Titre

Militer contre son camp ?

Sous titre

Des Israéliens engagés aux côtés des Palestiniens

Auteur

Karine Lamarche

Type

livre

Editeur

PUF, 11/09/2013

Collection

Partage du savoir

Nombre de pages

197 p.

Prix

21 €

Date de publication

16 décembre 2014

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Militer contre son camp ?

Cet ouvrage est tiré de la thèse de sociologie de l’auteure[1]. Malgré cela il est facile d’accès pour tous – y compris ceux qui ne connaissent pas bien l’arrière-plan socio-historique des dernières décennies – grâce à une introduction très informative. Les entretiens qui ont servi de base à la recherche ne sont pas restitués dans leur intégralité ; seuls sont mentionnés les passages jugés significatifs par Karine Lamarche ; ce qui en rend la lecture plus aisée.

Dans une société où écoles, médias, armée concourent à faire considérer chaque Palestinien comme un ennemi potentiel (p. 21), comment arrive-t-on à se déconditionner, à se poser des questions sur la politique menée par son pays, à se décaler par rapport à la pensée dominante, et à se positionner contre l’occupation des Territoires palestiniens ? Comment maintenir son engagement dans la durée?

Cette prise de conscience effectuée, il est encore difficile pour des Israéliens de franchir le pas et d’agir concrètement. Il faut en effet s’affranchir de deux tabous : travailler avec et pour « l’ennemi », ces Palestiniens avec lesquels il n’existe aucun contact, que l’on croise sans les voir ; et aussi, accepter une confrontation avec l’armée. En effet, chaque citoyen israélien est élevé dans la peur, irrationnelle et inoculée, des Arabes (p. 92) dans le but de maintenir une société raciste (p. 93), or, il s’agit pour ces militants de collaborer avec eux. L’armée est le ciment et le bouclier du pays, chacun y a un proche, un frère d’armes, et il faut maintenant accepter d’être de l’autre côté du viseur. C’est une double transgression.

L’éducation, les médias, les récits fondateurs, les cérémonies commémoratives, contribuent à forger une unité plus ou moins fantasmée (p. 113), une adhésion collective à une vision idéalisée de la nation (p. 115), mais aussi une frontière mentale bien réelle entre « ici » et « là- bas », entre « nous » et « eux ».

Aller dans les zones interdites, avoir des affinités avec les Palestiniens, se sentir en sécurité avec eux, entraîne des interrogations identitaires importantes. Il faut se résoudre à des ruptures avec les anciennes relations (mais peu de ruptures avec les parents). Passer de l’autre côté cause une aliénation par rapport à la société et un sentiment d’étrangeté. Tous ces bouleversements ne sont pas compensés affectivement car une sorte de fossé social, culturel et idéologique, une asymétrie des relations empêchent souvent l’établissement d’une vraie amitié avec les Palestiniens.

Même si ces militants ne sont ni des transfuges ni des traîtres, ils sont assez isolés dans la société et souvent rejetés ou menacés. Ils sont heureusement soutenus par les liens qui se créent entre membres du même groupe, par le sentiment de vivre en accord avec leurs valeurs, de faire ce qui est juste, d’agir et non de subir. Le poids de cette action est cependant très lourd ; des troubles psychologiques les guettent comme tout combattant.

Au début de l’ouvrage, une double question était posée. La réponse à la première :  » comment devient-on militant dans l’Israël du XXIe siècle ?  » est donnée. La réponse à la deuxième interrogation :  » comment, étant militant, reste-t-on Israélien ?  » est plus obscure. Marqués par leurs ruptures d’allégeance, par leurs déchirements internes, par les situations injustes auxquelles ils ont été confrontés, par l’indifférence de la majorité de la population, par le blocage désespérant de la situation, certains militants ne voient pour eux aucun avenir dans le pays. La seule solution est pour eux l’exil. Exil volontaire d’une terre qui devait mettre un terme à 20 siècles d’exil et devenir un foyer d’accueil.

Claude Lhuissier-Noël

 


[1] K. Lamarche est docteure en sciences sociales (EHESS-Paris),) et chercheure associée au centre de recherche « Individus, Épreuves, Sociétés » (Lille III). Elle a soutenu sa thèse sur les Israéliens engagés contre l’occupation depuis la seconde Intifada et a publié, en 2011, En attendant la chute du mur. Agir et protester en Israël aujourd’hui (Ginkgo éditeur). Sa thèse a été primée par le prix Le Monde de la recherche universitaire en 2012.