La contribution des chrétiens d’Orient à la construction de la paix, par Mgr Pascal Gollnisch, directeur de L’Œuvre d’Orient.

Dans le cadre de l’Université d’hiver de CDM, Mgr Gollnisch, directeur de L’Œuvre d’Orient, a donné une conférence publique sous ce titre au campus Carnot de l’Université catholique de Lyon.

Mgr Pascal Gollnisch est doublement au service des Chrétiens d’Orient puisqu’il assume les fonctions de Directeur général de l’Œuvre d’Orient et de Vicaire général de l’Ordinariat des catholiques orientaux en France.

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La question est double. Les chrétiens d’Orient contribuent-ils réellement à la paix ? Et, si oui, leur contribution est-elle spécifique ? Rappelons tout d’abord ce que l’on entend par “chrétiens d’Orient”. Ce terme désigne l’ensemble des chrétiens qui vivent sur les terres de l’ancien Empire Romain d’Orient. Cet Empire a vu le jour au IIIème siècle de notre ère quand l’immensité de l’Empire Romain avait obligé les empereurs à le diviser en deux pour pouvoir gouverner, et son influence s’avéra primordiale et durable.

Un peu d’histoire

Peu à peu, l’empire d’Occident disparut ; celui d’Orient prit une importance croissante et domina, sous le nom d’”Empire byzantin”, le monde que nous appelons maintenant Moyen- Orient. Cette terre, carrefour entre plusieurs continents, l’Asie, l’Afrique et l’Europe, a été de tout temps le théâtre de conflits permanents.

Région riche par son agriculture qui a permis de nourrir de grandes villes et une succession de civilisations, son sol manque cruellement d’eau ; beaucoup de régions sont arides et 75% de l’eau nécessaire provient de l’extérieur. Cette eau est donc un enjeu de développement et de pouvoir, ce qui a été cause de bien des conflits qui s’y sont succédés. Après la déportation à Babylone, en Mésopotamie, au VIème siècle avant J.C., et la libération du peuple juif par Cyrus qui venait de conquérir la Perse, ont suivi les conquêtes par les Grecs avec Alexandre, puis par les Romains et enfin par les Byzantins. L’irruption de l’Islam au VIIème siècle va durablement bouleverser la région et les Églises. En effet les premiers califes arabes, les Omeyades, s’installent à Damas, en Syrie donc, tandis que leurs successeurs, les Abbassides, vont s’installer à Bagdad qu’ils vont fonder. Il faudrait une bibliothèque pour décrire les relations, parfois conflictuelles, parfois plus apaisées, entre chrétiens et musulmans durant cette période. Mais il ne faut pas oublier que les échanges culturels y furent importants.

Après les arabo-musulmans, les croisés, dont le rôle n’a pas toujours été bénéfique pour les chrétiens d’Orient, les Mongols, les Turcs se succèdent jusqu’à la première guerre mondiale. S’en suivent les mandats britanniques et français, puis les guerres entre Israël et les pays arabes, la guerre entre l’Iran et l’Irak, la guerre du Golfe, la présence du groupe Daesh, de l’armée turque -dont quatorze bases principales étaient basées en Irak-, l’interventionnisme iranien en Irak, l’interventionnisme russe en Iran… Il s’agit donc bien d’une terre que tout le monde se dispute, depuis le commencement.

Le démembrement de l’empire ottoman

L’exemple de l’Irak

L’intervention américaine en 2003 a détruit l’État irakien et son armée. Le pouvoir a été remis aux chiites et la politique irakienne se partage désormais entre les ultras pro-iraniens et les pro-iraniens modérés. Aucun mea culpa de la part des Etats-Unis n’est intervenu lors de l’intervention de George W. Bush basée sur un mensonge. Seul, Tony Blair s’est prononcé sur le désastre que cette intervention a causé. Aujourd’hui, l’État irakien est fragile ; son armée également. De nombreuses milices continuent de s’imposer localement et prennent le pouvoir. L’Irak n’arrive pas à décoller économiquement. C’est dans ce contexte que les chrétiens doivent agir pour la paix. Ils n’ont jamais été en dehors de l’histoire de leur propre pays. Ils sont actifs, un peu de la même manière qu’en Égypte où les citoyens, chrétiens et musulmans, ont chassé Mohammed Morsi, les frères musulmans et les islamistes du pouvoir en juillet 2013. Les chrétiens d’Irak ont été confrontés à la barbarie de Daesh. Ils ont été chassés de Mossoul en une demi-journée.

Un manque cruel d’instruction se fait sentir dans la nation ; une grande peur et un sentiment de frustration l’anime. Il est inhumain et dangereux de faire subir de telles humiliations aux peuples : l’humiliation d’un peuple provoque une grande violence et du ressentiment. Daesh a tué beaucoup de Yézidis. Les femmes ont été vendues comme esclaves sexuelles à Mossoul. Les chiites et les sunnites qui refusaient de s’aligner avec Daesh ont subi la même violence. Les chrétiens ont été chassés. On se souvient de l’attentat à la cathédrale syriaque catholique de Bagdad où cinquante personnes ont été tuées durant une messe.

Alors, les chrétiens sont-ils artisans de paix ? Ils ont cette particularité d’être les seuls à parler de pardon. C’est une spécificité chrétienne de relier le pardon avec l’abandon de toute forme de vengeance. Lorsque Daesh a été chassé de Mossoul, les musulmans se demandaient s’il y aurait des représailles. Or les mosquées, au même titre que les églises détruites par Daesh, ont été reconstruites. En ce sens, le patrimoine peut être un instrument de paix. L’Arabie Saoudite a aussi investi des fonds pour la restauration des églises détruites par faits de guerre.

Aujourd’hui le cardinal Raphaël Sako, patriarche des Chaldéens, se bat pour la citoyenneté. Pas pour la défense des chrétiens locaux, mais pour la pleine citoyenneté des irakiens. Les chrétiens d’Orient ne sont plus une force politique, ni militaire, ni économique ; la seule force des chrétiens, c’est l’Évangile. Cette force les amène à se mettre au service de toute la population, en tant que citoyens de leur nation. C’est une anthropologie, une vision de la personne humaine où est valorisée sa dignité, et elle leur permet de se battre pour la citoyenneté.

Des congrégations continuent à agir pour l’éducation. Dans la bande de Gaza en Palestine, trois écoles catholiques accueillent des enfants de toutes confessions. La plupart des élèves sont musulmans. Le Hamas leur fournit les manuels et les religieuses réitèrent leur engagement à éduquer, même dans de telles conditions. L’école joue un rôle social très important. Les familles, à travers l’école et grâce à elle, se reconnaissent comme parents. Grâce à ce lien social, le quartier tient en paix.

Le voyage du Pape François a eu aussi une grande importance. Il a permis dans la région de changer le regard sur les chrétiens. Le Pape a sorti ce peuple de l’humiliation : “Vous êtes un grand peuple” a-t-il déclaré, reconnaissant publiquement leurs souffrances et leur donnant espérance. Après le voyage du Pape, en décembre 2021, le parlement irakien a voté à l’unanimité la loi rendant férié le jour de Noël sur tout le territoire. En outre, marqués par le témoignage des chefs religieux et du Pape, le chef du gouvernement a décidé de faire de chaque 6 mars une journée nationale de la tolérance.

Le synode sur les Églises du Moyen Orient : Ecclesia in Medio Oriente (paragraphes 3, 9-10, 26 et 27) dit qu’il faut “passer de la tolérance à la liberté religieuse”. Un rayon de vérité illumine tous les hommes. La vérité ne peut se développer que dans l’altérité qui mène au tout Autre. La vérité ne peut être connue que dans la liberté. Elle ne se trouve que dans la relation d’amour.

L’exemple de la Palestine

Les Palestiniens ont été chassés de leurs terres et vivent dans des camps au Liban, et en Jordanie. En Palestine, on empêche un État de se construire. La situation à deux États devient invivable. Alors, comment envisager l’avenir ?

Dans le cadre d’un seul État, Israël chassera les Palestiniens. Les seuls qui parlent avec tous, ce sont les chrétiens. En étant en lien avec tout le monde, ils jouent un rôle essentiel. Ils représentent une force motrice pour essayer de dépasser le cercle de la violence. Ils pourraient être ceux qui feraient avancer la situation, mais ils sont confrontés à des forces contraires. Néanmoins, ils ne cèdent pas à la violence.

D’après l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la liberté de religion n’est pas seulement une liberté de culte, mais celle de professer sa foi et de la mettre en pratique. Pourtant, on peut remarquer que d’autres déclarations des droits de l’homme ont vu le jour, une islamique en particulier, récemment présentée à l’UNESCO. Il est donc clair que ce langage de l’ONU n’est pas reconnu comme universel par tous. Quel langage trouver pour reconnaître des droits fondamentaux qui forment la base des sociétés pacifiques ?

L’exemple du Liban

Le Liban est le seul pays du Moyen Orient qui connaît une vraie liberté religieuse. Cette situation a permis un équilibre confessionnel. Le respect des religions entraîne un réel progrès des libertés civiles.

Toutefois de grands obstacles subsistent. Tout d’abord, la pluralité des Églises chrétiennes. On pourrait penser que la diversité des Églises orientales devrait être assimilée à la diversité des congrégations religieuses par exemple. Or au Liban, il y a des tensions persistantes entre Églises. Surtout au niveau des ecclésiastiques. Il faut vraiment arriver à faire de cette diversité une richesse… Ensuite, le repli sur soi des communautés qui sont tentées de rester uniquement entre elles empêche un dialogue à tous les niveaux, qui serait pourtant nécessaire. Enfin, il faut parler du départ de beaucoup de chrétiens. Beaucoup quittent le pays. Toutefois, les diasporas sont actives. Il faudrait voir ces départs comme une richesse pour le pays d’origine et pas seulement comme une perte.

En France

Soulignons qu’en France, on entend beaucoup plus de discours de haine qu’au Moyen-Orient. C’est dû essentiellement à une méconnaissance de l’Islam, à une méconnaissance des musulmans, à un mouvement migratoire mal géré et à un manque de lieux d’Église où chacun pourrait exprimer ses peurs et en parler. Beaucoup de personnes ne disent pas qu’elles ont peur des musulmans. Or, parfois, c’est bien le cas. Et il faudrait que chacun puisse en parler pour éviter les silences et les non-dits.

La société française devient violente. Elle ressent, parfois confusément, parfois clairement exprimée, beaucoup de violence contre les musulmans. En même temps, du côté des chrétiens un certain humanisme, présent dans les décennies précédentes, se perd.

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir quel rôle pourrait jouer la France dans les conflits religieux du monde, comment elle pourrait se situer par rapport aux chrétiens dans les divers pays. Il est sûr qu’elle ne doit plus se présenter comme la protectrice des chrétiens du monde. Nous sommes des compagnons de route, pas des protecteurs. Les peuples peuvent assumer leur destin. Nous devons les aider à le faire. Par ailleurs, la France ne doit jamais se lasser de défendre les droits universels. Nous pourrions avoir la tentation d’accepter les situations de refus des droits humains, de refus de liberté, au nom du fait qu’en pays musulman, il serait normal que ça fonctionne ainsi… Eh bien non. Les musulmans eux-mêmes souhaitent que cet état de fait évolue et nous devons les accompagner en ce sens.

Mgr Pascal Gollnisch

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