Recension

Titre

La République, l’Église et l’Islam

Sous titre

Une révolution française

Auteur

Rachid Benzine et Christian Delorme

Type

livre

Editeur

Bayard, mars 2016

Nombre de pages

192 pages

Prix

16,90 €

Date de publication

22 septembre 2016

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La République, l’Église et l’Islam

Il ne faudrait pas se laisser rebuter par le titre, d’abord un peu énigmatique, du nouvel ouvrage conjoint de Rachid Benzine et Christian Delorme (1). L’ensemble d’observations, d’analyses et de propositions qu’ils nous livrent sur la « question musulmane » (c’est leur propre expression) dans la France d’aujourd’hui, est particulièrement nourri et bienvenu.

Au départ, un triple constat. En près de 50 ans l’islam est devenu la deuxième religion de France. Cet islam, bien différent de celui très discret de l’immigration des années cinquante, est un islam jeune, dynamique, volontiers identitaire. Et il bouscule fortement notre société et nos modes habituels de vivre ensemble en questionnant la « laïcité à la française ». C’est là cette nouvelle révolution française, sur laquelle les auteurs se penchent.

Comment surmonter les inquiétudes, les peurs mêmes, que suscite cette évolution ? Peut-on et comment œuvrer à un « bien vivre ensemble » où l’islam saura trouver heureusement sa place, en France, au sein d’une société pluraliste ? Oui, il y a une alternative possible « entre le communautarisme et le chaos », tel est le message de R. Benzine et de C. Delorme. Et c’est selon eux une nécessité absolue et urgente que de construire cette alternative, et d’offrir ainsi aux jeunes musulmans une intégration positive dans la société française. Cela pour contrer l’attraction qu’exercent sur eux les dérives rigoristes et exclusivistes de certaines formes d’islam, influencées par le wahhabisme saoudien fort de ses pétrodollars, et plus encore pour s’opposer au message messianique et fanatique de Daech, et au piège meurtrier de l’action terroriste.

Les deux auteurs passent alors en revue plusieurs domaines d’action. Retenons-en trois : le quotidien, l’école, les instances de représentation et de dialogue :

La vie au quotidien reste porteuse d’encore trop de difficultés et de discriminations pour les générations issues de l’immigration, ou de « l’empire colonial » : emploi et formation, gestion des quartiers, relations avec la police et les institutions, beaucoup a été fait – notamment au titre de la « politique de la ville » -, mais beaucoup reste à faire.

Pour l’enseignement aussi, que ce soit celui de la morale civique, de l’histoire, et du fait religieux, qui doit permettre de mieux connaître et comprendre l’autre, et de le respecter dans sa diversité, croyant ou non-croyant, juif, chrétien ou musulman. Et parmi les plus belles pages de ce livre, qui n’en manque pas, il faudra lire et relire celles qui sont consacrées à la place à faire dans le « récit national » aux figures issues de l’immigration, de notre histoire coloniale, de la lutte pour les droits de l’homme (pages 140 à 148).

Mais l’institutionnel a aussi sa place dans ce livre. Depuis 25 ans, l’Etat n’a pas ménagé ses efforts, reconnaissent les auteurs, pour favoriser l’émergence d’un partenariat institutionnel représentatif du monde musulman, mais sans résultats assez probants, hélas. Passant en revue les questions de création des lieux de culte musulmans (la situation s’est notablement améliorée en France, notent-ils), la formation des imams, les revendications portées par les musulmans les plus activistes pour une religion plus présente et visible dans l’espace public, ils recommandent la voie du dialogue.

Et c’est au dialogue interreligieux que le livre consacre son dernier chapitre. Ce dialogue, nos deux auteurs le connaissent bien. C’est le dialogue de la vie, des œuvres, des échanges théologiques, de l’expérience spirituelle. Il existe aussi dans des cadres multiples et pas toujours strictement religieux, mais qu’il soit laïc ou étatique, associatif ou académique, ils n’en cachent pas les difficultés. En effet, le dialogue interreligieux ne doit pas être mené à n’importe quelles conditions. Il requiert des interlocuteurs qu’ils abordent avec intelligence leurs textes fondateurs et qu’ils se respectent assez pour partager leurs méthodes de lecture et d’analyse plutôt que de s’en tenir à une lecture littérale absolue de ces textes (p. 172).

Le dialogue interreligieux ou, au moins, des relations de courtoisie entre croyants, sont essentiels comme facteur de la paix sociale et mondiale (p.170)  et ce d’autant plus que la dimension religieuse est souvent présente – voire centrale – dans les conflits qui déchirent le monde actuellement.

La laïcité qui s’est construite en France est capable selon nos auteurs d’évoluer, en certains points, pour intégrer à son tour l’islam. Mais à condition que les responsables musulmans s’attachent à comprendre et respecter les fondements de la laïcité française. C’est ainsi que pourront être trouvés les compromis qui conforteront notre bien commun, la République, et garantiront la paix en son sein.

Ce livre,  nourri d’expériences concrètes comme de références à d’autres analystes de notre société et/ou de l’islam (Laurent Bouvet, Gilles Kepel, Olivier Roy…) est une contribution essentielle à un tel projet.

Bertrand Wallon

(1) Déjà réunis pour l’écriture de Chrétiens et musulmans. Nous avons tant de choses à nous dire (Albin-Michel, 1997), Christian Delorme est prêtre du diocèse de Lyon, délégué épiscopal pour les relations interreligieuses, lauréat du « Prix de la Fraternité » décerné à l’Hôtel de Ville de Paris le 22/03/2016 par plusieurs associations œuvrant pour le dialogue interreligieux et inter-convictionnel : http://www.chretiensdelamediterranee.com/le-pere-christian-delorme-laureat-du-prix-de-la-fraternite/  ; Rachid Benzine est islamologue, et enseignant. Chercheur associé à l’Observatoire du religieux de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, auteur de plusieurs livres dont Le Coran expliqué aux jeunes.- Seuil, 2013 : http://www.chretiensdelamediterranee.com/recension-le-coran-explique-aux-jeunes-rachid-benzine/ Ils étaient réunis également autour de La Grande table de France-Culture, le 30/03/2016 ; on pourra les réécouter : http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/rachid-benzine-et-christian-delorme-dialogue-croise (35mn).