Les manifestants ont détruit plusieurs infrastructures de l’État et des biens civils. L’armée algérienne sort de sa réserve pour contrôler la situation. (Wikipédia)

[12] Liamine Zéroual, né en 1941, 4ème président de la République algérienne, de 1994 à 1999.

[13] Chanteuse égyptienne, 1898-1975.

[14] Malek Chetel (1953-2016), anthropologue algérien, essayiste, spécialiste du monde arabe et de l’islam, proche de la pensée soufie, favorable à l’islam libéral.

[15] Kamel Daoud (né en 1970), écrivain et journaliste algérien d’expression française. A obtenu plusieurs prix prestigieux dont le Prix Goncourt du 1er roman en 2015.

[16] Théologien, sociologue, écrivain français, d’origine algérienne. Il est producteur et animateur de l’émission Culture d’islam sur France Culture, présentateur de l’émission « Islam », sur France 2. Il est Président de Religions pour la paix- France  et auteur de nombreux livres et publications.