Titre

L’étranger qui vient

Sous titre

Repenser l’hospitalité

Auteur

Michel Agier

Type

livre

Editeur

Paris : Seuil, octobre 2018

Nombre de pages

144 p.

Prix

17 €

Date de publication

8 janvier 2019

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L’étranger qui vient

Faire de l’étranger un hôte, c’est ainsi que Michel Agier[1] définit l’hospitalité, en réunissant, sans les confondre, les deux sens du mot grec xenos. C’est autour de ces 2 termes qu’il se propose, comme l’indique le sous-titre de son livre, de « repenser l’hospitalité » en se demandant comment réunir les conditions pour que l’étranger soit traité comme un hôte, c’est-à-dire un proche (p.20), comment fait-on de l’étranger un hôte, ou bien un ennemi ? (p.111). Les deux sont possibles, en effet, et nous savons à quel point nos sociétés occidentales – et l’Europe notamment – sont partagées voire se divisent et, en tout cas, se protègent « face à ce qui a été appelé la « crise migratoire » et que l’auteur « identifie plus fondamentalement, comme une crise des États-nations face aux défis de la mobilité. » (p.10)

Ce livre nous interroge au plan personnel comme au plan collectif : dans l’hospitalité accordée à l’étranger c’est non seulement l’humanité de chacun qui est touchée de part et d’autre, mais c’est aussi notre capacité à répondre ensemble au défi qui nous est lancé en partant d’un premier constat : « l’hospitalité est une épreuve » (p. 20). Comment, en effet, ne pas ressentir l’étranger comme un « intrus » ?[2] Mais, comme le souligne M. Agier, l’intrusion ressentie permet de « reconnaître la dimension très politique de l’hospitalité qui a consisté à faire le choix de le recevoir. » (p.9).

Dès le début du livre, s’engage un passionnant débat à propos de la position défendue par le philosophe Jacques Derrida pour qui l’hospitalité est inconditionnelle[3]. En anthropologue, Michel Agier, lui, a le souci de partir du terrain – celui de la vie sociale et politique – et « d’aborder en termes pratiques cette hospitalité absolue » afin de « replacer l’inconditionnalité dans le monde réel » (p.20-23).

Après avoir rappelé les arrivées impressionnantes de migrants, en 2015 en Europe, et noté que c’est à partir du droit et de ses manques que des citoyens européens ont été amenés « à penser et agir bien souvent contre ou à la place de l’État », jusqu’à la désobéissance civile[4], M. Agier constate une évolution dans les formes de solidarité et d’hospitalité, qui s’apparentent de plus en plus à un mouvement social et il souligne le rôle important des collectifs et associations dont « l’exceptionnelle mobilisation représente l’une des plus importantes causes publiques aujourd’hui dans les sociétés européennes. » (p. 63).

Ce sont ces collectifs et associations qui vont permettre d’élargir la conception et les pratiques de l’hospitalité en constituant des réseaux à l’échelle nationale pour une réponse plus efficace aux migrations et à leur amplification. Ainsi a été créée à Lyon, le 26/09/2018, L’association nationale des villes et territoires accueillants[5]. En Italie, ce sont des villes et des villages qui se mobilisent pour l’accueil des migrants, comme Riace, en Calabre, dont l’hospitalité est le sujet du documentaire Un paese di Calabria[6].

Bref, se met en place, une « hospitalité communale » qui vise à remplacer les bidonvilles, les ghettos ou les squats par  «  » les maisons de migrants », […] la réponse la plus souhaitée par les intervenants sociaux et associatifs. » (p.68-71 ; 82-83).

Encore minoritaire, l’expérience des villes-refuges[7] permet de repenser l’hospitalité à partir de  la réalité des villes/mondes qui comportent deux ancrages plus réels et efficaces que celui de l’État-nation, à savoir le local et le global.

Aujourd’hui, le global, c’est la planète. Elle est notre monde commun, marqué par une mobilité de plus en plus grande.

Repenser l’hospitalité, c’est donc à la fois changer d’échelle en tenant ensemble le local et le global, prendre acte que l’exigence morale de l’accueil  ne peut tenir lieu d’une véritable politique d’hospitalité, et donc passer  du « devoir d’hospitalité » (p. 141) à la défense d’un droit à l’hospitalité pour tous.[8]

Un droit universel à l’hospitalité ? Ne sommes-nous pas en pleine utopie ? Quelle instance mondiale pourrait faire respecter ce droit ?  Tout l’intérêt du livre est de montrer qu’un droit universel à l’hospitalité relève, au contraire, d’un réalisme politique car « l’institution de l’hospitalité prévient la guerre et crée les conditions de la paix.[9]» mais il n’en est pas moins « urgent que soit  mise en place une véritable « Autorité politique mondiale » souhaitée par le pape François, dans sa Lettre Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune (n°175)[10].

 

Nicole Girardot

 

[1] Anthropologue, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), Michel Agier est directeur d’études à l’EHESS. On pourra écouter sa conférence en cliquant sur : Crise des réfugiés, crise de l’hospitalité (durée: 39 mn) lors du Colloque au Collège de France (12-14/10/2016) : Migrations, réfugiés, exil.

Il est l’auteur, notamment, de Gérer les indésirables.- Flammarion, 2008, La condition cosmopolite.- La Découverte, 2013, Les migrants et nous : comprendre Babel.– CNRS éditions, 2016.

[2] Cf. L’Intrus / Jean-Luc Nancy.- Paris : Galilée, 2010, p. 11-12

[3]  Cf. De l’hospitalité / Jacques Derrida (avec Anne Dufourmantelle).- Calmann-Lévy, 1997. Michel Agier va discuter l’idée d’ hospitalité « inconditionnelle »  en convoquant philosophes, anthropologues, sociologues, politologues… (p. 17-28).

[4] L’auteur rappelle plusieurs actions en faveur de l’accueil des migrants, dans la vallée de la Roya : Cédric Herrou, agriculteur et Pierre-Alain Mannoni, un enseignant-chercheur du CNRS, condamnés pour « aide au séjour et à la circulation de personnes en situation irrégulière (p.53)…etc.

[5] Pour en savoir plus, cliquer sur la charte de l’association nationale des villes et territoires accueillants 

[6]On pourra lire la critique de ce film sur notre site en cliquant ICI

[7]Les villes-refuges, aujourd’hui, s’inspirent de la  Charte européenne des villes-refuges mais elles ne se limitent plus, comme en 1995, à l’accueil des écrivains menacés et persécutés dans leur pays. Cliquer ICI.

[8] Cf. Le principe de « l’hospitalité universelle » pensée par Kant dans Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, et Projet de paix perpétuelle.

[9] Cf. Etienne Tassin.- Un monde commun : pour une cosmo-politique des conflits.- Seuil, 2003 et voir Hannah Arendt.- Qu’est-ce que la politique ?  .- Seuil, 2016

[10] Cf. A lire et à relire la lettre encyclique du pape François : Laudato Si’ sur la sauvegarde de la maison commune