Daniel Ollivier – « Jérusalem, la ville des deux paix »

Aéroport Ben Gourion, 3h30 du matin.

Premier voyage à Jérusalem. Montée nauséeuse en taxi dans l’aube commençante et accueil de mon ami, fils de rescapé de la Shoah. « Vite, nous pouvons aller à l’esplanade du Temple dès ce matin. » Les rues de la vieille ville où les  volets des échoppes à touristes sont encore fermés. Contrôle du chek-point et nous voila sur l’esplanade. Le soleil, encore caché par le Mont des Oliviers, illumine l’azur du ciel. Lumière unique de Jérusalem ! Enfin l’or du dôme du Rocher resplendit. Le soleil se lève sur Jérusalem. L’appel à la prière se répercute de minaret en minaret tandis qu’une cloche, du côté du Saint Sépulcre égraine son frêle chapelet.

Ainsi, sur la surface de deux terrains de football, je suis, pour la première fois, à l’épicentre de toutes les traditions abrahamiques. Lieux de toutes les convoitises, abreuvés de sang mais aussi bénis mille fois par tant de croyants. «  Si je t’oublie, Jérusalem… ». Jérusalem, centre géographique de tant de rêves. Mais aussi axe vertical lancé vers la transcendance où l’homme « se fait voir » et où Dieu « laisse un instant voir son visage. » dans l’énoncé de son Saint Nom, le jour de kippour.

Jérusalem, la ville des deux paix, paix sur la terre comme au ciel. Jérusalem, la ville de toutes les convoitises. « Pierre d’achoppement », aujourd’hui et pourtant, demain, « pierre de la clé de voute ». Comment Jérusalem, qui aujourd’hui divise, peut demain réunir, dans une construction du monde (Tikoun Olam) qui est précisément la vocation Abrahamique ? Comment conjuguer l’axe horizontal de la géographie et de l’histoire avec l’axe vertical de la Transcendance ? N’avons nous pas la tentation « de construire une tour dont le sommet touche les cieux » alors que l’échelle entrevue en songe par notre père Jacob est tendue, dans un équilibre instable « entre la terre et le ciel ».

Nos livres saints, depuis des siècles, tentent de répondre à ce paradoxe. Mais de nos livres saints, comme Jérusalem, nous en avons fait une pierre d’achoppement. Nous avons voulu y voir le visage de Dieu alors qu’il ne consent qu’à se faire invoqué par son Saint Nom dont la prononciation nous échappe infiniment. La parole de Dieu, dans nos textes saints ne se révèle pas en pleine lumière. L’étude millénaire de la tradition juive s’efforce d’y entendre la voix inaudible qui ne se manifeste que par une parole multiple. « Tu as parlé une fois, j’ai entendu deux ».

Mais la parole de Dieu est d’abord un appel à la justice et à la paix. La Jérusalem terrestre ne peut s’élever vers la Jérusalem céleste que par l’universel dans la Paix. La parole prophétique ne cesse de le proclamer : « II arrivera à la fin des temps que la montagne de la maison du Saint, béni soit-il, sera affermie sur la cime des montagnes et se dressera au-dessus des collines, et toutes les nations y afflueront.   Alors de leurs glaives elles forgeront des socs de charrue et de leurs lances des serpettes. Un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple, et l’on n’apprendra plus l’art de la guerre.  Et chacun demeurera sous sa vigne et sous son figuier, sans que personne ne vienne l’inquiéter. »

Alors, sur cet espace, maintenant inondé de lumière, un troisième Temple, demain ? Le préalable à cette idée de reconstruction est le rassemblement des peuples dans la paix, faisant du pèlerinage à Jérusalem non plus une obligation purement juive mais une manifestation de concorde universelle.

Ce message de paix réalise, dans la bible même, le passage du particulier juif à l’universel. Il souligne la mission éthique du message sinaïtique qui échappe de ce fait à toute spécificité religieuse.

Rav Hayyim Hirschensohn, grande figure rabbinique moderne, écrit autour des années 20 : «  Le site du Temple se devra de devenir un sanctuaire voué au chant et à la prière (-/-) Il ne devra y figurer aucune figure ou symbole religieux qui appartiennent à un groupe particulier et auquel un autre ne pourrait adhérer. En effet, il n’y avait dans l’arche sainte que les tables de la Loi qui ne constituent pas moins que les piliers de la civilisation pour tous les peuples. »

Le moment est venu de redescendre vers la vielle ville et de retrouver le brouhaha de la cohue des touristes où les pèlerins des trois monothéismes tentent de se frayer un chemin.

 

Daniel Ollivier

Membre de la communauté juive libérale de Lyon, Keren Or
Membre du Cercle de la Pensée Juive Libéral de Lyon. (CPJL)
Collaborateur du Centre Chrétien d’Etude sur le Judaïsme (CCEJ)
Faculté de Théologie de l’Université Catholique de Lyon.

 

Image : Colombe de la paix (CC0)