Andrea Riccardi – « Par le dialogue, les ponts rompus peuvent être réparés »

Regard sur la paix – 4/7 – « Par le dialogue, les ponts rompus peuvent être réparés » par Andrea Riccardi.

A l’occasion des 50 ans de la Communauté de Sant’Egidio, célébrés à Bologne le 14 octobre 2018, son fondateur, Andrea Riccardi, réaffirme le besoin de retrouver l’« Esprit d’Assise » : la Paix par le dialogue. (Extraits)

Bologne, depuis toujours sensible à la paix et au dialogue est la ville idéale pour nous retrouver.

Elle représente une grande occasion de continuer à tisser le dialogue commencé à Assise par Jean Paul II en octobre 1986 à l’époque de la guerre froide, jamais interrompu : un dialogue qui a connu des difficultés, des contextes belliqueux, hostiles mais aussi des paix inespérées.

A toutes les latitudes les gens ont peur. Et pourtant, dans le Nord du monde, nous n’avons jamais vécu des temps aussi sûrs. Nous n’avons jamais vécu des temps aussi sûrs. Nous vivons « la peur de l’histoire » disait Mircea Eliade, qui nous pousse à rester sur la défensive, à nous retrancher derrière nos identités et nos frontières.

Au fil du temps, l’Esprit d’Assise s’est inscrit à contrecourant de cette tendance, appelant les peuples à se rencontrer, démasquant le fanatisme, affirmant que la guerre au nom de la religion est en fait une guerre contre la religion. L’Esprit d’Assise nous appelle à sortir de nos murs. A quoi cela sert-il dans ce monde belliqueux où les discussions sont à l’origine d’antagonismes profonds, où il n’existe aucune institution capable de rassembler un monde divisé et complexe ?

Il y a pourtant besoin d’une vision globale et œcuménique pour vivre, respirer, construire la paix, vivre en paix : c’est la conscience que nous tous, hommes, femmes, peuples formons une humanité unique. Dans un monde angoissé, divisé, et en colère, les religions sont un souffle de sérénité qui nourrit la conscience que les peuples ont un destin commun. Elles nous enseignent que les hommes et les femmes sont engagés dans un long voyage vers un destin commun. Elles le disent de différentes manières et dans des langages spirituels différents. C’est une constatation d’évidence, solide et apaisante aussi simple que le pain et aussi indispensable que l’eau.

Un destin commun dans la diversité : « Tous semblables, tous différents » disait l’anthropologue Germaine Tillon. Il arrive, malheureusement, que la conscience d’une humanité commune soit étouffée par l’enchevêtrement des haines et des intérêts, par les obstacles quotidiens, les propagandes diffusées, les fanatismes, les logiques de haine. On ne reconnait pas l’humanité de l’autre. Des sentiments de mépris ancestraux resurgissent sous le vernis, comme le nationalisme que l’on croyait enseveli ou l’idée de race. Il faut donc raviver l’art du dialogue pour renforcer la conscience d’un destin commun, chemin et fondement de la paix et de la cohabitation. L’art du dialogue est de parler de manière authentique et pacifique, nourris par les rencontres, sans s’agresser en utilisant les paroles comme des armes. C’est un art qui rapproche, met en valeur ce qui est en commun et respecte l’autre. L’alternative c’est la guerre ou un monde obscur, plein de haine ! Notre monde qui n’a plus connu la guerre depuis des années (et regarde de loin celles des autres) ne perçoit plus qu’en quelques pas seulement, on peut glisser dans le gouffre du conflit. Il faut de nouveau être vigilants !

Par le dialogue, on peut recoller les morceaux brisés du monde, qui constituent de dangereux atomes, les ponts rompus peuvent être réparés.

Un homme de spiritualité du XXe siècle, Paul VI qui a été canonisé affirmait : « Écoutez…l’origine transcendante du dialogue…c’est qu’il est la volonté même de Dieu. La foi est par sa nature même une relation entre Dieu et l’homme. La prière exprime cette relation dans le dialogue. Celui qui a la foi c’est celui qui est dans le dialogue. »

Les religions, par leur histoire millénaire, portées par la prière et leurs rencontres avec la souffrance des hommes, sont des laboratoires d’humanité. Elles recueillent et écoutent les aspirations des hommes et femmes. Ce sont des communautés enracinées, proches des douleurs, des joies et des fatigues des gens, capables d’en saisir le souffle.

En puisant dans leur tradition, elles éduquent au dialogue comme transcendance de soi dans la prière qui s’ouvre à la rencontre.

La prière côte à côte, sans nier les différences, le dialogue et la rencontre, comme ici à Bologne, montrent que l’avenir réside dans les liens que tissent les humbles chercheurs de paix dans toutes circonstances ; que la paix est possible et qu’elle a est au cœur de toute religion parce qu’elle est le nom merveilleux de Dieu.

Je voudrais conclure par les paroles prononcées par le pape François lors du trentième anniversaire d’Assise :

« Nous, ici, ensemble et en paix, nous croyons et espérons en un monde fraternel…Notre avenir est de vivre ensemble. C’est pourquoi nous sommes appelés à nous libérer des fardeaux pesants de la méfiance, des fondamentalismes et de la haine. Les croyants sont des artisans de paix par leurs prières à Dieu et leurs actions en faveur de l’humanité ! Et nous, en tant que responsables religieux, nous devons être de solides ponts de dialogue et des médiateurs de paix créatifs. »

Andrea Riccardi

Retrouvez l’ensemble des textes de notre série « Regards sur la paix », ICI.

Image : Colombe de la paix (CC0)