Titre

Pourquoi un État juif n’est pas une bonne idée

Sous titre

Mémoire Critique

Auteur

Ofra Yeshua-Lyth; préface d'Ilan Pappé ; traduit de l'anglais par Madeleine Reilrac

Type

livre

Editeur

Hoenheim : Scribest, 2018

Collection

Les contemporains. Série Mémoires vives ; n°3

Nombre de pages

367 p.

Prix

22,50 €

Date de publication

4 novembre 2018

En savoir plus

Pourquoi un État juif n’est pas une bonne idée

C’est le premier ouvrage traduit en langue française d’Ofra Yeshua-Lyth, cette brillante Israélienne née à Tel-Aviv, anthropologue et journaliste à Maariv, petite fille de migrants débarqués, dès le temps de la Palestine mandataire, du Yémen et de Russie. Le réquisitoire qu’elle publie aujourd’hui tranche avec la félicité des commentaires et célébrations du soixante-dixième anniversaire de la création d’Israël. Son livre est une mise en coupe réglée, à la fois caustique et nostalgique, de la bonne conscience de la droite israélienne au pouvoir, de sa majorité religieuse ashkénaze, des partis religieux, des colons qui trahissent l’héritage : « La patrie de mon enfance aux parfums d’agrumes est devenu un endroit dur, violent, tendre et sans merci », écrit-elle joliment.

D’une plume alerte, qui passe de l’anecdote légère à l’analyse politique impitoyable, elle passe en revue toutes les anomalies, déviations et scléroses de la situation israélienne, celle d’hier et celle d’aujourd’hui. Pour elle, la mutation, en soixante-dix ans, d’un sionisme politique et laïque en une sorte de sionisme messianique est une catastrophe. Elle dénonce « cette nouvelle espèce de pionniers israéliens portant kippas et barbes ». Elle ne comprend pas pourquoi une société aussi moderne, productive, inventive, technologiquement l’une des plus avancées au monde, ait pu rétrograder, à ce point, vers des traditions religieuses aussi archaïques et bornées, celles que les fondateurs d’Israël avaient précisément cherché à fuir.

Elle ne comprend pas non plus cette sorte de consanguinité entre la religion juive et l’Etat qui expliquerait, selon elle, toutes les perversions actuelles : l’allégeance mortifère à la foi ancestrale de jeunes hommes israéliens soumis au rituel cruel de la circoncision (que l’auteur décrit par le menu) ; le mépris des juifs ashkénazes pour les juifs orientaux longtemps confondus avec leurs ennemis arabes ; l’ultranationalisme des colons, etc. « L’imbroglio Église-État que Herzl[1] dénonçait sert en parodie de pierre angulaire à l’État d’Israël d’aujourd’hui », tranche-t-elle.

On reconnait là les thèses, bien connues, d’une gauche israélienne laïque et pacifiste. Mais le livre d’Ofra Yeshua-Lyth, qui dénonce un sionisme muté en idéologie nationaliste et une théocratie militarisée, devenue ethnique, raciste, colonisatrice, belliqueuse en Cisjordanie et à Gaza, est réconfortant, tant il rompt avec le consensus ambiant des festivités du soixante-dixième anniversaire d’Israël et avec les opérations de restauration d’image venues de l’Amérique de Trump. On lira aussi l’introduction d’Ilan Pappé[2], écrivain connu en France, aussi décapante que le livre qu’elle préface.

Henri Tincq

 

[1] Theodor Herzl (1860-1904), juriste, journaliste et écrivain juif hongrois, fondateur du sionisme (congrès de Bâle, 1897), auteur de Der Judenstaat : L’Etat des Juifs (1896) ou L’État juif selon d’autres traductions. (Note de la rédaction)

[2] Ilan Pappé soutient la solution d’un État démocratique sur l’ensemble de la Palestine historique. Né en 1954 à Haïfa, il est professeur d’histoire à l’université d’Exeter (GB). Spécialiste de l’histoire du sionisme et de la création de l’Etat d’Israël, il appartient à l’école des « Nouveaux historiens ». Son livre majeur : Le nettoyage ethnique de la Palestine-Fayard, 2006 (4e de couv.).