“Le Liban est coupé en deux”, entretien avec Ali Sabbagh. Les migrations environnementales, entretien avec Marie Lobjoy. Diffusés par le Secours catholique.

Nous relayons ces informations du Secours catholique Caritas-France, dont CDM est partenaire. L’une est le témoignage d’un responsable associatif de Beyrouth sur la crise que vit aujourd’hui le Liban, l’autre est un entretien avec la chargée de plaidoyer sur les migrations internationales au Secours Catholique. Il a été réalisé à l’occasion d’un Forum mondial sur la migration et le développement qui s’est tenu à Genève en 2024, mais l’insistance qui y a été mise sur les migrations liées au climat et à l’environnement est devenue aujourd’hui d’une actualité brûlante.

“Le Liban est coupé en deux”
Ali Sabbagh

Le 12 juin 2026

Ali Sabbagh est le coordinateur exécutif de l’association Assabil, une ONG libanaise que soutient le Secours Catholique.« Nous avons créé la première bibliothèque publique de Beyrouth en 1999. L’idée de départ était simple : offrir des espaces neutres et gratuits où toutes les communautés puissent se retrouver. Le pays sortait de quinze ans de guerre civile. Tout était à reconstruire, y compris la culture.

Aujourd’hui, nous sommes revenus au point de départ. La toute première bibliothèque que nous avons créée, en 2000, dans le quartier de Bachoura, à Beyrouth, a dû fermer temporairement au mois de mars en raison du risque de frappes israéliennes. Quelques jours après sa fermeture, un immeuble a été bombardé à quelques centaines de mètres de là. Presque toutes les bibliothèques du Sud-Liban et de la Bekaa sont fermées en raison du risque de bombardements. La bibliothèque de Nabatieh a même subi des dégâts lors d’un raid.

Depuis le début du conflit, nous faisons notre part du travail : nous intervenons dans dix centres d’hébergement d’urgence pour les déplacés. Nous organisons des activités pour les enfants ainsi qu’un soutien scolaire pour 300 d’entre eux. Nous avions déjà fait la même chose lors de la précédente guerre. Mais ce que je vois aujourd’hui me préoccupe à long terme. Le Liban est coupé en deux. Il existe un fossé énorme entre ceux qui fréquentent des universités privées à 20 000 dollars par an et ceux qui dépendent d’une école publique en ruine, ceux qui n’ont plus suivi un parcours scolaire normal depuis plusieurs années.

Nous sommes passés de 22 000 à 30 000 visiteurs par an.

Depuis 2020, la municipalité de Beyrouth ne nous verse plus aucune subvention en raison de la crise économique. C’est grâce au Secours Catholique que les bibliothèques restent ouvertes. Malgré tout, la demande explose : nous sommes passés de 22 000 à 30 000 visiteurs par an, en partie parce que les gens n’ont plus les moyens d’acheter des livres. C’est encore plus visible dans les bibliothèques situées dans les municipalités rurales, qui n’ont plus de budget à allouer à la culture en raison de la dévaluation de la monnaie.

Parallèlement, les tensions communautaires et politiques sont palpables, et le pays est divisé sur la stratégie à adopter face à Israël. Tous les Libanais ne sont pas touchés uniformément par la guerre. Je suis moi-même originaire de Markaba, un village du Sud-Liban désormais situé dans la zone tampon israélienne. Mes parents ont fui les combats au début de la guerre et ont trouvé refuge chez moi. Le village est en grande partie détruit. Personne ne sait s’ils pourront un jour rentrer chez eux.

Propos recueillis par Hugo Lautissier, journaliste et Benoît Durand, photographe

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Migrations environnementales : Il faut continuer à travailler à la mise en place de voies sûres et légales

Le sommet du Forum mondial sur la migration et le développement s’est tenu  à Genève en janvier 2024, sous présidence française. Il a rassemblé États et société civile aux côtés du secteur privé et des collectivités locales. Le Secours Catholique était présent pour porter son plaidoyer sur la défense des droits des migrants environnementaux. Retour sur ce sommet avec Marie Lobjoy, chargée de plaidoyer Migrations internationales pour l’association.

Marie LobjoyEntretien avec Marie Lobjoy, chargée de plaidoyer Migrations internationales au Secours Catholique

La thématique du sommet, qui a clôturé la présidence française au Forum, était : “L’impact du changement climatique sur la mobilité humaine”. Est-ce que cela signifie que le lien est désormais reconnu entre les migrations et le changement climatique ?

Marie Lobjoy : Il faut rappeler que l’impact négatif du changement climatique sur les mobilités humaines a déjà été reconnu dans le “Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières” signé à Marrakech en 2018. Mais le fait que cette 14ème édition du Forum mondial migrations et développement se focalise sur cette thématique majeure est très positif. Cela a permis d’approfondir un dialogue inter-étatique et aussi avec la société civile sur l’impact du changement climatique sur les populations.

Rappelons aussi que ce lien entre migration et changement climatique a été fait en décembre à la COP28 à Dubaï. Les migrations et déplacements ont notamment été pris en compte dans la déclaration de la COP qui a lancé le Fonds sur les pertes et dommages. C’est une reconnaissance importante qui permet d’ouvrir la voie au financement des communautés vulnérables dans les pays en développement.

Le Secours Catholique a co-présidé la délégation de la société civile lors de ce Forum mondial migrations et développement à Genève. Y a-t-il eu des avancées majeures ? Des déceptions ?

M. L. : Ces sommets sont des processus informels, c’est à dire que le but n’est pas tant de prendre des décisions que d’avoir un espace de dialogue et de discussions fluides et innovantes permettant de structurer les priorités de l’agenda international en matière de migration.

Ainsi, nous nous réjouissons qu’il ait été reconnu que le droit à migrer doit être accompagné du droit à rester. L’idée semble acquise que les États ne doivent pas se défaire de la nécessité d’agir sur les causes du changement climatique. Ceci est le fruit du travail de la société civile effectué ces dernières années, qui a plaidé en faveur d’une protection sociale et juridique pour les migrants environnementaux et pour les personnes qui ne peuvent pas quitter les zones affectées par le changement climatique.

Nous allons poursuivre notre travail de plaidoyer auprès des institutions françaises.

Mais nous déplorons le fait que la France, pourtant présidente du Forum, ait semblé absente des tables rondes et des discussions en profondeur. Ça n’est pas bon signe. Nous allons donc poursuivre notre travail de plaidoyer auprès des institutions françaises pour nous assurer que les enjeux abordés lors du sommet soient réellement pris en compte.  Et nous attendons le rapport d’analyse que doit rendre la France pour clôturer sa présidence fin mars.

Nous regrettons aussi le fait que la société civile, pourtant partie prenante, n’ait eu qu’une place limitée dans cet espace inter-étatique :  seules 120 personnes représentaient les organisations de la société civile. Ces derniers mois, nous avons dû nous battre pour avoir un réel espace de contribution.

Malgré tout, nous nous réjouissons d’avoir pu porter la voix des communautés affectées par le changement climatique, pour témoigner des réalités vécues sur le terrain. Nous avions en effet invité Shakirul Islam de l’organisation bangladaise OKUP, qui a pu relayer des témoignages de personnes migrantes recueillis dans son pays et mettre en avant les recommandations de notre étude publiée en septembre dernier (“Libres de partir, libres de rester, protéger les droits humains dans le contexte des mobilités environnementales”.)

Quels sont maintenant les prochaines étapes ? Quelles recommandations allez-vous continuer à porter ?

M.L. : Le respect des droits humains des personnes touchées par le changement climatique est au cœur de notre plaidoyer.

Nous voulons la mise en place de voies sûres et légales de migration pour les migrants environnementaux, et des décisions de politiques publiques relatives à l’accès aux services de base. Comme le montre notre étude, l’absence de voies de migrations légales renforcent les vulnérabilités des personnes qui se déplacent, qui se retrouvent exposées à des risques d’exploitation en violation de leurs droits humains.

Faire de la migration un choix et non une nécessité.

Nous voulons aussi rappeler que se déplacer doit être un choix et non le résultat d’une incapacité des autorités à protéger convenablement les populations contre les effets néfastes du changement climatique et de la dégradation de l’environnement. Ainsi, les pays du Nord ont une responsabilité accrue concernant la prévention et la limitation des émissions de gaz à effet de serre, la destruction de la faune et la flore, etc. Il s’agit de garantir le droit de rester, pour faire de la migration un choix et non une nécessité.

Lors du sommet à Genève, la Colombie a annoncé reprendre la présidence du Forum mondial migrations et développement pour les deux prochaines années. C’est un bon signe car l’Amérique latine est assez progressive et innovante sur ce sujet. Nous allons donc nous rapprocher dans les prochains mois des partenaires du Secours Catholique sur le continent latino-américain pour travailler ensemble.

Nous allons également suivre de près la Revue régionale sur les migrations en Europe attendue en mars, et la Revue du Pacte mondial sur les migrations de Marrakech attendu dans deux ans. Nous allons veiller au fait que la société civile soit vraiment représentée dans ces processus de décision, pour que les voix des personnes migrantes soient au centre des décisions et veiller à ce que le processus soit axé sur la protection des droits humains.

Lire aussi : 4 raisons de soutenir les migrants environnementaux

Propos recueillis par Cécile Leclerc-Laurent, journaliste, et Elodie Perriot, photographe.

Texte et photo Secours catholique