Francis Vallat – Un combat vital pour tous : réfugiés, Europe, nous-mêmes

Regard sur l’Europe et la Méditerranée – 10 – par Francis Vallat, président de SOS Méditerranée, sollicité par CDM.

En novembre 2015, lorsque j’ai rejoint SOS Méditerranée avant d’en devenir président quelques mois plus tard, jamais je n’aurais imaginé ni l’incroyable progression de notre organisation, ni les difficultés qui à la fois nous assaillent et nous stimulent aujourd’hui.

Face aux multiples obstacles auxquels se heurte notre action humanitaire en mer Méditerranée la vérité devrait être notre bouclier. Mais les manipulations, le mensonge, la stratégie de criminalisation des ONG sèment le trouble sur notre action, et le vieil homme de mer que je suis n’aurait jamais cru que le sauvetage, simple et pur tel que nous le pratiquons, pourrait être un jour contesté et empêché…

Les élections européennes approchent, mais moins que jamais nous voulons nous perdre dans la politique. Ce que nous voulons plus que tout, c’est que les morts noyés en Méditerranée – centrale en particulier –  60 000 probablement depuis le début de la crise des migrants, n’aient pas vécu un supplice inutile, c’est que notre activité de sauvetage reprenne, reconnue et soutenue comme elle le fut en 2016 et jusqu’à l’été 2017, où nous ne cessions de recevoir des distinctions citoyennes  nationales ou internationales. Dans cet esprit nous sommes des citoyens européens qui voulons interpeller l’Union Européenne, pour demander que nos gouvernants décident enfin un cadre pérenne nous permettant de sauver et amener les naufragés dans des ports sûrs…selon la lettre et l’esprit du droit international maritime, rien de plus ! C’est-à dire ailleurs qu’en Libye où il est maintenant démontré que règnent les crimes contre l’humanité. Nous voulons crier que notre âme d’européen menace de couler avec les naufragés, et hurler s’il le faut que renoncer à nos valeurs communes – qu’on les appelle républicaines, démocrates, humanistes ou chrétiennes – détruirait notre identité européenne plus sûrement que toute invasion souvent fantasmée. Nous voulons rappeler que les questions migratoires sont certes complexes, et suscitent peur ou anxiété d’autant qu’elles ne sont pas traitées au fond, mais qu’au milieu de toute cette complexité il y a une chose simple, indiscutable : le sauvetage.

Ce qui nous réunit chez SOS Méditerranée, dans la grande diversité de nos origines politiques ou sociales ? C’est sauver des vies humaines. Et c’est pour cela que notre place est en mer, et que donc oui nous nous préparons à y retourner.

Les embûches ont été multipliées après que nous ayons dû nous séparer de l’Aquarius le 1er janvier. Dans la douleur bien sûr car après avoir sauvé 30000 hommes, femmes et enfants, ce navire symbole était devenu la cible principale d’attaques aussi honteuses qu’artificielles, injustifiées, et de procédures illégales au dire des plus grands juristes maritimes. Mais nous travaillons à surmonter les obstacles et nous arriverons à repartir. C’est d’autant plus notre devoir que la Méditerranée centrale reste la zone la plus meurtrière du monde, qu’il n’y a quasiment plus de bateaux sur zone, et que ceux qui s’y trouvent sont bloqués ou ballotés et n’arrivent plus même à témoigner.

Nous devons repartir d’autant plus que SOS Méditerranée a su au moins créer par son professionnalisme le respect de tous les gens de mer en Méditerranée, et qu’il nous appartient de mettre en jeu cette crédibilité pour que les États cessent de fuir leur responsabilité et d’agir au coup par coup, sans solution raisonnable et durable .

Nous le ferons pour sauver ceux qui se noient bien sûr, mais aussi pour ne pas trahir la confiance des plus de 50 000 donateurs qui croient en nous.

Pour eux en particulier, j’ajouterai trois points, en me référant une dernière fois à ce qui devrait être la référence de tous, la vérité de notre action strictement humanitaire :

  • Le premier est que quels que soient les reproches indignes qui nous sont faits (appel d’air, encouragement immigrationniste, manque de transparence financière ou opérationnelle, complicité avec les passeurs criminels, non- coordination avec les Autorités, recueil de migrants dans les eaux territoriales libyennes etc…etc…), les faits objectifs et démontrés prouvent leur inanité, et que nous sommes irréprochables sur chacun d’entre eux

  • Le deuxième est que le fait même que pour nous démolir il faille travestir la vérité est un hommage à notre action et à notre rigueur. La calomnie est notre ennemie, comme l’hypocrisie. Nous ne sommes certes pas parfaits, mais nous ne serons jamais pris en défaut en matière de respect du droit et de l’éthique

  • Le troisième est un constat : regardez qui ment, qui nous gênons, qui nous attaque, toujours avec d’autres arrière-pensées que le sauvetage, et regardez qui monte au créneau pour rétablir les faits, que ce soit sur les ONG de sauvetage ou la réalité de l’enfer libyen qui ne peut constituer un « port sûr » ?  Je pense au Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR), au Secrétaire Général de l’ONU, à l’Agence des droits fondamentaux de l’UE, à l’opération Frontex même qui a refusé d’être manipulée pour désinformer , ou encore récemment à la cheffe de la diplomatie de l’UE. Tous acteurs dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont jamais montré pour nous la moindre complaisance.

Pas question de décevoir la confiance et le soutien de ceux qui pensent que quoi qu’on dise, quels que soient les problèmes, la solution ne peut pas être de « les laisser couler », de miner la volonté même de sauver, d’ignorer le cimetière marin qui nous interpelle. Tant qu’il le faudra nous continuerons, juste parce que c’est une question de vie et de mort, pour les naufragés d’abord, mais aussi pour notre humanité.

Francis Vallat
président de SOS Méditerranée

 

Retrouvez l’ensemble des textes de notre série « L’Europe et la Méditerranée », ICI et ICI (pour la suite).

Illustration : Rassemblement Aquarius – SOS Méditerranée à Paris, le 26 octobre 2018, By Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0)