Lettre pastorale du cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, sur le rôle des chrétiens en contexte de guerre.

Cette lettre aux fidèles de son diocèse est publiée par la cardinal Pizzabella sur le site du patriarcat latin, en date du 25 avril 2026. Dans une analyse d’une pleine page signée par Malo Tresca, elle est qualifiée par le quotidien La Croix “d’appel poignant” (mercredi 29 avril 2026, p. 17).

Les lieux saints deviennent des champs de bataille identitaires“, l’appel poignant du cardinal Pizzaballa pour la Terre sainte.

On trouve aussi une présentation de cette lettre sur le site Vatican News en français : https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2026-04/lettre-pastorale-cardinal-pizzaballa-patriarcat-latin-jerusalem.html

Nous reprenons ici l’introduction et la conclusion de la lettre pastorale. Voici le lien vers sa totalité dans le texte en français : https://lpj.org/fr/news/letter-to-the-diocese.

Très chers,

Que le Seigneur vous donne la paix,

Pendant ces années de ministère, je me suis adressé, à notre Église bien aimée de Jérusalem, de différentes manières : à travers des homélies, quelques brèves lettres et, surtout, lors des visites pastorales. Ce sont ces dernières, en particulier, ces moments de rencontre et de partage avec la communauté, qui ont marqué la vie de l’Église locale, et aussi la mienne. Cela m’a permis de connaitre de plus près notre diocèse, et de donner une expression concrète à cette unité entre le pasteur et la communauté qui est au cœur de la vie ecclésiale.

Ces dernières années, cependant, l’énième guerre tragique dans laquelle nous avons été précipité – et ses conséquences sur la vie de chacun d’entre nous – nous a contraints à repenser les aspects et le rythme de notre ministère, que j’ai essayé de poursuivre autant que possible. Cette période dramatique que nous traversons nous a tous amenés à nous engager au service des pauvres, à dénoncer les injustices, à être présents sur le terrain, et surtout à prier, à écouter la Parole de Dieu, à rechercher l’unité et la vérité dans notre relation avec Lui et avec chacun de nos frères et sœurs.

À la lumière de ce qui se passe – et en raison de l’impact que ces événements ont eu et auront sur la vie de notre Église- je ressens aujourd’hui le besoin de vous offrir un message plus structuré, une réflexion plus élaborée, et donc, exceptionnellement, plus longue. Cette Lettre n’est donc pas destinée à une lecture rapide ou partielle, ni à être utilisée comme un texte d’analyse politique. Elle doit être lue progressivement comme un instrument de discernement, et elle est également pensée pour favoriser le dialogue et la réflexion au sein de nos réalités ecclésiales, de nos communautés, dans les monastères et au sein des familles. Son but n’est pas d’offrir des réponses immédiates ou des solutions techniques, mais d’aider chacun à s’interroger sur la manière de vivre aujourd’hui la foi chrétienne sur cette Terre à la lumière de l’Évangile.

Il m’est difficile de me limiter aux déclarations d’usage, qui se succèdent souvent les unes après les autres de manière presque identique. Je ressens avec encore plus de force le besoin de mots sincères et significatifs pour nous. La souffrance de notre époque ne laisse aucune place à des discours édulcorés et abstraits – et donc peu crédibles – sur la cohabitation, et ne nous permet pas non plus de nous contenter d’une énième analyse ou dénonciation.

Nous l’avons déjà fait à plusieurs reprises, et nous nous sommes déjà suffisamment exprimés à ce sujet, tant en paroles qu’en actes. Les analyses et les dénonciations restent nécessaires – nous ne pouvons pas nous en passer– mais ce ne sont pas elles qui nous ouvriront des perspectives. Ces réflexions seront peut-être partagées au-delà de notre communauté, auprès de tous ceux qui se reconnaissent dans nos réflexions. Elles doivent toutefois s’accompagner d’une question : que nous demande le Seigneur en ce moment ? Et comment donner une expression concrète à notre foi dans ce contexte difficile ? C’est la question qui accompagne depuis longtemps mon ministère de prêtre : comment, en tant que chrétiens, en tant qu’assemblée ecclésiale, vivre au sein de cette situation de conflit, politique, militaire, spirituel, dont nous savons qu’elle durera encore de nombreuses années ? Elle fait désormais partie intégrante de la vie ecclésiale, de l’existence ordinaire de chacun d’entre nous. Malheureusement, elle fait désormais partie de la culture de cette Terre. Ce n’est donc pas un moment à surmonter, mais le lieu où notre Église est appelée à mettre en œuvre sa mission spécifique de communauté de croyants dans le Christ. Sur cette Terre où les frontières identitaires sont si fortement marquées, notre vie de chrétien doit devenir le témoignage d’une manière particulière de vivre, même au cœur du conflit, et doit trouver une expression visible et reconnaissable dans ce que nous disons et faisons. Nous sommes appelés à proposer une interprétation de la période actuelle selon une perspective chrétienne qui nous distingue de manière claire et reconnaissable.

Par la présente Lettre, je souhaite donc tenter de répondre à cette question. C’est le fruit d’un travail laborieux et douloureux – comme toute tentative de synthèse spirituelle –, issu de ma réflexion et de ma prière, ainsi que de ce que j’ai mûri au cours de cette période. Ce n’est évidemment pas une synthèse parfaite. Il faut plutôt y voir une première piste de réflexion qui devra certainement mûrir, s’affiner et se compléter avec le temps, notamment grâce à un échange, même contradictoire si nécessaire, avec quiconque souhaitera se lancer dans cette tentative de synthèse et dans cette lecture. À condition toutefois d’être animé par un désir sincère de chercher à comprendre la volonté de Dieu pour chacun d’entre nous. Je rassemble ici, de manière plus systématique et plus ordonnée, ce que j’ai déjà présenté en partie à plusieurs reprises ces dernières années.

L’image biblique autour de laquelle s’articule ma réflexion est celle de la cité, et en particulier la ville de Jérusalem. L’image de la cité est répandue et familière. Cela fait référence à la coexistence, à la relation, tant civile que religieuse. Mais nous ne nous attarderons pas sur l’idée générale de la cité, mais plutôt sur Jérusalem, comme modèle de référence idéal, en citant quelques passages des Écritures. Nous sommes l’Église de Jérusalem, et la Ville Sainte est le cœur non seulement géographique mais aussi spirituel de notre communauté ecclésiale. C’est le Lieu qui abrite le cœur de notre foi – la Rédemption – et c’est aussi le lieu géographique et spirituel qui préserve l’identité de notre Église, le centre vers lequel nous nous tournons pour trouver l’inspiration nécessaire en cette période. Notre Église présente de multiples facettes, exprimant la richesse de nos rites et de nos traditions. Depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui, elle est, par essence, plurielle, puisque Jérusalem est la mère de tous les peuples. D’autre part, depuis de nombreux siècles, elle présente une configuration très claire : c’est une Église immergée principalement dans un contexte arabe.

Notre regard sur les événements que nous vivons aujourd’hui s’appuie donc sur cette Église dispersée sur ce vaste territoire. C’est une vision qui, précisément parce qu’elle est ancrée dans cette terre, aspire à rassembler et à accueillir tous ses habitants.

En effet, chaque communauté particulière peut se reconnaître dans la Ville Sainte : de la plus petite paroisse de Jordanie à la plus peuplée, des communautés vibrantes de Chypre aux fidèles d’expression hébraïque en Israël, des paroisses marquées par l’épreuve en Palestine à celles qui sont présentes et enracinées en Israël, jusqu’aux migrants, aux demandeurs d’asile et à toutes les autres réalités de notre diocèse. Jérusalem est le modèle spirituel qui unifie notre Église répartie sur des territoires et dans des situations politiques si diverses.

La Lettre est structurée en trois parties : la première partie commence par mon analyse de la situation chaotique actuelle. Avant de parler d’idéal, il est nécessaire de s’ancrer solidement dans la réalité telle qu’elle est, en y reconnaissant la présence et l’action de Dieu.

Dans la seconde partie, je voudrais partager une vision pour notre communauté, qui s’inspire et s’appuie sur les Écritures, en référence précisément à Jérusalem.

La troisième cherchera à traduire cette même vision en implications pastorales pour notre communauté ecclésiale, en abordant les activités de nos paroisses, des familles, des écoles et des institutions.

Comme je l’ai déjà dit, il s’agit avant tout d’une Lettre à vocation pastorale : elle ne contiendra pas de considérations ni d’analyses à caractère purement politique. Elle n’est « politique » que dans un sens plus large, dans la mesure où elle concerne notre présence, en tant que chrétiens, dans la polis, c’est-à-dire dans notre monde réel et dans notre ville de Jérusalem, tout en restant toujours tournés vers la véritable et définitive Polis, la Jérusalem céleste.

(…)

CONCLUSION
Retourner à Jérusalem 

Nous sommes arrivés à la fin de cette longue Lettre. Peut-être que certains d’entre vous, arrivés à ce stade, se sentent fatigués ou perplexes : tant de thèmes, tant d’épreuves, tant de pistes. Le risque est de se sentir dépassés, de se dire : “Comment pouvons-nous faire tout cela ?”  

La réponse est simple : nous ne le pouvons pas. Seuls, nous ne le pouvons pas. Mais nous ne sommes pas seuls.

En effet, Jésus-Christ a dit : “Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux” (Mt 18, 20). C’est vrai, nous en sommes témoins : nous l’avons vécu, même en cette période. C’est pourquoi nous vous invitons à “ne pas négliger vos assemblées” (cf. He 10, 25). Jésus nous attend dans nos paroisses, dans nos communautés de foi, dans nos groupes et mouvements ecclésiaux. L’inspiration de l’Esprit Saint est accessible dans notre vie quotidienne, à travers les Écritures, la prière personnelle, la rencontre avec les autres, le service aux pauvres. Même si nous sommes tentés de reculer face aux souffrances et au mal qui nous entourent, c’est en allant vers l’autre que nous trouvons le Christ et sa consolation.

Nous avons parlé de dialogue œcuménique et interreligieux, de rejet de la violence, de prière, d’écoles, de familles, d’œuvres sociales, de vie religieuse, de personnes âgées, de confiance, d’accueil. Nous avons esquissé une vision : celle de la Jérusalem céleste, ville aux portes toujours ouvertes, illuminée par la splendeur de l’Agneau, dont les feuilles guérissent  les nations.

Tout cela doit désormais continuer à prendre forme. Pas tout d’un coup, ni par des actes héroïques impossibles, mais pas à pas : dans nos paroisses, dans nos familles, sur nos lieux de travail et de rencontre et avec nos amis. En relisant ces pages avec calme, en les partageant et en en discutant dans les différents contextes ecclésiaux et pastoraux, sans précipitation et petit à petit, j’espère qu’elles pourront devenir une aide concrète pour mieux comprendre notre mission en Terre Sainte.

Car en fin de compte, ce qui nous soutient, ce n’est pas notre force, mais la joie de l’Évangile. Une joie qui ne dépend pas des circonstances, qui ne faiblit pas même lorsque tout semble enveloppé de ténèbres. Une joie qui naît de la certitude que le Seigneur est avec nous, qu’il ne nous abandonne pas, qu’il marche à nos côtés même dans les nuits les plus sombres, car il est ressuscité. Et il est vivant parmi nous.

L’Évangile de Luc se termine par une très belle image : après l’Ascension de Jésus, les disciples “retournèrent à Jérusalem, en grande joie” (Lc 24,52). Ils avaient été bouleversés, ils avaient eu peur, ils avaient douté. Et pourtant, à la fin, ils reviennent remplis de de joie.

Nous aussi, nous souhaitons retourner vers notre Jérusalem quotidienne – nos foyers, nos paroisses, nos communautés, notre engagement quotidien – avec cette même joie. Non pas une joie naïve, qui ignore les difficultés. Mais une joie pascale, qui sait que la lumière triomphe des ténèbres, que la vie vainc la mort, que l’amour désarme la haine.

Revenons à Jérusalem avec joie. Revenons à notre vie avec passion. Portons dans notre cœur le rêve de Dieu pour sa ville, et laissons ce rêve devenir, pas à pas, jour après jour, notre propre vie.

Que Marie, Mère de Dieu et de l’Église, Reine de Palestine et de toute la Terre Sainte, Patronne de notre diocèse, nous accompagne sur ce chemin.

Que la bénédiction de Dieu, Père de tous, Tout-Puissant et Miséricordieux, descende sur vous tous.

Jérusalem, 25 avril 2026
S. Marc Évangéliste 

+ Pierbattista Card. Pizzaballa
Patriarche Latin de Jérusalem

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