Le Plan « Paix pour la prospérité » en Israël et Palestine du président Trump – 27 janvier 2020

Le détail des cartes annexées au plan officiel diffusé par la Maison Blanche montre clairement comment les conditions de vie des Palestiniens en seront affectées, qu’ils soient citoyens israéliens ou Palestiniens relevant de l’Autorité palestinienne. C’est avec cynisme que se trouve présenté un « Etat palestinien » totalement enclavé, coupé de la mer et du seul Etat voisin qu’est la Jordanie (la bande côtière de Gaza étant bloquée par l’Egypte du côté de la terre et par la marine israélienne du côté de la mer), seulement relié à l’extérieur par des ponts et des tunnels que l’Etat d’Israël peut fermer à discrétion, puisqu’ils enjambent son territoire. Il est explicitement prévu d’ailleurs qu’ils soient contrôlés par l’armée israélienne, seule garante de la sécurité aux frontières des deux Etats. Ils seront donc gérés selon la politique actuelle de fermeture aléatoire des check-points qui pèse sur la Palestine.

Les quinze enclaves israéliennes prévues à l’intérieur de l’Etat souverain de Palestine seront reliées à Israël par des routes extraterritoriales qui constitueront de véritables indentations de la frontière. Celle-ci sera sans doute l’une des plus longues du monde par rapport à la surface de terrain qu’elle délimite. Le cauchemar déjà kafkaïen des trajets qui durent une demi-journée pour relier deux points distants de dix kilomètres à vol d’oiseau va ainsi se trouver généralisé à l’ensemble de la population palestinienne… sachant que la nature montagneuse du terrain interdit le plus souvent de construire des itinéraires de contournement des routes israéliennes. Le sens exact des quatre « sites stratégiques » indiqués n’est pas précisé.

Deux ports sont supposés accessibles à l’Etat palestinien, Ashdod et Haïfa. Aucune voie d’accès même théorique ne figure sur la carte. Quant à un aéroport, il s’agirait d’une installation uniquement accessible à des avions « légers ». Ces voies de communication maritimes et aériennes ne seraient de toute façon pas ouvertes avant un délai de cinq ans, destiné à éprouver s’il y a une véritable volonté de paix de l’Etat palestinien à l’égard d’Israël.

Un climat de suspicion

Ce qui est le plus remarquable est le climat de suspicion qui baigne l’ensemble du plan, rejetant sur les Palestiniens les « menaces à la sécurité », les mettant sous tutelle jusque dans leur culture et leur système d’éducation. Privé évidemment de forces armées et de communications libres avec l’extérieur, l’Etat palestinien apparaît dans une situation proche de celle que les Etats européens ont nommé protectorat, statut juridique laissant à l’Etat auparavant souverain la charge de l’administration intérieure et faisant dépendre la défense, les relations extérieures et une grande partie de l’économie de l’Etat « protecteur ». Les Palestiniens devront faire la preuve qu’ils se sont convertis à une « culture de paix », qu’ils ont renoncé à toute attaque verbale à l’égard de l’Etat d’Israël, à toute revendication d’un droit au retour pour les réfugiés et qu’ils développent un état d’esprit « business friendly », favorable à la libre entreprise, ouvert aux capitaux internationaux et fondé sur le droit des affaires.

L’article publié dans The Guardian1 par un historien américain d’origine palestinienne, Rashid Khalidi, décrit bien la logique du plan : les Palestiniens sont réduits à un statut subalterne, qu’ils seront contraints d’accepter par tarissement de leurs sources de revenus. Les entreprises palestiniennes dépendront encore plus qu’aujourd’hui du bon vouloir israélien pour leurs importations comme pour leurs exportations. Deux zones économiques palestiniennes, l’une dénommée « high tech », l’autre dite agricole, disjointes, sont supposées être implantées au cœur du Neguev, sans moyens de communication avec les entités palestiniennes ni avec l’extérieur. On se demande si elles auront une ouverture sur l’Egypte, à laquelle elles sont accolées. La maîtrise israélienne sur l’eau, déjà presque absolue, va devenir totale avec l’annexion de la vallée du Jourdain. La majorité des agriculteurs palestiniens seront privés de leurs terres ou de la possibilité de les exploiter. La non-viabilité économique du territoire qui leur est octroyé transformera les Palestiniens en victimes d’un exode rural provoqué. Ils dépendront ainsi de la « prospérité » qui figure dans le titre du Plan de Donald Trump, donc du bon-vouloir américain. On conçoit la pression qui va s’exercer sur les notables et dirigeants palestiniens2. Certains s’engageront immanquablement en fonction de leurs intérêts car ne bénéficieront de la manne promise par les monarchies pétrolières, alliées des Etats-Unis et assurant le financement du volet économique du Plan « de prospérité », que les partisans de son acceptation. La nouvelle sujétion dans laquelle va vivre la plus grande partie de la population palestinienne risque d’être de peu d’importance aux yeux de certains.

On est donc en présence d’un projet de déracinement de la population soumise pour l’isoler dans une mosaïque de territoires aux communications mutuelles aléatoires. Des membres de la société civile palestinienne ont rapproché ce plan des projets de « bantoustans » conçus en Afrique du Sud par le gouvernement d’apartheid. Ce nom avait été donné à des communautés africaines autonomes, placées sous la dépendance d’une Afrique du Sud racialement définie. En fait, plus familière aux Etats-Unis est la situation des réserves indiennes. Elles y existent toujours. Créées lors de la « conquête de l’Ouest » par l’armée et le gouvernement, bafouant les traités signés avec les nations autochtones, elles ont permis aux immigrants venus d’Europe de disposer finalement de la totalité du territoire nord-américain. Les habitants originels ont été rassemblés, chassés de leurs terres ancestrales, pour vivre dans des espaces totalement dépendants, délimités en fonction des intérêts publics et privés des nouveaux propriétaires des terres. Les habitants des réserves sont bien considérés comme des citoyens américains, mais de seconde zone, dépouillés de leurs droits fonciers. Ils sont naturellement voués à l’assimilation et donc à l’extinction, sinon physique dans la déchéance et la pauvreté, du moins collective en tant qu’entité nationale et culturelle.

Pourquoi un Plan prévoyant un accord?

Alors, pourquoi Donald Trump a-t-il besoin d’un plan pour la Palestine, lorsque le plan israélien visant à une prise de possession totale du territoire de la Palestine « mandataire » est en train de se dérouler inexorablement3, avec ou sans l’accord des Palestiniens ? Une commission de délimitation est déjà à l’œuvre sur le terrain4. Le plan reprend bien la clause toujours répétée dans les déclarations officielles américaines sur la non-extension de la colonisation et le maintien des colonies israéliennes en l’état, mais elle a toujours été bafouée par la politique israélienne du fait accompli. Aurait-elle une quelconque validité supplémentaire dans le cas d’un accord ? Rien n’est moins sûr, et cela pourrait n’être qu’un autre moyen de pression, une promesse illusoire faite aux dirigeants palestiniens pour les forcer à accepter l’accord. Cependant du côté d’Israël comme des Etats-Unis, agissant de manière solidaire sans laisser apparaître entre eux de différences notables, car le plan « Paix pour la prospérité » reprend essentiellement les revendications des partis au pouvoir en Israël depuis une vingtaine d’années, trois justifications à un accord semblent apparaître.

1-Remplacer l’actuelle direction du mouvement palestinien par des dirigeants plus « amicaux », attachés à la « libre entreprise », donc sensibles aux profits qu’ils devraient retirer du volet économique du plan. L’Autorité palestinienne est mentionnée dans le projet comme partenaire d’une négociation directe avec les gouvernements d’Israël et des Etats-Unis. On peut supposer que l’émergence de nouveaux dirigeants serait bien vue de ces gouvernements. Et qu’à l’émiettement du territoire palestinien corresponde un affaiblissement de l’Autorité palestinienne. Mais cette mise en avant a déjà l’avantage, pour les puissances de tutelle, de marginaliser le Hamas, le mouvement désigné comme « terroriste » par les Etats-Unis qui gouverne la bande de Gaza à la suite d’élections libres. C’est le seul lambeau du territoire palestinien qui n’est pas soumis à l’occupation armée d’Israël. L’Autorité palestinienne peut ainsi être vue comme l’entité représentative du peuple palestinien, tirant sa légitimité de ce qu’elle est la partie signataire des seuls accords israélo-palestiniens existants, dits d’Oslo, signés en 1993, et qu’elle est issue d’élections libres, selon la terminologie officielle. La reconnaissance internationale, sanctionnée par l’admission aux Nations-Unies, irait ainsi de soi. Mais ce serait celle d’un Etat palestinien atomisé et restant sous tutelle. Avec cynisme, le Plan Trump avance qu’il y a des conceptions très diverses de ce qu’est un Etat souverain.

2-Acculer les organisations civiles palestiniennes à la capitulation afin que, si elles refusent de signer l’accord tel qu’il est défini par le plan, elles se voient stigmatisées devant l’opinion internationale comme fauteurs de guerre et coupables de menées hostiles à la paix. La disqualification qui en résulterait pour la Palestine justifierait son exclusion des diverses organisations auxquelles participent les Etats souverains, en dépendance ou non des Nations-Unies. Elle lui interdirait l’accès aux ressources que l’Autorité palestinienne tire toujours de la situation officielle d’occupation, reconnue par les Nations Unies, par le biais de son office pour la protection des réfugiés (UNRWA, United Nations Relief and Works Agency). Donald Trump a déjà supprimé la participation des Etats-Unis au financement de cet organisme. La reconnaissance d’un Etat palestinien permettrait du même coup de faire disparaître la notion de « Territoires palestiniens occupés » et avec elle l’office de l’ONU pour la coordination de l’aide humanitaire dans ces Territoires (UN-OCHA-OPT, United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs in the Occupied Palestinian Territories), dont les interventions gênent en permanence l’Etat israélien.

3-Inciter et même sur certains territoires forcer les Palestiniens actuellement citoyens israéliens à acquérir la citoyenneté du nouvel Etat, en instituant une nationalité palestinienne reconnue. On imagine facilement la poursuite que cela permettrait de la purification ethnique des Arabes d’Israël, commencée à Jérusalem-Est, et qui pourrait se généraliser à l’ensemble des citoyens arabes d’Israël5. Qu’ils rejoignent leur propre Etat nation indépendant, puisque désormais il y en a un dont ils peuvent relever. Il est ainsi possible à Israël de les considérer comme étrangers, quitte à ce que des échanges de territoires aient lieu dans ce but6. Etrangers, ils n’auront plus de droits civils en Israël, ne voteront plus, n’auront plus le poids relatif qu’ils ont actuellement dans le subtil jeu politique israélien, et par là-même ne menaceront plus le projet d’expansion que poursuivent les gouvernements d’Israël depuis des décennies. Sa conduite au nom de l' »Etat-nation du peuple juif » et du seul peuple juif ne pourra plus être contestée, l’autre peuple de cette terre, le peuple arabe, y sera désormais majoritairement étranger. Il sera sans doute contraint d’y demeurer et d’y travailler7, mais seulement comme une population d’immigrés. La menace d’un basculement démographique en faveur de la population arabe et au détriment de la population juive, qui a longtemps été une objection sérieuse aux projets d’annexion de(s) territoires occupés, est ainsi écartée.

Une paix qui s’éloigne

Voici quelques-unes des conséquences prévisibles du plan de Donald Trump. Cela n’a évidemment pas échappé à ses auteurs. Ils se gardent de trop l’afficher en ce moment, pour ne pas entraver la reconnaissance du nouvel Etat palestinien par la communauté internationale. Mais y a-t-il un risque que sa demande admission à l’Organisation des Nations-Unies, par exemple, soit contestée ? Rien n’est moins sûr. La Russie ? Elle est déjà d’une influence considérable en Israël, à travers ses immigrés entre autres. Dès l’origine de l’Etat d’Israël, elle lui a apporté son appui, y compris militaire par des livraisons d’armes massives en 1947-48. Le soutien qu’elle a apporté aux Palestiniens, surtout du temps de la guerre froide, est resté verbal. Elle reste proche de l’actuel gouvernement israélien. La Chine penche généralement du côté qui promet de favoriser ses intérêts économiques, et une Palestine sous dépendance américaine mais arrosée d’importants capitaux étrangers ne peut que lui convenir. L’Union européenne reste absente de la scène politique internationale et s’accommode bien du leadership américain. Les principales nations de l’Union avancent en ordre dispersé, la France ayant déjà ostensiblement évité de s’opposer de front au plan de Donald Trump8. Les Etats arabes dépendent trop des Etats-Unis pour s’opposer à une initiative qui est importante de leur point de vue. Quant à trouver des Palestiniens qui l’acceptent, si la loi de l’argent est là, il y en aura, et la politique américaine aussi bien qu’israélienne s’emploiera à les faire accéder au pouvoir.

Ces sombres perspectives ne semblent pas échapper à la résistance palestinienne, qui n’en entend pas moins continuer à agir et à exister. L’article cité de Rashid Khalidi dans The Guardian montre que les Palestiniens envisagent déjà, après cent ans de guerre depuis la déclaration Balfour de 1917, d’avoir devant eux, dans la cadre du Plan Trump, une nouvelle « guerre de cent ans ». Peut-être la voie à suivre est-elle plutôt celle de la non-violence, initiée à Gaza par Ziad Medoukh, l’universitaire qui a fondé le Centre Gaza pour la paix9. Relève aussi de la résistance non-violente la campagne Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), explicitement relevée dans le plan Trump comme une manifestation d’hostilité à l’égard d’Israël, que les Palestiniens devraient condamner s’ils veulent conclure l’accord. Réduite à la clandestinité en Israël, elle est vivement combattue par les organes d’influence israéliens dans les pays occidentaux. C’est un signe de son efficacité. Les chrétiens de Palestine, quant à eux, sont solidaires du mouvement palestinien et savent le risque que la plan Trump fait peser sur leurs Eglises, en incitant davantage de leurs membres à émigrer. Les déclarations des responsables des Eglises témoignent de leur prise de conscience, et ils s’opposent de manière déterminée à une initiative de paix qui est en trompe-l’oeil10.

Jean B. Jolly

Les cartes ci-dessus sont jointes au texte du plan « Paix pour la prospérité » publié par le gouvernement des Etats-Unis. Les schémas qui montrent la dépossession progressive des Palestiniens de leur terre sont sur le site de l’UJFP, http://www.ujfp.org/spip.php?article7692 

 

 

2 Ziad Medoukh, en collaboration avec Laurent Baudoin et Isabelle Mérian, Etre non-violent à Gaza, Paris, Editions Culture et Paix, 2019. On trouvera une recension de ce livre sur le site de « Chrétiens de la Méditerranée ». Militant de la résistance civique non-violente à Gaza, l’auteur est sévère sur la manière dont les responsables politiques palestiniens actuels conduisent les relations avec l’Etat d’Israël, voir p. 31. Il note l’intérêt d’Israël à entretenir la division entre les deux entités dominantes, le Fatah contrôlant l’Autorité palestinienne en Cisjordanie et le Hamas ayant accédé au pouvoir à la suite des élections dans la bande de Gaza.

3 Voir l’article, daté de juin 2019, https://www.middleeasteye.net/news/annexation-how-israel-already-controls-more-half-west-bank, sur le site middleeasteye.net, traduit de l’anglais sur le site de l’Union des Juifs Français pour la Paix (UJFP), http://www.ujfp.org/spip.php?article7250. Voir aussi l’article du même site donnant un agrandissement des deux cartes ci-dessus et les commentant, https://www.middleeasteye.net/fr/en-bref/la-carte-de-laccord-du-siecle-de-trump-pour-israel-et-un-futur-etat-de-palestine.

4 Voir l’article du journal The Times of Israel du 24 février 2020 rapportant la première réunion de la commission conjointe américano-israélienne sur la cartographie des implantations, https://fr.timesofisrael.com/reunion-du-comite-de-cartographie-us-israel-pour-lannexion-de-la-cisjordanie/ Ces travaux ont été suspendus à la suite de l’épidémie de covid-19.

5 On peut suivre au jour le jour la progression de la colonisation sur le site de l’organisation pacifiste israélienne Peace Now, https://peacenow.org.il/en/ (en anglais).

6 Certains sont déjà envisagés, pour aménager dans ce sens la répartition des territoires prévue par le plan Trump. Voir l’article de Jonathan Cook sur le site middleeasteye.net du 7 février 2020, https://www.middleeasteye.net/news/israels-palestinian-minority-has-good-reason-fear-trumps-plan.

7 Ziad Medoukh, o.c. p. 85. Dès maintenant, les entreprises israéliennes tirent profit du faible coût de la main d’oeuvre palestinienne, en particulier à Gaza. A l’inverse, les restrictions imposées par Israël à la circulation des biens en Cisjordanie et à Gaza obligent les habitants à consommer des biens produits en Israël parce qu’il n’y a pas d’autres produits disponibles. L’auteur, actuellement directeur du département de Français à l’université Al Aqsa de Gaza, a une formation de base en économie et a dirigé une Agence de développement en Palestine.

8 Voir l’article du Figaro cité par Serge Halimi dans Le Monde diplomatique de Mars 2020, p.1 : « Une note diplomatique américaine, adressée aux pays occidentaux et arabes que Le Figaro s’est procurée, détaille les éléments de langage que ceux-ci doivent utiliser », par Georges Malbrunot. Parmi ceux-ci, des remerciements au Président Trump pour ses efforts en vue de la résolution du conflit. La France n’a pas remercié explicitement mais s’est montrée prête à coopérer (voir la déclaration de l’association France-Palestine solidarité du 29 janvier 2020).

9 Ziad Medoukh, o.c. p. 32 et suiv., analyse l’originalité de la résistance non-violente à Gaza, et l’influence qui est déjà la sienne, affirmée à travers les « Marches du retour » à la frontière entre Gaza et Israël. Il reconnaît aussi ses limites.

10 Voir leurs positions dans le dossier de « Chrétiens de la Méditerranée » consacré au plan « Paix pour la prospérité », publié sur notre site le 17 mars 2020.

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