Carnets de voyage CDM au Maroc (4/4) – La présence discrète de l’Église catholique

Carnets de voyage CDM au Maroc (4/4) – « Patrimoine et dialogue interreligieux ». Dans les villes, ou nichés dans des lieux quasi désertiques, religieux et religieuses catholiques apportent une présence très discrète, vivante et efficace.

Au Maroc, il y aurait environ 22 000 catholiques, la plupart étant européens mais aussi en provenance de l’Afrique subsaharienne. Le christianisme, disparu après l’époque romaine, est revenu avec les européens au 19e siècle, l’évangélisation par les frères franciscains martyrisés en 1220 n’ayant pas abouti.

La religion musulmane sunnite malékite est, selon l’article 6 de la constitution, religion d’État. Elle garantit à tous le libre exercice du culte. Même si l’apostasie n’est plus punie depuis 2017 (suite à un avis des oulémas) par la peine de mort, il est interdit de faire du prosélytisme auprès des musulmans (sous peine d’emprisonnement ou d’expulsion)[1]. Les chrétiens demeurent des étrangers qui ne peuvent évangéliser en dehors de leur communauté.

Pour le père Daniel Nourissat, ancien vicaire général de l’archidiocèse de Rabat, rencontré dans la cathédrale Saint-Pierre, la fin du protectorat en 1956 puis la marocanisation des terres en 1975 ont entraîné le départ de nombreux européens mais aussi posé la question du maintien de l’Église au Maroc. Le choix de rester (notamment dans le domaine scolaire) malgré sa fragilité constitue, selon le père Nourissat, la plus grande force de l’Église. Dans un pays fortement marqué par le spirituel, revenir à l’essence de la vie chrétienne par un témoignage discret mais quotidien de foi et de prières au plus près des musulmans est l’unique manière d’affirmer la présence de l’Église.

Le frère Jean-Pierre, portier de Thibirine

Frère Jean-Pierre

L’Église catholique, bien présente au Maroc, l’est d’abord par la prière et la vie spirituelle.

Un autre moment fort du voyage a été la rencontre avec la communauté monastique de l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas à Midelt.

Issue de Tibhirine en Algérie et, depuis 1988, à Fès, la communauté est arrivée à Midelt en 2000. Six frères prient et travaillent dans cette abbaye dont l’hôtellerie accueille des groupes pour des sessions de recueillement et de prières. Le prieur, le père Jean-Pierre Flachaire, explique que trop de méconnaissance sépare les chrétiens des musulmans. À Midelt ils se rencontrent [2], et les musulmans respectent les lieux, les jardiniers allant même jusqu’ à interrompre leurs activités lors des prières des moines. La prière est un élément de dialogue, même si les musulmans estiment que les chrétiens ne prient pas, ou pas assez, ou ne savent pas prier.

Il a été émouvant d’écouter le frère Jean-Pierre Schumacher, ancien portier de Tibhirine, rescapé de la nuit du 26 au 27 mars 1996, parler des moines, du film « Des hommes et des dieux ». Il était sur le point de se rendre en Algérie pour leur béatification, qui a eu lieu le 8 décembre.

Une éducation francophone et arabophone

Depuis 1963, l’école est obligatoire de 6 à 13 (bientôt 16) ans et 60 % des enfants fréquentent les établissements préscolaires mais la qualité de l’éducation demeure médiocre, même si des progrès ont été obtenus, notamment dans l’alphabétisation,[3] les enfants des classes supérieures fréquentant majoritairement l’enseignement privé.

Outre des difficultés matérielles et de formation des maîtres, l’enseignement reflète la dualité de la culture marocaine : francophone et arabophone. Si, à la maison, les enfants parlent le darija, et si l’enseignement courant se fait en arabe et en français, en revanche, l’enseignement supérieur, notamment scientifique, est en français[4].

Ainsi, des élèves peuvent obtenir le baccalauréat avec des notes suffisantes en arabe mais être dans l’impossibilité de suivre l’enseignement universitaire.

C’est dans ce contexte particulier que l’ECAM (Enseignement Catholique Au Maroc), qui relève de l’évêché de Rabat, déploie un réseau de seize établissements qui accueille 12000 élèves.

À Mohammedia, le « Nid Familial » est un établissement qui scolarise 783 élèves, dont 99% de marocains en maternelle, primaire et collège. Cet établissement, à direction marocaine depuis 1982, a été créé par les sœurs franciscaines dès leur arrivée au Maroc, en 1927.

Fabrication de bijoux

Sœur Pascale Bonet situe l’établissement dans le cadre de l’enseignement au Maroc et présente l’association qui œuvre auprès des femmes et des enfants des quartiers populaires proches, et leur propose des activités manuelles.

La présence de l’Église est aussi une présence auprès des habitants des médinas. C’est le cas du Centre Saint Antoine à Meknès. Depuis 1990, deux frères franciscains Stéphane Delavelle et Natale y encadrent une quarantaine de professeurs, souvent bénévoles, pour dispenser des cours de soutien scolaire, d’alphabétisation en français, de langues et d’informatique. 1870 « apprentis » ont été déjà formés et la réputation du centre s’étend sur les réseaux sociaux au-delà du Maroc.

Il s’agit là aussi d’agir discrètement, sans prosélytisme, dans un souci de dialogue et d’aide auprès d’une population souvent jeune, défavorisée socialement et économiquement. Il s’agit surtout de témoigner par la présence, dans la satisfaction de voir évoluer des élèves qui découvrent l’œuvre du centre, et par là, une œuvre chrétienne.

L’aumônier des marins

Originale est la situation à Casablanca du père Arnaud de Boissieu, prêtre de la Mission de la Mer, service d’Église présent dans une soixantaine de pays. En cinq ans, le père de Boissieu a visité plus de deux mille bateaux qui transitent par Casablanca et a noué des contacts et des amitiés avec des marins de tout bord (essentiellement de l’Asie du Sud-Est), là aussi dans un esprit de service et d’aide aux plus démunis. Marins devenus des esclaves modernes, ils sont « pris dans les mailles du filet » de la mondialisation. Leur situation a été dénoncée par le cardinal Charles Bo de Rangoon lors du congrès mondial de la Mission qui s’est tenu à Taïwan

François Stey

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L’EUCALYPTUS ET LA BOUGAINVILLÉE

Entrelacés depuis des années, un eucalyptus et une bougainvillée témoignent de la plus belle des façons qu’un autre est possible, qu’une autre voie, celle du mélange, de la mixité, existe. C’est à Mohammedia, dans le jardin du « Nid ».

L’eucalyptus et la bougainvillée

Un bel eucalyptus aux feuilles vert pâle effilées, nombreuses a pris racine dans un vaste jardin que des hibiscus rouges, somptueux, illuminent. Au pied de l’eucalyptus une graine portée par le vent ou par un oiseau ou… a fait naître une bougainvillée. La terre et le soleil s’en mêlent, la bougainvillée grandit, s’épanouit, prend ses aises, s’étale, multiplie les fleurs et les couleurs. Au cœur de l’eucalyptus, il y a maintenant un fouillis, une débauche, un désordre superbe de feuilles et de fleurs rouges, blanches, jaunes, mauves. C’est une nouvelle plante, une création hybride, une mixité éclatante de beauté, l’affirmation vivante du mélange.

Mais où peut-on voir cette chose étrange et remarquable ?

Dans les faubourgs de Casablanca, dans la ville populaire de Mohammedia où vit une population nombreuse, où le taux de chômage est élevé. Au milieu des immeubles qui ont poussé là, parmi les boutiques, les étals, les voitures, les garages, un lieu paisible, un jardin qui s’appelle « Le Nid » animé par Pascale, une sœur franciscaine. Il accueille les femmes et les enfants. Les femmes y viennent pour faire de la couture, apprendre à lire et à écrire, parler librement. On y donne aussi des cours de français pour renforcer l’enseignement dispensé et du soutien scolaire. Toutes ces activités sont assurées par des bénévoles.

Les deux religions cohabitent

« Le Nid » est un havre de paix, une sorte de bougainvillée aux mille couleurs qui rayonne et donne à ceux qui y viennent la chaleur d’un accueil, le réconfort d’une écoute bienveillante, le sourire de la compréhension et du soutien amical.

Là, dans un respect mutuel les deux religions cohabitent, ouvrant une parenthèse heureuse dans la fureur du monde où la division, le rejet de l’autre, la peur du différent sont l’ordre du jour.

À Mohammedia, « Le Nid » incarne un autre possible, prouve qu’une autre voie, certes discrète et fragile, existe.

Longue vie au « Nid ».

Rosine Thirion

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STELLA MARIS ou l’étoile de l’espérance

Arnaud de Boissieu, prêtre de la Mission de France, est aumônier auprès des marins au long cours.  Ils sont 1 200 000 à sillonner les mers du globe. Il est seul pour tout le Maroc. Nous l’avons rencontré à Casablanca, son port d’attache.

Le marin au long cours reste en mer six à neuf mois. A bord, une douzaine d’hommes venus des quatre coins du monde, séparés de leurs familles. Pour chacun d’eux, une cabine plutôt confortable et la solitude pour compagne.

Arrivé au port pour quelques heures ou quelques jours, le marin au long cours souvent ne peut descendre à terre. Parfois il est accueilli dans l’un des foyers « Stella maris », créés par la Mission de la mer. Si le marin ne peut quitter le navire ou le porte-container, alors un homme, Arnaud de Boissieu, prêtre de la Mission de France, vient à lui. Il est autorisé à monter à bord ou doit rester sur l’échelle de coupée selon le bon vouloir du commandant. Il vient à la rencontre des marins. Il vient pour parler avec ces hommes, leur parler à eux, leur parler d’eux.

« Comment allez-vous ? » « Ah, répond le marin, voilà bien un mois que personne ne m’a demandé
de mes nouvelles, ne m’a adressé la parole ». Ou bien un marin philippin l’accueillant avec cette question : « Est-ce que tu as la messe sur ta clé ? »

Arnaud leur donne le plan du port pour qu’ils puissent se situer sur terre après des jours passés en mer. Il prend et donne des messages, des nouvelles, le courrier etc…

Arnaud n’est pas entouré d’une équipe. Il est seul. Il est le seul à venir toucher le cœur de ces hommes, à rencontrer leur âme avec une attention profondément humaine, un geste très fraternel. Il dit par sa présence, la solidarité humaine, affirme l’essence divine universelle de la nature humaine.

Savoir ou se souvenir que 90% du commerce mondial se fait par bateau ; que, dans le cadre du BIT (Bureau International du Travail), une convention collective concernant la sécurité et la vie à bord et s’appliquant au niveau mondial est entrée en vigueur en 2013 ; qu’une fédération de syndicats, la ITF (International Transport Federation) est un fonds d’assurance protégeant les marins contre les abus, par exemple contre l’abandon, par un armateur, de l’équipage ; ce fonds existe depuis janvier 2017.

Le contrat de travail d’un marin au long cours est en général de six à neuf mois. Un marin gagne environ 1 500 euros par mois pour 48 heures de travail par semaine. La vie de ce marin est difficile car il est difficile de vivre dans un espace restreint, en compagnie de six ou sept nationalités différentes.

Sur des bateaux, dans des marchandises, avec des hommes, la mondialisation vogue sur les océans.

Rosine Thirion

 

NOTES

[1] Comme nous avons pu le constater le dimanche 14 octobre à Meknès, les églises sont gardées par la police pour les protéger d’éventuels attentats mais aussi pour empêcher les citoyens marocains, donc musulmans, d’entrer en contact avec les chrétiens.

[2] Le prieur est régulièrement en contact avec la population voisine et les autorités locales.

[3] Taux d’alphabétisation de 78% en 2012 contre 52 en 2004 mais 53% des femmes étaient analphabètes en 2014.

[4] Suite à l’échec relatif de l’arabisation de l’enseignement dans les années 1980, il vient d’être décidé que dans le primaire 2 heures hebdomadaires de français seront enseignées et que les matières scientifiques le seront en français.

Retrouvez l’ensemble des carnets de voyages au Maroc organisé par CDM en octobre 2018 :

(1/4) – « Enjeux économiques et sociaux »
(2/4) – « Entre monarchie et citoyenneté : une cohabitation délicate »
(3/4) – « Patrimoine et dialogue interreligieux »

 

Illustration : l’institution Le « nid familial » de Mahommedia