Recension

Titre

Confidences islamo-chrétiennes

Sous titre

Lettres à Maurice Borrmans, 1967-2008

Auteur

Jacques Jomier ; préface de Mgr Jean-Marc Aveline

Type

livre

Editeur

Marseille : Publications Chemins de dialogue, 2016

Nombre de pages

528 p

Prix

35 €

Date de publication

28 mai 2017

Confidences islamo-chrétiennes

 

Cet ouvrage copieux publié par l’équipe marseillaise Chemins de dialogue nous donne à lire quarante ans de correspondance entre le dominicain Jacques Jomier (1914-2008), cofondateur de l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO) du Caire et Maurice Borrmans, père Blanc, longtemps professeur à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (PISAI) de Rome, et directeur de la revue Islamochristiana. Tous deux sont des connaisseurs avertis de la pensée musulmane et des partisans du dialogue islamo-chrétiens.

Jacques Jomier, arrivé au Caire en 1944, a participé à la création de l’IDEO avec Georges Anawati[i] et Serge de Beaurecueil. Convaincus qu’une rencontre avec l’islam se plaçant sur le terrain de la culture et s’interdisant tout prosélytisme avait plus de chances de créer un climat de véritable confiance, les dominicains de l’IDEO sont parvenus à nouer des relations solides avec l’intelligentsia musulmane.

Maurice Borrmans, de son côté, a beaucoup œuvré pour faire fructifier les avancées du concile Vatican II dans le domaine du dialogue interreligieux. Il est l’auteur, par exemple, de la mise à jour en 1981 des Orientations pour un dialogue entre Chrétiens et Musulmans. Tous deux sont des scholars, qui maîtrisent bien non seulement la langue arabe, mais aussi la complexité des sciences de l’islam (étude du Coran, des hadiths, en particulier).

La correspondance, riche de 206 lettres de Jacques Jomier à Maurice Borrmans, couvre une période allant de l’après-Concile, période plutôt euphorique en matière de dialogue interreligieux, à la fin des années 2000 où le fondamentalisme musulman rend perplexe y compris ceux qui ont cru le plus en la possibilité d’une rencontre authentique entre chrétiens et musulmans. L’ouvrage ne nous livre que les lettres de Jacques Jomier mais permet de découvrir cette personnalité complexe.

Travailleur acharné, très bon connaisseur du Coran et de ses commentaires modernes, Jacques Jomier a aussi le goût de « sentir l’âme musulmane » : il s’intéresse à la manière dont le ramadan est vécu par le petit peuple du Caire, il écoute et transcrit les prêches du vendredi dans les mosquées, il se passionne pour les romans égyptiens.  Il en ressort une impression contrastée : une réelle perplexité sur la possibilité d’une rencontre profonde et authentique entre chrétiens et musulmans ; une méfiance viscérale par rapport aux unanimismes hâtifs et aux compromis mensongers sous prétexte de mieux se rencontrer ; et, en même temps, conviction intime de l’authenticité de la démarche spirituelle de beaucoup de musulmans. Ouvrage tout en nuances, donc.

On reste d’abord frappé par la profonde confiance et amitié qui lie ces deux islamologues catholiques. Tous les deux travaillent beaucoup et ne cessent d’échanger sur les derniers ouvrages parus, sur les revues musulmanes qu’il faut lire à tout prix, sur les recensions d’ouvrages qui posent question. Chacun fait des suggestions de lecture à l’autre, lui demande conseil sur l’opportunité d’accepter ou non telle ou telle invitation. Une belle complicité unit deux hommes qui travaillent dans deux des principales institutions catholiques spécialisées dans le domaine du dialogue interreligieux : l’IDEO et le PISAI.

Les deux hommes ont aussi en commun la conviction qu’il faut faire un travail de fond sur les sources mêmes en langue arabe, l’enseignement et les ouvrages de vulgarisation n’étant pour eux que le dérivé d’une recherche très sérieuse. Ils appartiennent, il est vrai, à une époque où l’islam n’était pas encore un sujet d’actualité en Occident. Leurs pairs sont les universitaires orientalistes, à ceci près qu’on ne les sent guère insérés dans les réseaux académiques de la recherche, surtout Jacques Jomier, sans doute en raison de son éloignement de l’Europe. Très jeune, Jomier s’est mis à l’étude des tafsir, les commentaires modernes du Coran : il fait sa thèse sur le commentaire du Manar, dû à Mohamed Abduh (1849-1905) et Rachid Ridha (1865-1935), deux grands noms du réformisme musulman du début du 20e siècle. Ce travail extrêmement technique suppose une maîtrise exceptionnelle de la langue arabe.

Mais Jomier s’intéresse aussi à l’islam vécu, et les lettres témoignent de son goût pour le petit peuple égyptien qu’il fréquente à ses moments perdus. D’où son Manuel d’arabe égyptien : parler du Caire et son Lexique pratique français-arabe : parler du Caire. Cela intéresse vivement son interlocuteur, qui a surtout vécu et travaillé à Rome. Jomier est en contact régulier avec des intellectuels musulmans comme Taha Hussein (1889-1973) ou Kamel Hussein (1901-1977). Il était également proche de Roger Arnaldez (1911-2006), plus que de son maître Louis Massignon (1883-1962), dont les idées sur l’islam le laissaient mal à l’aise.

La correspondance a le mérite de nous montrer la profonde perplexité de ce dominicain islamologue sur le Dieu des musulmans et la véracité de ce chemin vers Dieu. Certes, il a un infini respect pour la pratique musulmane, bien plus que nombre d’orientalistes occidentaux. Il est le témoin quotidien de leur sens de la prière, de leur soumission à la volonté divine. Mais de là à dire comme le laisse entendre Louis Massignon que le Coran est réellement inspiré, que la révélation de Muhammad a un caractère prophétique, c’est un pas qu’il ne franchit pas, s’en tenant à ce que dit la théologie catholique traditionnelle. Les lettres montrent son malaise face aux théologiens qui tentent d’aller plus loin, face aussi aux praticiens du dialogue de terrain, et là Jomier est parfois un peu injuste. En fait, comme Borrmans il a vécu avec beaucoup de joie les ouvertures faites par le concile Vatican II auquel il a contribué dans les coulisses, mais tous deux ont aussi été témoins du raidissement de certains courants musulmans à partir de la fin des années 1970.

Du coup, ils ont en commun une pratique prudente du dialogue interreligieux. Jomier pratique moins que Borrmans les colloques internationaux, mais il suit de près ce qui s’y dit. Il connaît l’envers du décor, en particulier l’apologétique et la polémique musulmane. C’est la raison pour laquelle il s’est penché longtemps sur l’Evangile de Barnabé, un faux souvent utilisé par des partenaires musulmans. Il considère même être « trop lent d’esprit pour se lancer dans le dialogue » (p. 256). Plutôt que lent, il vaudrait plutôt dire méfiant, inquiet, et en cela la correspondance jette aussi une lumière intéressante sur sa personnalité.

Bref, ces Confessions islamo-chrétiennes sont très instructives pour qui veut suivre le détail des questions débattues entre la fin du concile Vatican II et les années récentes. Un index des noms propres complète utilement l’ouvrage qui requiert néanmoins du lecteur une certaine culture préalable dans les sujets abordés.

Jean-Jacques Pérennès, o.p

[i] Cf. Georges Anawati (1905-1994) : un chrétien égyptien devant le mystère de l’islam / J.J. Pérennès : http://www.chretiensdelamediterranee.com/georges-anawati-un-chretien-egyptien-devant-le-mystere-de-lislam-1905-1994-de-jean-jacques-perrenes/