Israël Palestine. La politique du statu quo.

Dans Le naufrage des civilisations (1), Amin Maalouf éclaire l’évolution de la situation en Israël-Palestine avec une grande pertinence. Écrite en 2019, l’analyse qui suit dresse la toile de fond sur laquelle se détachent les événements de l’actualité, même dans leur caractère inattendu et leur brutalité.

“[p.161][En 1977] Menahem Begin, dirigeant historique de la droite nationaliste, devenait le chef du gouvernement, et il n’avait, quant à lui, aucun désir de s’opposer à la colonisation. Laquelle s’est poursuivie, depuis, et n’a plus cessé de s’étendre, parfois lentement et parfois de manière accélérée, au gré des circonstances, mais dans un mouvement constamment ascendant. Si bien qu’à l’heure où j’écris ces lignes, plus d’un demi-million d’Israéliens vivent sur des terres qui avalent été arabes jusqu’en 1967.

Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette évolution, que la plupart des Israéliens trouvent légitime mais que le reste du monde désapprouve très largement, il ne fait pas de doute qu’une nouvelle réalité est en place, qui change rad1calernent les perspectives d’avenir. Le chemin vers la paix, qui était déjà étroit et très accidenté, est à présent bouché. En théorie, Israël pourrait emprunter diverses voies pour régler la question des territoires occupés. Mais, à y regarder de près, plus aucune ne permet de sortir de l’impasse.

Une première option serait de laisser la Cisjordanie aux Palestiniens et de rapatrier les colons. La chose aurait été envisageable lorsque ces [p.162] derniers étaient peu nombreux. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Un gouvernement israélien qui ordonnerait l’évacuati0n de centaines de milliers de ses ressortissants juifs prendrait le risque d’une guerre civile.

Une deuxième option, tout aussi théorique, serait d’annexer les territoires en accordant aux habitants arabes la citoyenneté. Mais cela voudrait dire qu’Israël renoncerait à son caractère juif, ce qui est impensable ; et qu’il entrerait en compétition avec la population palestinienne sur un terrain où celle-ci est sûre de gagner : la démographie.

Une troisième option serait d’annexer les territoires sans accorder aux Arabes la citoyenneté, et en les incitant même à partir au-delà des frontières, comme ce fut le cas lors de la création de l’État d’Israël en 1948. Mais si les autorités choisissaient une telle voie, elles seraient confrontées à une réprobation virulente et rageuse au sein même du monde juif, et elles apporteraient de l’eau au moulin de ceux qui les accusent de pratiquer une forme d’apartheid.

Reste l’option la plus facile à adopter, puisqu’elle n’exige aucune initiative particulière, ni aucun arbitrage entre les opinions divergentes : le statu quo. Conserver les territoires sans modifier leur statut ; prolonger indéfiniment l’occupation sans [p.163) clamer sur les toits qu’elle est définitive ; hocher nonchalamment la tête chaque fois qu’un nouveau président américain propose sa médiation, puis attendre patiemment qu’il se décourage et que son joli plan de paix tombe à son tour dans la corbeille prévue à cet effet.

Cette routine a fait ses preuves. L’occupation est, certes, très critiquée à travers le monde, mais personne en Israël n’est en mesure de proposer une alternative. On a beau chercher, on ne voit plus de quelle manière un gouvernement, quelle que soit sa couleur politique, pourrait encore résoudre l’équation et sortir de l’impasse. C’est sans doute ce qui explique que les dirigeants favorables à une solution négociée, et qui ont longtemps bénéficié d’un réel soutien populaire, soient à présent marginalisés. S’ils arrivaient au pouvoir, ils ne sauraient pas quoi faire, et les électeurs le sentent. De ce fait, le camp de la paix, qui pouvait mobiliser jadis des foules impressionnantes, s’est rétréci comme une peau de chagrin.”

On voit à quel point cette logique du statu quo transparaît dans l’actualité de la région.

  • La vague de violence la plus grave que vient de connaître la Terre sainte est celle qui a secoué à la fois Jérusalem Est et Gaza en mai 2021. On en connaît le point de départ, les expulsions programmées de Palestiniens de certains quartiers de Jérusalem Est, avec le soutien véhément de l’extrême-droite parlementaire israélienne, et les tirs en provenance de Gaza sur des villes israéliennes, “en représailles” de la part du Hamas et de ses alliés à Gaza, qui entendaient aussi conforter leur influence dans l’opinion palestinienne. Le gouvernement et l’armée d’Israël ont reconnu avoir été pris de court par cette réaction violente. Mais aussitôt un cessez-le-feu obtenu grâce à l’entremise de l’Égypte et du Qatar, un mouvement délibéré pour revenir au statut quo s’est fait jour, malgré les affrontements entre citoyens juifs et Palestiniens qui apparaissaient comme un fait nouveau, les Palestiniens “de l’intérieur” et ceux de “l’extérieur” semblant se rejoindre dans une protestation commune. Les heurts violents entre les communautés ont plutôt révélé l’absence de relations civiles entre elles et une forme d’ignorance de l’autre qui, finalement, fait partie du statu quo.

. Les expulsions de Jérusalem Est ont été, non pas annulées, mais suspendues, avec la proposition retorse de l’État israélien de garantir le maintien dans les lieux aux familles palestiniennes menacées d’expulsion, moyennant leur renonciation à transmettre la propriété à leurs héritiers.

. Les pertes civiles à Gaza ont été considérables et comme à l’accoutumé  l’ordre est de cent victimes pour une victime israélienne. Cependant il n’y a pas eu le même déchainement qu’en 2014. Les frappes ont été relativement ciblées, jusqu’à celle, qui a fait beaucoup parler, sur l’immeuble abritant des organes de presse, où la volonté de viser les bureaux de la chaîne qatarie Al Jazeera avait prévalu sur la crainte d’offenser la presse américaine en détruisant le bureau de United Press. Notons que par précaution des avertissements téléphoniques ont été donnés à plusieurs reprises par l’armée israélienne, pour éviter que des dommages “indésirables” viennent perturber le retour au statu quo.

. Très vite a été soulevée la question de la reconstruction et la possibilité de transferts de fonds en provenance des États du Golfe a été admise. Le retour au statu quo prime même sur l’éventualité qu’à nouveau le Hamas en bénéficie et reconstitue les stocks de roquettes qu’il avait réussi à amasser jusqu’en mai 2021, malgré le blocus…

. Enfin les conditions globales du blocus de Gaza sont en cours de libéralisation, les marchandises pouvant de nouveau pénétrer sur le territoire et en sortir (h). Les limites de la zone de pêche autorisée au large de la bande de Gaza sont aussi revenues à leur périmètre antérieur.

  • Il en est de même du rapport à l’Autorité palestinienne. Alors que celle-ci semblait avoir perdu tout crédit auprès de l’occupant, c’est le ministre de la Défense israélien qui décide de rencontrer son chef dans sa “capitale” de Ramallah (i). L’objectif est clair. Le rôle sécuritaire de l’Autorité Palestinienne est prépondérant dans la visée d’Israël, elle a un rôle clé dans le maintien de l’ordre au sein des territoires occupés… et dans le maintien du statu quo.

. Peu importe dans ces conditions la violence dont elle peut faire preuve. L’assassinat d’un opposant au cours de sa détention par les forces de police palestiniennes ne met pas en question la collaboration sécuritaire avec l’État d’Israël.

. Le discrédit croissant qu’elle rencontre dans l’opinion palestinienne n’est pas non plus un obstacle, même si le renouvellement de sa direction politique est à l’ordre du jour (a). L’âge des dirigeants et leur usure le demande, malgré le risque que d’autres formations que la leur, le Fatah, prennent le dessus lors d’ élections palestiniennes qui devront bien finir par se tenir un jour. Mais l’Autorité Palestinienne fait toujours partie du statu quo.

. Nouvel événement hautement inattendu, l’évasion réussie de six prisonniers palestiniens de la prison de haute sécurité de Gilboa où ils sont détenus, certains depuis des années. Quatre d’entre eux ont été rapidement repris, et l’opinion internationale peut s’inquiéter à juste titre du traitement qui les attend à leur retour en prison (g). Ces protestations sont justifiées, car les organisations de défense des droits savent qu’Israël a des moyens de torture “propres” et que l’État d’Israël peut dénier toute pratique de la torture malgré les affirmations de victimes. On peut pourtant être sûr qu’Israël fera tout son possible pour faire oublier ce qui s’est passé, d’abord pour nuire le moins possible à l’image d’efficacité de ses organes de sécurité, et pour éviter de transformer ces prisonniers en martyrs, ce qui pourrait conduire à des affrontements mettant en péril le statu quo.

  • Paradoxalement, le militantisme sioniste de Donald Trump a failli faire basculer la situation en proposant un plan de paix (janvier 2020) reposant sur un partage du territoire de la Palestine mandataire, même s’il était d’un irréalisme évident, comme il apparaît à la simple vue des cartes publiées en annexe (e). Le gouvernement de Benjamin Netahyahu s’est cependant abstenu de décider l’annexion des territoires que ce plan prévoyait d’attribuer à Israël. Il n’a exploité que les perspectives de reconnaissance internationale qu’il contenait et qui ont donné lieu à l’établissement de relations diplomatiques directes avec plusieurs États arabes, en plus de la Jordanie et de l’Égypte, déjà signataires d’un traité de paix de plein droit avec Israël (accords dits d’Abraham). Mais ces nouvelles relations diplomatiques n’ont pas eu de retentissement positif sur la situation des Palestiniens. Et les relations que le président Joseph Biden a établies avec Israël, représenté par son nouveau Premier ministre, sont revenues sur la ligne du maintien du statu quo tel qu’Amin Maalouf le décrit, ce que l’activisme de son prédécesseur aurait pu mettre en péril.
  • Le statu quo a précisément l’objectif que lui voit Amin Maalouf. Pendant ce temps se poursuivent le grignotage des terres palestiniennes, la destruction de leur potentiel agricole, les démolitions de maisons et les déplacements de population, et les autres contraintes pesant sur les Palestiniens, en particulier dans les possibilités de se déplacer (f). Il s’agit d’inciter à émigrer ceux des Palestiniens qui le peuvent, et qui ne résistent plus à la pression quotidienne. En témoignent les données recueillies au fil des jour par des organismes de défense des droits comme Human Rights Watch (d) et B’Tselem (c). Que faudra-t-il donc pour que l’on sorte du statu quo (b)?

Jean-B. Jolly
Membre du conseil d’administration de CDM

 

(1) Amin Maalouf. Le naufrage des civilisations, éditions Grasset, 2019,”Le Livre de poche”, 2021, p. 161-163. Voir l’aperçu de l’ouvrage publié par Xavier Godard dans la série “Regards” du 28 juillet 2021 et la recension qu’en a faite Pierre de Charentenay en mais 2019.

(a) Voir L’Autorité palestinienne est en train de perdre le contrôle de la Cisjordanie, par Lubna Masarwa, sur le site de middleeasteye en français, https://www.middleeasteye.net/fr/actu-et-enquetes/palestine-autorite-controle-cisjordanie-nizar-banat-mahmoud-abbas.

(b) Un long et remarquable article de Julien Salingue publié dans le revue L’Anticapitaliste, n°127, juillet 2021, repris en ligne par le site de l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix), Du sionisme des origines à l’apartheid, montre que la logique du partage de la terre est étrangère au projet sioniste et qu’il tend au contraire de manière constante à la domination “du Jourdain à la mer”. Il conclut que pour le peuple palestinien, il n’y a d’issue possible qu’en sortant du cadre étroit des solutions envisagées depuis 40 ans, et en misant sur la démocratisation du monde arabe. https://ujfp.org/du-sionisme-des-origines-a-lapartheid/.

(c) Voir le récent rapport de l’ONG israélienne B’Tselem sur son site, btselem.org, (en anglais), https://www.btselem.org/sites/default/files/publications/202103_this_is_ours_and_this_too_eng.pdf.

(d) Voir le rapport HRW du 27 avril 2021, A Threshold Crossed. Israeli Authorities and the Crimes of Apartheid and Persecution, documentant les actions des autorités israéliennes qui peuvent, selon le droit humanitaire, relever des crimes d’apartheid et de persécution,

 https://www.hrw.org/report/2021/04/27/threshold-crossed/israeli-authorities-and-crimes-apartheid-and-persecution

(e) Voir, sur ce site, Le Plan “Paix pour la prospérité” en Israël et Palestine du président Trump, 27 janvier 2020, https://www.chretiensdelamediterranee.com/le-plan-paix-pour-la-prosperite-en-israel-et-palestine-du-president-trump-27-janvier-2020/.

(f) Voir le rapport de l’organisation israélienne Breaking the Silence contenant les témoignages d’anciens soldats israéliens sur la connivence qu’ils ont constatée entre l’armée de l’État d’Israël et la violence des colons, en anglais, http://www.breakingthesilence.org.il/inside/wp-content/uploads/2021/07/OnDuty-Testimonies-En.pdf. Voir, en français, l’article de Louis Imbert dans le journal Le Monde du 7 décembre 2020, En Cisjordanie, la colonisation par les routes,  qui cite des extraits du même rapport. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/07/en-cisjordanie-la-colonisation-par-les-routes_6062419_3210.html

(g) Voir l’appel à action diffusé le 15 septembre 2021 par l’Agence Média Palestine, https://agencemediapalestine.fr/blog/2021/09/15/appel-a-action-protection-immediate-contre-la-torture-des-quatre-evades-palestiniens/.

(h) Voir par exemple le “plan de développement” proposé par le gouvernement israélien à Gaza, article de Caroline Vinet dans le journal La Croix du 13 septembre 2021, https://www.la-croix.com/Monde/Israel-propose-plan-developpement-Gaza-apaiser-tensions-2021-09-13-1201175225.

(i) “Israël et Autorité palestinienne renouent un dialogue au point mort”, article d’Hugo Tortel dans le journal La Croix du 31 août 2021, https://www.la-croix.com/Monde/Israel-Autorite-palestinienne-renouent-dialogue-point-mort-2021-08-31-1201173116;

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