Titre

Ce Mont qui regarde la mer

Auteur

Olivia Elias. Postface de Khalid Lyamlahy

Type

livre

Editeur

Cambourakis

Nombre de pages

104 pages

Prix

16,00€

Date de publication

6 mai 2026

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Ce Mont qui regarde la mer.

Cherchais un mot/qui rime avec poésie/est venu amnésie/faut-il s’en étonner ?

On ne s’étonne de rien maintenant de la part de la part d’Olivia Elias, Palestinienne de la diaspora, dont la spécificité est d’écrire en français. Cela lui permet depuis longtemps de métisser la sensibilité orientale d’une petite enfance passée à Haïfa, avant l’exil à Beyrouth de sa famille en 1948, et les façons d’être de l’Occident découvertes au Canada puis en France.

Comme l’écrit le poète marocain Abdellatif Laâbi qui se voue intensément à faire connaître la poésie palestinienne,”A la seule énonciation du nom de Palestine (…) la poésie se présente comme une invitée qui ne se fait pas prier. Fait rare dans l’histoire de la littérature, le nom d’un pays, la Palestine est devenu en soi une poétique.” On ne peut oublier la figure de proue qu’a été et demeure Mahmoud Darwich, né en 1941 à Al-Birwa, petit village effacé de la carte, et mort à Houston en 2008. Lui et tant d’autres toujours et encore résistent à l’amnésie en étreignant la poésie ! Pour dire l’exil depuis la Nakba en 1948. Et depuis plus de deux ans maintenant, à Gaza d’abord, mais aussi en Cisjordanie, pour dire l’anéantissement !

Le beau titre du dernier recueil d’Olivia Elias, Ce Mont qui regarde la mer – il s’agit bien sûr du mont Carmel – en hébreu “jardin, verger divin, vignoble de Dieu”, en arabe “le lieu du sacrifice” -, nous ramène à son origine, ce “paysage autobiographique”, cette montagne qui surplombe la mer Méditerranée et qui l’habite intérieurement. Son “mont Fuji  de Méditerranée“, ce haut lieu spirituel marqué par la présence du prophète Elie, que vénèrent à la fois les juifs, les chrétiens et les musulmans. Olivia Elias le décrit comme une sorte de paradis sur terre “où hommes & bêtes apaisées par / la tranquille certitude d’être de ce lieu/ éternel & nouveau-né/ habitent l’espace sans peser“.

Un paradis perdu, volé en 1948 lors de la Nakba, et où “l’ange exterminateur” qui ouvre le recueil ne cesse de porter la mort et la destruction, de façon intensifiée et barbare.

Tel est le premier fil rouge du recueil, qui court à travers le vocabulaire de l’amnésie, de l’effacement, de la tabula rasa, du troué, de l’anéantissement, de l’étouffement – “toujours plus serrée / la corde passée autour de notre cou” -, de l’effondrement, de l’enfouissement “sous chape de béton”, de la stérilisation, de l’extermination, de l’extinction, de pays “biffé”, “grignoté par des mites géantes”, de villages “rasés“, renommés, dispersés…

Dans une atmosphèrede fin du monde”, d’Apocalypse Now , c’est dès le premier texte l’évocation d’un temps qui “divague /& n’en finit pas de se répéter” comme s’il s’était figé pour ce territoire et ceux qui l’habitent “hier égale aujourd’hui : pas de différence sinon qu’aujourd’hui toujours plus intense”. Un “temps hors de ses gonds” comme le dit Shakespeare, dans Hamlet, un temps qui “mouline autour de l’autel de la guerre” comme le dit un poème, “était-ce hier à Deir Yassin Jenine / Sabra & Chatila ou aujourd’hui / en ces temps cannibales jamais rassasiés / de carcasse & cadavres)”. Shakespeare dont on retrouve ici le chant des sorcières fatidiques attisant le carnage avec rage, “Brûle feu, bouillonne chaudron”.

Mais le temps c’est aussi la profondeur d’un passé ancestral et noble, d’une “histoire millénaire”, de l’antique présence d’un peuple qu’il s’agit de rappeler et tout simplement d’abord de nommer, avec dignité et passion : “Dis mon nom ancestral en pièces”.

Et c’est l’autre fil rouge qui va se dérouler dès le premier poème, celui de la nécessité vitale de parler, de nommer et d’écrire pour tenir et pour faire résistance à la stérilisation “de tout ce qui vit / jusqu’aux mots“.

Car autant que les bombes et les drones, c’est “le-silence-qui-tue”, comme le dit l’un de ces idéogrammes japonais intraduisibles en un seul mot. Alors il faut faire entendre ces noms de pays , empreintes indélébiles, qui ont été effacés et remplacés. Et ce “pays perdu”, selon le titre d’un poème, il faut l’évoquer en égrenant lentement les noms de ses villes : “Gaza Jabālīyah Chajava Khan Younès / Jérusalem Bethléem Hébron Jénine / Naplouse”…

Mais comment, quand la langue, comme la terre, est pleine de trous ? Et si le poème reprend courage pour dire ce qui a été vu du saccage vengeur de la petite ville d’Uwara, sa voix s’étrangle bientôt, “ne peux en dire plus /parfois trop demandé au poème”.

Si la Poésie “se recroqueville face à l’horreur/cherche les mots qui s’enfuient/ lorsque éclairs de feu déchirent le ciel”, sans se lasser elle “tente & retente/de gravir cette Montagne /de l’effacement & de l’extinction“.

Car si “les mots sont trop pauvres” ils sont “la seule richesse”.

De plus, il y a urgence à noter, à dénoncer, le langage même qui commande la tuerie, en témoignage de ce qui a été proclamé et hurlé, “terroristes tous sans exception”, en témoignage des euphémismes sarcastiques de la vengeance, “Tondre le gazon, Aplanir le paysage, le Stériliser”

Urgence à dénoncer le langage dictatorial qui interdit ou gomme, cette orwellienne “novlangue  des Puissants“. Car “les nouveaux Khans & leurs Alliés Puissants” exigent de n’employer que les mots inscrits aux registres officiels – “Une Terre sans Peuple Pour un Peuple sans Terre”, “des bédouins sur leurs chameaux”.

Urgence également à fixer sur la page, en lettres désarticulées aussi énormes et démentes que ce qu’elles disent, les proclamations répétitives et impuissantes des observateurs internationaux. “C’est avec la plus grande fermeté…” et ce que l’on n’arrête pas d’ entendre à la télé, “désescalader, désescalader”

Ou bien cette expression légale et absurde de “Présents/Absents” qui s’applique en Israël aux déplacés internes palestiniens qui, au cours de la guerre de 1948, tout en restant “présents” sur le territoire devenu celui du nouvel État, se sont “absentés” de leurs foyers : bien que reconnus citoyens israéliens, ils se trouvent privés du droit de propriété sur leurs terres et leurs maisons, déclarées vacantes. “Absents /Présents/Absents/flottant sans rémission/entre ciel & terre”. Ceux qui sont appelés les “muhajjarin” en arabe, “les effacés de force”. On se souvient de la réplique de Mahmoud Darwich, lorsqu’il a détourné cette expression officielle en titrant son avant-dernier livre Présente absence. Sa façon d’affirmer avec grandeur l’indéracinable Présence de son peuple.

Ou bien encore la justification terrifiante que le Premier ministre d’Israël évoque, après le 7 octobre 2023, en faisant appel à une interprétation littérale de l’Histoire biblique : “Vous devez vous rappeler ce qu’Amalek vous a fait” – Amalek le chef des Amalécites, ce peuple qui s’en est pris aux Hébreux dans le désert du Sinaï à la sortie d’Égypte, lesquels les ont exterminés jusqu’aux derniers, femmes et enfants.

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On le voit, un troisième fil rouge de ce recueil consiste à déchiffrer, de poème en poème, les nombreuses citations en italiques renvoyant à l’actualité ou à la littérature, comme une mise en abîme chorale qui donne une profondeur universelle aux propos.

Ainsi entend-on la voix de Fernando Pessoa, de Toni Morrison. Mais aussi celle de Shakespeare, de Juan Felipe Herrera, de Rimbaud et d’Aragon, celle aussi du jeune Refaat Alareer assassiné le 6 décembre 2023, devenu cerf-volant blanc vivant à travers son poème If I must Die, qui fut traduit et diffusé partout dans le monde.

Ainsi le poème est-il tressé de voix diverses en un dialogue permanent, traversant le temps, avec les autres et le monde. Au point de nommer l’expérience de l’exil “sentiment océanique”, cette expression proposée par Romain Rolland en 1927 dans sa correspondance avec Freud, pour dire l’expérience fulgurante de se ressentir en communion avec l’univers, sans frontière : “océan Arctique/Méditerranée Manche/ vies ballottées/coques disloquées/exil-sentiment/océanique”.

Les poèmes sont à l’affût de ce qui écrase et anéantit ici ou là sur notre terre enflammée en tant d’endroits et de tous ceux qui circulent, déracinés, à travers les pays.

Mais ils sont à l’écoute aussi de ceux qui résistent.

Car dans cette traversée de la folie destructrice extrême, subie dans la douleur et la révolte, la Poésie sème des petits cailloux blancs d’espérance – et n’est-ce pas son rôle ?

Comme l’écrit le poète Guillevic, “Même quand le chant / Dit qu’il sombre // Il se tient encore/ Dans la hauteur.” 

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C’est déjà dans la deuxième partie, “l’âme-sentinelle” qui ne cesse de veiller et de “tenter de dire” – et bien sûr de “tenter de vivre” comme le dit un vers célèbre du Cimetière marin de Paul Valéry.

C’est aussi le chant des vers d’Aragon. “Un jour pourtant, un jour viendra couleur d’orange / Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche” qui dit l’espoir du retour des peuples déracinés “dans la grande maison humaine” et de la “chance d’être à nouveau réunis”.

C’est enfin cette affirmation d’un poème de la fin “pourtant aujourd’hui/en plein cœur de l’Innommable / sais/ qu’extrême faiblesse / viendra à bout/d’extrême puissance /enivrée d’elle-même”, et cette courte affirmation qui termine le recueil, avec une citation de Cecilia Vicuna, artiste et poète chilienne : “Un jour nous serons”.

Quelques remarques encore sur des particularités stylistiques de la poésie d’Olivia Elias, qui ne s’entendent pas à toujours à la lecture.

En effet la trace d’encre du poème se dessine sur la page blanche. Laissant souvent du blanc entre les mots, dans un même vers, ou entre les lignes, attirant ainsi l’attention sur certaines phrases, certains mots.

On trouve même un poème-calligramme, dans l’esprit d’Apollinaire, représentant dans sa forme ce dont il parle, avec pour titre Tour-Forêt. Il fait un parallèle entre les arbres et les hommes “comme on traite les arbres on traite les hommes” et se veut “hommage /aux arbres aux hommes : morts & vivants/ au milieu/ de/la folie”.

Par ailleurs le vers disloque la syntaxe, à l’image de la réalité désarticulée, trouée, détruite que le poème tente de dire, “Ce Mont… langue comme terre”. En particulier l’effacement fréquent de l’article ou du pronom personnel “Je” produit un langage mutilé, dépersonnalisé, et sous tension urgente, comme s’il n’était plus temps ou même plus possible de dérouler toute la structure logique de la phrase.

On retrouve aussi cette utilisation originale du signe & pour associer deux verbes, deux noms , deux expressions , qui est devenue comme une signature de l’autrice : “j’écris & tisse des cordes de mots pour venir, à bout de cette montagne”.

Ou encore l’utilisation de Majuscules pour incruster certains mots sur la page. Mais au contraire jamais en début de vers, comme si l’ensemble des textes était une suite de vagues dans la même mer en tempête.

Tous moyens puisés au langage, qui mettent en page une poésie de la dispersion, de l’éclatement, de l’émiettement, du cri, tout en construisant un sens toujours très clair et percutant.

Mais pourtant circule tout au long, désarmée, la douceur vive de l’espérance sans cesse renaissante.

Pascale Cougard, mars 2026

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