Bernard Bloch – « La paix ! Paradoxes d’un juif athée »

Regard sur la paix – 6/7 – « La paix ! Paradoxes d’un juif athée » par Bernard Bloch.

Notre monde est en guerre. Des centaines de milliers de morts endeuillent la planète de la Syrie au Yémen, du Soudan au Mali, de l’Ukraine à la Malaisie. La mort, la misère et la désolation frappent à nos portes, la Méditerranée est en passe de devenir le plus grand cimetière du monde. Et même la déclaration universelle de Droits de l’homme est contestée ou ignorée sans vergogne par nos gouvernants[1]. Quant au désastre écologique qui nous attend, c’est par millions qu’il nous tuera. Au moins aura-t-il le mérite de mettre tout le monde d’accord : nous nous autodétruirons tous ensemble.

Alors pour quelle paix sommes-nous prêts à nous battre ? La paix des justes ou la paix éternelle ? La paix des vainqueurs ou la paix pour tous ? Celle du Fous-moi la paix ou je te bute, du Ôte-toi de là que je m’y mette ou celle du Viens partager ma pitance si tu crèves de faim ? Il en va du signifiant « paix » comme de bien d’autres : il est dérisoire de s’en réclamer si l’on n’en dit pas plus sur ce qu’il recouvre. La paix, c’est comme une allumette, elle peut servir à allumer une bougie ou à faire exploser une bombe. Et une paix fondée sur la peur et la domination des uns sur les autres n’est qu’une paix de pacotille, une paix qui a la couleur de la mort.

Je n’ai pas la moindre légitimité à gloser sur les dangers mortifères qui nous menacent, mais je peux dire un mot sur ce que je connais un peu : la situation d’Israël/Palestine.

Une situation apparemment inextricable, une guerre septuagénaire plus ou moins intense, plus ou moins larvée, où un peuple stigmatisé et opprimé pendant deux millénaires, le peuple juif, se retrouve dans la situation d’en opprimer un autre, le peuple palestinien ; qui, lui, n’est pour rien dans la souffrance séculaire des Juifs.

C’est presque un cas d’école : depuis au moins 15 ans, sinon depuis l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995, les gouvernements israéliens successifs rêvent d’une paix fondée sur la mise au pas du faible par le fort. Mais comme le disait Yeshayahou Leibovitz : « Sur cette terre, vivent deux peuples qui ont l’intime conviction que cette terre est la leur ». Tant qu’Israël persistera à dénier aux Palestiniens leur légitimité irréfutable à être là, il oblitèrera sa propre légitimité. Tant que, d’un côté comme de l’autre, ces deux peuples ne parviendront pas à prendre en considération les raisons, la grammaire, l’histoire et la souffrance de l’autre, la paix ne restera qu’un phonème vide de sens, une mascarade.

D’un autre côté, comment les Palestiniens pourraient-il se convaincre de renoncer à l’illusoire paradis perdu d’une Palestine Judenrein (débarrassée des Juifs) si en Israël, ce sont les éléments les plus obtus, les plus enfermés dans la peur et le fondamentalisme religieux ou nationaliste qui tiennent le haut du pavé ? D’autant qu’à l’intérieur du monde arabe, ce sont leurs alter-egos qui sont aux commandes. C’est au fort de faire le premier pas. Et le fort, aujourd’hui, c’est Israël. À force de se défendre à n’importe quel prix d’agressions réelles ou fantasmées au risque d’y perdre son âme, Israël finira par développer une maladie auto-immune qui conduira à son autodestruction.

Mais si, contrairement à ce qu’il se passe en ce moment même, Israël devenait l’État de tous les Israéliens et non celui des seuls Juifs, si Israël devenait enfin une démocratie pour tous ses citoyens, tous les compromis seraient possibles pour que juifs, musulmans, chrétiens, druzes, bouddhistes et… rien du tout, cohabitent sur une même terre : la Palestine. Et qu’importe le nom que porterait ce ou ces États : Isratine, Palestaël ou fédération d’Israël-Palestine… pourvu qu’ils ne soient ni « juif », ni « musulman », ni « chrétien », ni « druze », mais tout simplement démocratiques. Les habitants de ces et/ou de cet État, cohabiteraient en bougonnant comme chez Tchékhov, mais ils ne s’entretueraient pas comme chez Shakespeare. Et en renonçant aux rêves délétères de pureté ethnique ou religieuse, ils apprendraient à partager cette terre et à se respecter, chacun s’enrichissant de la culture et de la langue de l’autre.

« C’est souvent quand le pire semble le plus probable, que survient l’improbable, la paix. » Edgar Morin

Bernard Bloch[2].
Montreuil, 22 décembre 2018

 

[1] Les tyranneaux fascistoïdes ne sont plus aujourd’hui l’apanage de nos anciennes colonies ou des pays staliniens, les Trump, Orban, Kascinsky, Erdogan et autres Salvini sévissent aujourd’hui en Europe et dans tout l’occident.

[2] Bernard Bloch est comédien, metteur en scène et auteur. Il a notamment publié à l’automne 2017 Dix jours en terre ceinte chez Magellan & Cie. Livre dont il a tiré un spectacle Le voyage de Cholb-Penser contre soi-même qui tourne.

Retrouvez l’ensemble des textes de notre série « Regards sur la paix », ICI.

 

Image : Colombe de la paix (CC0)