Titre

La mémoire de la Nakba en Israël

Sous titre

Le regard de la société israélienne sur la tragédie palestinienne

Auteur

Thomas Vescovi

Type

livre

Editeur

L’Harmattan, 2015

Collection

Comprendre le Moyen-Orient

Nombre de pages

226 p.

Prix

22 €

Date de publication

15 février 2016

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La mémoire de la Nakba en Israël

Pour les Israéliens, la Shoah a façonné et façonne encore l’identification nationale israélienne. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’État israélien s’est employé à nationaliser la mémoire de la Shoah et à l’organiser en fonction de sa vision nationaliste. Citant Vaincre Hitler d’Avraham Burg[1], Thomas Vescovi montre que désormais tout est permis, expulsions, tueries, sièges. La  cicatrice de la Shoah est profondément ancrée en chaque Juif israélien. Les Palestiniens n’ont de fait aucune responsabilité dans la tragédie de la Shoah mais ils en subissent – aujourd’hui encore – les conséquences désastreuses. Entre le plan de partage de la Palestine adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947 et les armistices de 1949 consécutifs à la première guerre israélo-arabe, plusieurs centaines de milliers de Palestiniens ont dû quitter leurs foyers. Tragédie humaine  profondément enracinée dans la mémoire des Palestiniens, jeunes et moins jeunes. Ce qui amplifie ce drame est qu’Israël refuse de reconnaître le drame subi par les Palestiniens, et a promulgué une loi – dix ans après la création de l’État d’Israël – interdisant toute commémoration de la Nakba que les Palestiniens vivent dans leur chair.

Shoah contre Nakba ?

Pour tenter de répondre à cette question, Thomas Vescovi, jeune universitaire, chercheur en histoire, auteur de La mémoire de la Nakba en Israël  a orienté ses recherches pour son mémoire de master sur un sujet délicat : quel regard porte la société israélienne sur la tragédie de la Nakba ? Pour lui, il y a incontestablement un déni de la part des Israéliens, mais aussi de la France, voire de l’Europe et de l’Amérique, de reconnaître que la Palestine n’était pas vide lorsque les Juifs sont arrivés à la fin du 19e siècle, qu’elle est aujourd’hui occupée par un peuple qui ne cesse de l’humilier, de la coloniser, de la déposséder de ses droits. L’auteur rappelle que l’immigration juive ne s’est pas faite sur une terre vierge, mais dans un pays arabe, par sa population, sa culture, intégré à l’Empire ottoman.

Passionné par la Palestine, intéressé par Israël, Thomas Vescovi s’est lancé un défi difficile en analysant l’histoire douloureuse de ces deux peuples. Il le fait sans parti pris, avec un regard équilibré. Il cherche, il creuse, il veut comprendre quels sont les fondements idéologiques qui ont fait croire que l’on pouvait  fonder un État en lieu et place de la population autochtone et que l’on pouvait chasser les Palestiniens de leurs villages en 1948 en toute impunité. S’appuyant sur la littérature mais plus encore sur les « nouveaux historiens[2] » à qui il rend un profond hommage, il suit méthodiquement les mécanismes de refoulement de cette mémoire. Il a réussi son pari…

Sa conclusion est simple : le conflit ne pourra être résolu que si les deux peuples acceptent de relire leur histoire et reconnaissent leurs tragédies respectives. Il n’est pas le seul à l’affirmer. Mahmoud Darwich[3] avait déjà dit haut et fort qu’aucune tragédie ne peut justifier la création d’une autre tragédie. Dans la préface de l’ouvrage de Thomas Vescovi, Dominique Vidal, historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du Monde diplomatique cite une réflexion d’un grand intellectuel palestino-américain, Edward W. Saïd (1935-2003) : « … reconnaître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend crédibles pour ce qui est de notre propre histoire : cela nous permet de demander aux Israéliens et aux juifs d’établir un lien entre l’Holocauste et les injustices sionistes imposées aux Palestiniens, établir un lien et le mettre en cause pour tout ce qu’il recouvre d’hypocrisie et de déviation morale.[4] »

C’est à ce prix que la paix pourra se faire… mais c’est un très long chemin que certains ne sont pas prêts à faire !

Martine Millet


[1] Lire notre recension de Vaincre Hitler : pour un judaïsme plus humaniste et universaliste/Avraham Burg.-Fayard, 2008 :

[2] L’auteur en nomme quelques-uns, dans l’introduction, p. 15 et 21 :

Boaz Evron, Simha Flapan, Benny Moris, Ilan Pappé, Tom Segev, Avraham Avi Shlaim. En France, les travaux de ces « Nouveaux historiens » sont diffusés notamment par Dominique Vidal, avec Le péché originel d’Israël : l’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens israéliens.-Ed. de L’Atelier, 1998 et  Ilan Greilsammer avec la Nouvelle histoire d’Israël : essai sur une identité nationale.– Gallimard, 1998 :

[4] Cf. Réponse d’Edward W. Saïd aux intellectuels arabes fascinés par Roger Garaudy : Israël/Palestine, une troisième voie, dans Le Monde diplomatique, d’août  1998, citée dans Afrique Asie, du 18/06/2012