Recension

Titre

Passion Kaboul

Sous titre

Le père Serge de Beaurecueil

Auteur

Jean-Jacques Pérennès ; préf. fr. Bruno Cadoré, o.p.

Type

livre

Editeur

Le Cerf, 25/09/2014

Nombre de pages

354

Prix

24 €

Date de publication

16 octobre 2014

Passion Kaboul

C’est entre Paris, Le Caire, Kaboul, et de nouveau l’Europe (Paris, la Belgique, l’abbaye de Sylvanès en Aveyron) que nous entraîne Jean-Jacques Pérennès, pour nous raconter la vie de son frère dominicain Serge de Beaurecueil (1917-2005). Une vie et un parcours spirituel exceptionnels à bien des égards.

Né dans une famille fortunée mais profondément divisée, Serge de Beaurecueil restera toujours marqué par son « enfance blessée » qui le disposera à accueillir les enfants, les petits, et surtout les plus faibles (pauvres, orphelins, handicapés) comme de vivantes icônes du visage de Dieu.

Entré très jeune chez les dominicains, il est, au sortir de ses études, attiré par l’Orient et l’islam, et il est du petit nombre de ceux qui fonderont au Caire l’Institut dominicain d’études orientales.

Au cours de ses 17 années au Caire (de 1946 à 1963) il devient un spécialiste reconnu des mystiques musulmans, et en particulier du persan Ansari (qui vécut en Afghanistan au 11ème s.). Mais sa vie au Caire est aussi faite d’un investissement pastoral et humain pour les enfants pauvres du Caire, notamment ceux qu’il accompagne comme aumônier de collège des quartiers populaires.

C’est sur les traces de son maître Ansari qu’il réalise en 1963 son projet de s’installer à Kaboul, pour  vivre en Afghan parmi les Afghans. Il va entièrement s’immerger dans ce  pays et sa langue. D’abord nommé professeur de mystique soufie à l’université, puis, délaissant ses travaux scientifiques pour des activités pédagogiques, se consacrant aux enfants, notamment au sein du lycée franco-afghan Esteqlal. Il témoignera de son expérience spirituelle au travers de deux livres : « Nous avons partagé le pain et le sel » (1965) et « Prêtre des non-chrétiens » (1968), qui auront un fort retentissement en Occident.

Au fil du temps, c’est l’accueil des enfants malades, abandonnés, handicapés, qui va devenir le centre de sa vie à Kaboul et qui sera au cœur de son expérience spirituelle. Il dira de ses « Enfants de Kaboul » (titre du livre qu’il leur consacre en 1983), ces jeunes musulmans de toutes les ethnies du pays, qu’il accueille dans sa maison, soigne, éduque et aime : « ils m’apportent le secret du Royaume ; en échange, j’essaie […] de leur donner la tendresse, l’espérance, et la joie. »

Mais l’Afghanistan s’enfonce progressivement dans l’enfer, selon un engrenage dont Jean-Jacques Pérennès décrit les mécanismes et les effets, et la maison heureuse où Serge de Beaurecueil accueille les enfants à Kaboul prend le visage du malheur ; avec des enfants qui partent, qui succombent au conflit qui déchire le pays, ou tombent dans les griffes de la terrible police politique.

Serge de Beaurecueil, soupçonné d’espionnage par les occupants soviétiques, devra être « exfiltré » par l’Ambassade de France en 1983, et retrouvera la vie conventuelle parmi les dominicains de Paris et – quelque temps – de Bruxelles. Il saura se rétablir progressivement du profond traumatisme de cette terrible période, en découvrant après son maître Ansari que « la douleur est mère de la joie ».

Un beau compagnonnage avec André Gouzes, dominicain lui aussi, l’entraînera dans une dernière aventure : l’édification d’une chapelle russe pour l’abbaye de Sylvanès, là même où il sera enterré en 2005.

Ce parcours peu commun nous est retracé avec authenticité et empathie par Jean-Jacques Pérennès. Pour écrire ce livre, il a dépouillé de nombreuses archives, rencontré- y compris en Afghanistan – des témoins directs et parmi eux certains des « Enfants de Kaboul » dont Serge fut le père, le « Padar ».

Ses notes sont nombreuses et précises. Et de riches citations des écrits de Serge de Beaurecueil (livres, articles, lettres) nous permettent d’entendre, toujours aussi forte et émouvante, la parole de ce serviteur des plus faibles et de ce grand chercheur de Dieu.

Bertrand Wallon