LIBAN 2018 – Vers une société civile

Christian LOCHON

 

« Allah ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même » (Coran IX 59).

Le Liban est situé dans une région, que Georges Corm analyse comme « balkanisée » dans un article du quotidien beyrouthin L’Orient du 10/11/2018, soulignant ainsi les interférences régionales sur le pays des Cèdres. Il remonte au découpage arbitraire des accords Sykes-Picot de 1916, aux errements de la Grande-Bretagne soutenant les Hachémites puis les Saoudiens, à la Déclaration Balfour de 1917 sur l’établissement d’un « foyer national » pour les Juifs pour contrebalancer l’influence française au Proche-Orient et à l’annulation du Traité de Sèvres (1920) favorable aux Kurdes par le Traité de Lausanne (1923).

 

Quand on étudie le problème des minorités dans les Etats du Proche-Orient aujourd’hui, on découvre que lorsqu’il existe une communauté largement majoritaire de citoyens, elle réduit considérablement les droits des minorités confessionnelles ou ethniques de leurs concitoyens. L’Egypte a une très large majorité musulmane (90%) qui conserve tous les instruments du pouvoir, laissant une part congrue aux 10% de chrétiens. Le Liban est, sur ce plan, un Etat à part puisque sa Constitution, ses Institutions politiques, reconnaissent dix-neuf communautés, dont aucune n’est majoritaire et qui se partagent le pouvoir politique tout en restant gestionnaires de leur propre statut personnel. Le Liban compte, d’après des estimations récentes, 66% de musulmans dont la moitié sunnite détient la primature et l’autre moitié chiite la présidence du Parlement. Le troisième tiers formé de chrétiens se voit réserver la présidence de la République depuis 1943 et cela a été confirmé par les Accords de Taëf (1990) mettant fin à la guerre civile. Cette évolution consensuelle doit être analysée dans le rappel des éléments historiques, politiques, économiques ; il est nécessaire également de dégager les deux courants qui interpellent les citoyens de ce pays ; le courant traditionaliste du confessionnalisme imposant un statut personnel qui sépare les musulmans des chrétiens et le courant moderniste de la société civile en construction qui pratique le rapprochement interconfessionnel au nom des droits de l’homme.

 

Le Liban reste le dernier refuge régional pour ceux qui fuient la dictature ou la guerre ; ainsi, c’est à Beyrouth que le cinquième forum social-démocrate s’était tenu au début de novembre 2015, rassemblant des militants des partis progressistes libanais, syrien, égyptien, kurde et bahreïni pour promouvoir la démocratie au Moyen-Orient. Certes la liberté d’expression est encore tolérée au pays du Cèdre mais la faiblesse de l’Etat, les affrontements pérennes entre Sunnites et Chiites, et les guerres voisines le mettent en danger constant. La région est dangereuse pour le Liban qui a déjà subi une dévastatrice guerre civile de dix-sept ans, une occupation syrienne de quarante ans et reste menacé par ses voisins israélien et syrien. Les puissances internationales comme les Etats-Unis et la Russie, les puissances régionales comme l’Arabie Saoudite et l’Iran utilisent également le territoire libanais pour se livrer à des affrontements par procuration.

 

Pour le Professeur constitutionnaliste Antoine Messara, qui le réaffirme dans le quotidien libanais L’Orient du 27/08/2010, « toutes les communautés libanaises sont des minorités » ; c’est ce concept qui va nous guider pour souligner l’exceptionnalité du Liban dans cette région où les minorités ethniques et confessionnelles souffrent de discriminations et de persécutions en ce XXIe siècle.

 

 

ELEMENTS POLITIQUES LIBANAIS

 

A) CONSTITUTION

La genèse du Régime constitutionnel libanais réside dans la gestion démocratique du pluralisme religieux et culturel. La Constitution libanaise du 23/05/1926 est celle d’un régime parlementaire, régi par la séparation des pouvoirs mais qui introduit des processus à la fois coopératifs et compétitifs. De ce fait, elle cherche à établir un équilibre communautaire : « Les communautés seront équitablement représentées dans les emplois publics et dans la composition du ministère sans que cela puisse nuire au bien de l’Etat ». C’est pourquoi le confessionnalisme libanais n’est pas seulement négatif. Ce concept apparaît dans les articles 9, 10, 19, 65 et 95 de la Constitution. Le confessionnalisme libanais comporte trois règles, celles du quota, du statut personnel et de l’immixtion du politique dans le religieux comme celui du religieux dans le politique.

 

Le Pacte de 1943, qui instaura un partage du pouvoir selon un équilibre confessionnel, a permis depuis 75 ans à la classe politique d’empêcher l’émergence d’un citoyen libanais laïque. Après l’Accord de Taëf en Arabie Saoudite (22/10/1989), le rôle du Parlement, qui avait été diminué sous le Président Fouad Chehab (1958-1964), a été réévalué. Il est composé de 128 parlementaires, 64 musulmans et 64 chrétiens. L’article 95, paragraphe 2, stipule la création d’une Commission, constituée des Présidents de la République, du Conseil et du Parlement et de personnalités politiques, intellectuelles et sociales pour l’étude du dépassement du confessionnalisme selon un plan par étapes. Cet Accord fut signé par 58 députés sur 62 présents (le Parlement comptait alors 99 députés). Il fallut attendre le mois d’août 1990 pour que l’Accord soit entériné par le Parlement et devienne ainsi la deuxième Constitution.

 

B) PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE

 

Le Général Fouad Chehab (1958-1964) entreprit un renforcement de l’exécutif au détriment du Parlement, alors composé en majorité de « zaïms » (petits chefs locaux).respectant le principe de l’égalité entre eux. Pour éviter la lenteur du vote des lois, il promulgua de nombreux décrets-lois pour l’établissement de la Sécurité Sociale, de la Banque Centrale et du Plan Vert, tout en créant une Administration parallèle comme pour l’IRFED1 confié au P. Lebret, afin d’éviter les interventions des « fromagistes », comme il appelait les parlementaires.

Aujourd’hui, l’Accord de Taëf ayant réduit les prérogatives du Chef de l’Etat qui ne peut plus dissoudre le Parlement, le Conseil des Ministres étant devenu le chef du pouvoir exécutif et le Président du Conseil ayant vu ses pouvoirs accrus, le Président Aoun qui a accédé à la tête de l’Etat le 31 octobre 2016 parait être seulement le représentant le plus fort des chrétiens, obligé de nouer des alliances avec le Hezbollah et le leader sunnite Saad Hariri, affaibli après les élections de mai 2018.

Néanmoins, la tradition que le président de la République soit un maronite perdure car les Chiites n’auraient pas accepté un président sunnite et inversement. Le Président du conseil, désigné fin 2018, est demeuré sunnite (Saad Hariri fils du Premier Ministre Rafic Hariri assassiné en 2005) et le Président du parlement (le prosyrien Nabih Berri) chiite.

 

C) PARLEMENT

 

La proportion du nombre des sièges parlementaires alloué à chaque communauté religieuse remonte à la fondation de la Commission Administrative du Mont-Liban en 1861, composée de 12 membres, maronites, orthodoxes, melkites, druzes, sunnites, chiites, qui assistait le Gouverneur ottoman. En 1920, cette Commission, devenue Assemblée du Grand Liban, élargie à 17 membres, comprit 6 maronites, 3 orthodoxes, 1 melkite (10 chrétiens), 4 sunnites, 2 chiites et 1 druze (7 musulmans).

 

En 2018, comme auparavant, tous les sièges du Parlement sont réservés aux minorités confessionnelles. Les 64 députés chrétiens se répartissent en 34 Maronites, 14 Grecs-orthodoxes, 8 Melkites, 5 Arméniens grégoriens, 1 Arménien catholique, 1 Protestant, 1 autre Chrétien d’une communauté minoritaire. Des 64 députés musulmans, 27 sont sunnites, 27 chiites, 8 druzes, 2 alaouites. L’article 24, paragraphe 2, de la Constitution assure l’égalité numérique des députés chrétiens et musulmans. Mais le découpage électoral, établi par une loi votée en 1960, est défavorable aux Chrétiens dans la mesure où 31 députés chrétiens sont élus dans des circonscriptions musulmanes et donc pour leur rattachement à un parti musulman tandis que seulement 33 députés chrétiens sont élus par des électeurs chrétiens ; il s’ensuit une efficacité parlementaire des musulmans qui se monte à 95 sièges au lieu des 64 réglementaires. Depuis 1964, la Ligue Maronite essaie d’obtenir que les députés chrétiens ou musulmans ne soient élus que par leurs coreligionnaires, sans succès. La réforme du système électoral en 2018 a laissé la composition des parlementaires inchangée à l’exception d’une seule députée, issue de la société civile, Paula Yacoubian. En fait, le consensus régularise le système électoral car les chefs communautaires s’entendent sur une double logique, dynastique et clientéliste. Le Liban demeure sur ce plan un des pays les plus inégalitaires dans l’indifférence générale. En l’absence de services publics, les simples citoyens dépendent des politiciens locaux pour l’accès à l’éducation, l’emploi, la santé ; tout le monde critique le Gouvernement mais tout le monde a peur de l’Après.

 

D) ADMINISTRATION PUBLIQUE

 

La sociologue française Valérie Boussard (Université Paris X) invitée à l’Université Saint-Joseph, déclare dans le quotidien beyrouthin L’Orient du 17/11/2018 : « J’ai senti une certaine absence de l’Etat… Le bien public ne semble pas être une notion très partagée au Liban. J’ai ressenti surtout des divisions. Dire « Les Libans » plutôt que « Le Liban » serait plus juste ».

 

Le mensuel beyrouthin Magazine de décembre 2018 dévoile une enquête relative aux salaires des fonctionnaires, qui représentent 30% du budget de l’Etat ; l’opinion publique estime que ce pourcentage ne reflète pas la productivité du secteur public. Des milliers de personnes ont d’ailleurs intégré ce secteur public après la décision du gouvernement de geler le recrutement. Ce qui explique que près de 70% des Libanais ne paient pas leurs impôts du fait du manque de confiance dans la capacité de l’Etat à fournir un meilleur service public. Il existe dans la mentalité des Libanais la conviction que le fonctionnaire du secteur public ne travaille pas et néglige ses responsabilités. Selon la Banque mondiale, concernant la facilité de paiement de l’impôt, le Liban est à la 113e place sur 189 pays ; la bureaucratie et la corruption, le manque de civisme social et de contrôle en sont la cause. D’autre part, les Accords de Taëf empêchent l’Administration libanaise de fonctionner normalement car ils ont retiré aux 125 directeurs généraux souvent très compétents la faculté de signer les décrets en la réservant aux seuls ministres agissant parfois dictatorialement.

L’agence Transparence Internationale en 2017 place le Liban comme 143e pays sur 180 pour l’indice de perception de la corruption.

 

DESASTRE ECOLOGIQUE

Négligence, gabegie, incompétence de l’Administration et surtout indifférence des classes politiques ont laissé se développer une situation écologique de grande détresse. La pollution due au niveau élevé de dioxyde d’azote provenant de la constante utilisation du fuel des générateurs pour compenser les pannes d’électricité, les embouteillages routiers permanents, la présence d’un navire de production d’électricité a fait de la célèbre baie de Jounieh l’un des sites urbains classé 23e sur les 50 villes les plus polluées au monde ! D’autre part, le pays importe annuellement 4 000 tonnes de produits phytosanitaires pour une superficie de terre arable de 240 000 hectares, ce qui ferait utiliser 16 kilos à l’hectare (en France, 2 kilos/hectare), mais du fait de la réexportation de ces produits, c’est 3,5 kilos qui seraient utilisés par hectare. A cela s’ajoutent des herbicides toxiques interdits ailleurs, DDT, Monocrotiphos, Paraquat et qui sont importés par contrebande, sans aucun contrôle de l’Etat pour leur usage. Les déchets (6 000 tonnes quotidiennes) sont en partie déversés dans la mer, polluant les côtes, ou dans des décharges sauvages dans la montagne. Sous la pression des bailleurs des fonds internationaux, le Parlement s’est vu contraint de voter une loi-cadre, le 24 septembre 2018, relative à la gestion des déchets solides. Le texte rédigé dès 2005 et oublié par la suite, reste très imprécis dans ses objectifs, ce qui nécessitera un plan d’action hypothétique (cf. le mensuel Le Commerce du Levant, novembre 2018 et la presse libanaise quotidienne). L’Etat n’a pas non plus développé de transports en commun routiers susceptibles de remplacer la circulation démesurée des voitures particulières à part quelques autobus vétustes dans les principaux centres urbains. D’autre part un service maritime de ferrys côtiers entre Tripoli et Beyrouth et vers le Sud avait été planifié par une compagnie locale il y a deux ans, comme c’est en usage à Istanbul. Le Gouvernement n’a pas réagi alors que cette solution aurait soulagé une partie du trafic routier. En fait, rien n’est fait au niveau de l’Etat dans un esprit de service public

Le fleuve Litani dans le Sud Liban, longtemps parmi les ressources naturelles les plus précieuses du Liban, a atteint des niveaux alarmants de pollution, suscitant de vives inquiétudes pour la santé des habitants. Résultat de mauvaises pratiques dans le domaine du traitement des eaux usées, de la gouvernance défaillante, de la faible application des lois existantes, du comportement des industriels  qui laissent déverser des effluents non traités dans la rivière sans être pénalisés, comme la loi l’implique. L’Office des Eaux du Litani a porté plainte contre 251 entreprises industrielles de la région ; après enquête judiciaire, 82 étaient polluantes. Les scientifiques sont également  très préoccupés du gâchis et du gaspillage révélés dans leur enquête. Les Autorités tardent à réagir.

 

 

UNE SOCIETE D’ABORD CONFESSIONNELLE

 

 

A) CONFESSIONALISME INSTITUTIONNEL

 

Michel Chiha, théoricien du confessionnalisme libanais, recommandait : « Il faut, pour réformer, renoncer à la confession en faveur du mérite dans l’Administration. Le facteur confessionnel est devenu un outil au service des intérêts de ceux qui dominent leur communauté. Tout ce que l’idée confessionnelle gagne, c’est la nation qui le perd ». En fait, comme le dit le journaliste Elie Fayad, « La société libanaise est faite de minorités associées ou d’égoïsmes divisés ».

 

 « Les communautés libanaises n’ont jamais formé ensemble une seule nation. Elles se sont juxtaposées sur le même territoire en respectant un contrat social leur permettant de vivre ensemble. L’organisation politique du pays découle de cette relation contractuelle et non du rapport habituel du citoyen à l’Etat », dit un essayiste libano-français, le Dr François Boustani, dans un livre à paraître. Il n’y a pas eu de recensement de la population libanaise depuis 1932. Se basant sur les listes électorales en 2011, en y ajoutant le nombre d’élèves et d’étudiants de moins de 21 ans, le Lebanese Information Center évalue le nombre de musulmans à 1 951 669 (65,47%) et celui des chrétiens à 1 024 038, chiffres qui concordent avec ceux du démographe Youssef Courbage, soit : chiites (31%), sunnites (29%), druzes (5,5%), alaouites (0,5%) et chrétiens (36,5%).

En 1949, le chroniqueur Georges Naccache, en prononçant cette fameuse phrase « Deux négations ne font pas une nation », désignait la renonciation forcée des Musulmans à l’arabisme et celle des chrétiens à leur soutien traditionnel occidental. Pour les tenants du multiconfessionnalisme, le Liban a pu échapper à la dictature du fait que la coexistence islamo-chrétienne a permis de garder une certaine démocratie par rapport aux autres régimes de la région ; pour leurs adversaires, le confessionnalisme crée le clientélisme confessionnel.

 

B) COMMUNAUTES MUSULMANES

 

Sous les Ottomans, le Mont-Liban était dirigé par Druzes et Maronites, puis sous le Mandat et jusqu’en 1982, Sunnites et Maronites dirigèrent l’Etat. La guerre civile porta un grand coup à cette coexistence sous la pression des Palestiniens armés, des milices prétendument islamo-progressistes. Au XXIe siècle les Chiites veulent créer un triumvirat chiito-sunnito-chrétien et les Druzes sont mis à l’écart.

 

Depuis l’assassinat du premier Ministre Rafic Hariri en 2005, sunnites et chiites sont opposés surtout depuis le projet de l’Iran de créer un front unifié international chiite (Iran, Irak, Syrie, Hezbollah du Liban). Les quartiers urbains mixtes ont disparu et les regroupements confessionnels dans des zones délimitées sont la règle. Les Sunnites se subdivisent en groupes opposés ; le Sunnisme politique du Courant du Futur (Moustaqbal) dirigé par la famille Hariri est en crise financière et le nombre de ses députés s’est réduit en 2018 à vingt tandis que sept sont favorables à Damas. Il en est de même du sunnisme religieux du Directeur de Dar El Fatwa (regroupant 450 imams sur 2000), Abdellatif Deriane, qui se voit contesté par Mohamed Ali Jouzou, Mufti du Mont-Liban, par la Jamaa Islamiyya (subventionnée par Ankara et Doha) des Frères Musulmans et par les Takfiristes du Front Al Nosra, de Usbat al Ansar, de Jaych Al Fatah sous orientation saoudienne et violemment anti-chiites.

 

Les Chiites seraient arrivés à l’époque omeyyade au Liban, sur la côte et dans la Bekaa pour remplacer les populations hellénisées qui avaient fui après le retrait des forces byzantines. Au XIIIe siècle, les Mamelouks envahissent le Liban et massacrent les Chiites du Kesrouan, région vers laquelle vont affluer les Maronites. Les Chiites de la Bekaa et des villes côtières doivent adopter le sunnisme. A la fin du XVIe siècle, les Chiites reviennent à Byblos et dans le Kesrouan. Les chefs du clan chiite Hamadé sont reconnus par les Ottomans comme Seigneurs du Mont-Liban et ils persécuteront le Patriarche et le clergé maronites. Entre 1766 et 1777, l’Emir Youssef Chehab réunit Maronites et Druzes pour repousser les Chiites vers la Bekaa. Quelques familles resteront dans la région de Jbayl (Byblos), d’autres deviendront maronites. En 1861, les Chiites du Hermel seront rattachés au Mont-Liban devenu autonome.

 

C’est seulement en 1926, au moment du Mandat français, que la communauté chiite sera reconnue comme une entité juridique distincte des Sunnites. Les écoles publiques et l’Université libanaise vont promouvoir dans les années 1960-1970 des intellectuels de leur communauté, laïques et parfois gauchistes. Pour pallier cette dérive, un religieux iranien, Moussa Sadr, en 1973, crée le Mouvement des Déshérités qui deviendra au début de la guerre civile (1975-1991) le Mouvement Amal, duquel se séparera le Hezbollah en 1982 grâce aux subventions iraniennes. Le Hezbollah et son Secrétaire Général Hassan Nasrallah encadrent étroitement la communauté chiite, satisfaite cependant de la reconstruction des logements détruits et des avantages sociaux payés par l’Iran mais le deuxième mouvement chiite du Amal, dirigé par le Président du Parlement Nabih Berri, conserve son autonomie, notamment à Nabatiyeh. Depuis la fondation de la République islamique d’Iran (1979), les Chiites libanais comme leurs coreligionnaires irakiens ont revendiqué leur supériorité démographique. Le 11 mai 2008, des milices Hezbollah attaquèrent les quartiers sunnite et druze de Beyrouth, détruisant les sièges des mass médias audiovisuels et de la presse écrite sunnites. En réplique, des attentats fomentés par Daech et des mercenaires palestiniens en janvier 2014 et en novembre 2015, dans la banlieue populaire Sud de Beyrouth, avaient fait de très nombreuses victimes chiites tandis que se poursuivait le harcèlement contre des véhicules du Hezbollah dans la Bekaa.

 

Les pertes humaines dans la guerre syrienne ont entraîné le refus de jeunes Chiites à combattre et déclenché leur fuite vers l’Europe, se mêlant aux réfugiés syriens. A la fin de 2018, l’Iran est affaibli par les sanctions internationales, l’échec de ses alliés yéménites à Hodeïda et de ses alliés politiques en Irak. Le Hezbollah, en cas de retrait imposé au Liban, essaie donc d’avoir des alliés dans les autres communautés, sunnite (anti-Hariri), druze (anti-Djoumblatt) et chrétien. Cependant, une résistance pacifique au Hezbollah s’est mise en place dans la communauté chiite même ; baptisé « Rassemblement pour la souveraineté », ce mouvement dirigé par le courageux journaliste Ali Al Amine demande le démantèlement et le désarmement de toutes les milices libanaises dont le Hezbollah, selon la Résolution 1559 de l’ONU, la cessation des hostilités avec Israël (Résolution 1701), la délimitation des frontières avec la Syrie (Résolution 1680) et appelle à la mobilisation de l’opinion publique pour la réhabilitation de l’Etat afin de permettre aux partis politiques d’agir dans un climat démocratique.

 

Les Druzes (6% au Liban, 2% en Syrie) sont menacés par Sunnites et Chiites ; en Syrie, à Idlib, le Front Al Nosra a massacré des Druzes en juin 2015 tandis qu’Al Qaïda procédait à des conversions forcées ; à Kuneïtra, la milice druze soutient le Hezbollah ; au Liban, les Chiites exigent que les députés druzes votent pour Aoun mais Riyadh menace Djoumblatt de représailles s’ils le font. Certains députés druzes, partisans de Talal Arslane, sont proches des Chiites mais la majorité suit Walid Djoumblatt.

 

C) COMMUNAUTES CHRETIENNES

 

A partir de 1920, les chrétiens se déployèrent dans la Bekaa et au sud du Liban. La guerre civile les poussa à se retirer dans leurs zones traditionnelles après qu’ils aient été chassés de Damour en 1975 par les Palestiniens, du Chouf par les Druzes en 1982. En 1994, le Président Haraoui, poussé par les Syriens, naturalise 200 000 étrangers surtout syriens et musulmans à 92%, portant un grave coup à l’équilibre national. Les chrétiens, surtout jeunes, vont alors émigrer en grand nombre, ce qui réduira leur nombre dans l’Administration à 30% et dans l’armée à 23% sauf pour les officiers. Cette émigration, due à l’absence de stabilité politique, aux événements dramatiques dans les pays voisins, particulièrement la Syrie, a conduit à un mouvement de vente des terrains dans la zone purement chrétienne à des étrangers ou à des Libanais non-chrétiens. Le Patriarcat, la Ligue et les notables maronites réagiront à cette menace. Les chrétiens conservent une présence efficace dans les secteurs bancaire, industriel, touristique, éducatif, hospitalier. Le danger terroriste de Daech, Al Nosra, Al Qaïda, menace d’abord les chrétiens ; jusqu’à maintenant, la situation est sous contrôle grâce à l’armée libanaise multiconfessionnelle, qui bénéficie du soutien moral de la grande majorité des Libanais. D’autre part, les chrétiens disposent d’un enseignement scolaire et universitaire confessionnel d’excellence. Sans cela, beaucoup de familles seraient parties.

 

La guerre civile (1975-1991) entraîna la dislocation de la communauté chrétienne au cours d’événements successifs malheureux. En 1980, le futur Président Bechir Gemayel unifie les milices chrétiennes autour de ses Forces Libanaises (F.L.), branche armée des Kataeb (Phalanges libanaises) fondées par son père Pierre Gemayel au début de l’indépendance. En 1976, Samir Geagea, transfuge des F.L. avait fait assassiner Tony Frangié et sa famille, leader des Marada, milice de Zghorta liée aux Syriens. En 1980, Samir Geagea fait assassiner Dany Chamoun et sa famille, leader de la milice des Tigres. Geagea sera condamné à perpétuité, mais libéré en 2005. En 1990, le Général Aoun luttera contre les Syriens mais aussi contre les Forces libanaises. Après les accords de Taëf (1991), la persistance de l’occupation syrienne dressera les Marada contre le Général Aoun en exil en France, Samir Geagea et le Rassemblement chrétien modéré de Qornet Chahwan. En 1992, une scission se produit entre Kataeb et Forces Libanaises, dirigées par Hobeïka (tué en 2004) et Samir Geagea.

 

Pourtant cette guerre civile, en créant des zones de rassemblement confessionnel, a permis une plus grande intégration et une plus grande homogénéisation des diverses communautés chrétiennes sur les plans culturel, social, mais rarement politique. L’assassinat du Premier Ministre Hariri conduira à un rassemblement national anti-syrien le 14 mars 2005 et à l’expulsion, décidée par une résolution de l’ONU, de l’armée syrienne d’occupation le 26 avril 2005. Enfin, le Patriarche maronite Bechara Raï présidera le 14 novembre 2018 à la réconciliation de Samir Geagea et de Sleiman Frangié, le fils de Tony, considéré comme futur présidentiable.

 

Les Maronites (20% de la population), majoritaires parmi les chrétiens, ont traversé, comme on vient de le voir, beaucoup de tragédies, dont ils ont été parfois la cause. Comme la présidence de la République, ils conservent certains premiers postes dans l’armée, la haute administration, même dans la presse avec le syndicat des journalistes.

 

Les Grecs-orthodoxes (9,5%) jouaient un rôle important à l’époque ottomane, notamment dans les villes côtières à cause de la présence du Patriarcat orthodoxe à Istanbul. A la fin du XIXe siècle, les Maronites sont descendus de la montagne et ont investi Beyrouth, où la richesse des Orthodoxes était visible dans le quartier résidentiel connu plus tard comme Sursock, du nom d’une grande famille établie en Egypte également. Trois fonctions importantes sont confiées à des élus orthodoxes, les vice-présidences du Conseil des Ministres et du Parlement, et la préfecture (mohafazat). Cette communauté dispose d’une Université réputée, à Balamand dans le Koura, région habitée surtout par des Orthodoxes, et une autre, nouvelle, Saint-Georges à Beyrouth.

 

Les Melkites sont issus d’un schisme apparu à Alep dans la communauté orthodoxe au début du XVIIIe siècle ; leur Patriarche s’était alors réfugié au Liban. Leur Patriarcat aujourd’hui est à Damas mais la résidence d’été à Rabwé abrite un séminaire qui se trouvait auparavant à Jérusalem. De nombreux fidèles syriens s’installèrent à Beyrouth, liés au commerce avec l’Europe, notamment dans le domaine de la sériciculture, comme la famille Pharaon. Les mesures de nationalisation dans la Syrie baathiste des années 1960 ont conduit plus de Melkites à gagner le Liban. Dans les années 1960, l’évêque melkite Mgr Grégoire Haddad créa le « Mouvement Social Libanais » pour secourir les plus démunis. Il imprégna alors de ses idées humanistes de nombreux jeunes de toutes confessions dont le philosophe Paul Khoury.

 

Les Arméniens (3,5%) devenus catholiques fuirent au Liban au XVIIIe siècle pour les mêmes raisons que les Melkites. Au cours de la première guerre mondiale, les massacres de la communauté arménienne en Turquie amenèrent au Liban des réfugiés arméniens grégoriens en grand nombre à partir de 1917. Ces derniers s’intégrèrent très rapidement dans leur nouveau pays (ils ne pouvaient pas revenir en Turquie) par leurs capacités remarquables dans les domaines de la petite industrie, l’habillement, les activités techniques diverses. Ils créèrent leurs écoles, leurs orphelinats, leurs hôpitaux, conservant leur langue qui s’ajoutait aux matières scolaires en arabe. Naturalisés, ils participent à la vie politique, ayant leurs propres partis qui collaborent avec les partis libanais ; ils disposent de 6 députés (dont un catholique) et chaque gouvernement a au moins un membre arménien. Les trois partis nationaux, Tachnag, Henchag et Ramgavar, réunis le 18 octobre 2018, ont affirmé leur attachement « à une représentation de la communauté arménienne par deux ministres ». Le siège de l’ancien patriarcat grégorien de Cilicie est à Antélias et celui du Patriarcat catholique à Beyrouth. Néanmoins, les événements dramatiques régionaux récents ont entraîné une nouvelle émigration vers l’Arménie ou la diaspora arménienne internationale.

 

Les Syriaques, venus surtout de Syrie depuis le XVIIIe siècle, ont leur Patriarche, actuellement Agniatos Youssef III Younan, Syrien de Qamechlié, résidant à Beyrouth depuis 1925 (auparavant en Turquie) pour des raisons de sécurité. Ils sont actuellement 50 000 ; les autres 70 000 se répartissent entre la Syrie et l’Irak. En octobre 2018, le Patriarche a appelé le Président Michel Aoun à nommer un ministre dans sa communauté, « pour que nos enfants cessent d’être tenus à l’écart de la vie publique au Liban ».

 

Les Chaldéens sont venus récemment d’Irak, des régions occupées par Daech. Ils ont à Beyrouth un évêque de nationalité libanaise. Le penseur Michel Chiha était chaldéen.

 

Les Latins ou catholiques romains, mais arabophones, rattachés à l’évêché de Beyrouth, sont quelques centaines, mais le Liban accueille de nombreuses congrégations latines internationales, masculines et féminines (Jésuites, Lazaristes, Capucins, Carmes, etc.).

 

D) LA SOCIETE CIVILE

 

La classe moyenne est importante au Liban comme en Tunisie grâce à la scolarisation des garçons initiée au Synode de Louaïzé dès 1735 et des filles à la fin du XIXe siècle. Cette partie éclairée de la population a mis en place dans le Liban du XXe siècle la promotion d’une culture citoyenne constructive de l’Etat par l’enseignement, les acteurs sociaux, les forums de discussion. Ainsi, de 1942 à 1975, le Cénacle libanais, créé par le journaliste Michel Asmar organisa des activités liées à l’activité politique et sociale du Liban avec des conférenciers prestigieux, Kamal Djoumblatt, Michel Chiha, Louis Massignon, Jacques Berque. Cette remarquable Institution manque au Liban d’aujourd’hui pour son apport dans le domaine philosophique ou l’interreligieux. En 1998, un groupe de jeunes chrétiens et musulmans prit le nom d’« Insan  » (« Honnête Homme ») pour secourir les travailleurs migrants et les réfugiés de toute origine.

 

Aux dernières élections parlementaires tenues en 2018, une seule parlementaire venant de la société civile, Paula Yacoubian ; tous les autres députés appartiennent à des listes partisanes dirigées par des politiciens des familles de notables traditionnelles, musulmanes ou chrétiennes, ou par des oligarques issus de la guerre civile. La mobilisation politique autour des vrais soucis des Libanais est perceptible. Les citoyens attendent un gouvernement fort, conscient des priorités nationales qui sont : diminuer la dette publique, assurer les services sociaux (santé et éducation), appliquer un plan de redressement global et équilibré, réduire le chômage, encourager les investissements étrangers et lancer la réforme administrative, assurer la sécurité et une stabilité politique pour faire renaître et renforcer la confiance qui redressera la situation. Dans ce sens, la fondation Inas Abou Ayyash, créée en 2016, a pour objectif de limiter la fuite des cerveaux en soutenant les jeunes universitaires libanais dans la réalisation de leur potentiel. La contestation contre l’incurie du Gouvernement, incapable de régler le problème de l’enlèvement des ordures retiré à une Société qui distribuait des commissions aux dirigeants, dura des mois. Corruption et instabilité plombent le Gouvernement libanais incapable d’imposer un mariage civil réclamé par les jeunes et de retenir les diplômés souvent trilingues qui ne trouveront que dans l’expatriation des emplois satisfaisants (Golfe arabe, Etats-Unis, Australie, Europe).

 

E) INTERCONFESSIONALISME

 

Pourtant on peut parler de convivance interculturelle ; les Maronites s’enfuirent de Syrie au VIIe siècle pourchassés par les Byzantins ; au XIIe siècle, les Druzes se réfugièrent d’Egypte chassés par les Sunnites ; au XIIIe siècle, les Chiites quittèrent la Syrie, persécutés par les Mamelouks. Chacune de ces communautés voulut dans l’exil sauvegarder ses traditions et c’est ainsi que le Liban fut fondé sur le confessionnalisme.

 

Des opérations de réconciliation intercommunautaire ont été menées en 2001 entre Druzes et les familles de leurs voisins chrétiens massacrés par eux dans le Chouf en 1983. En 2008, l’Organisation de la Libération de la Palestine (O.L.P.) a présenté ses excuses au peuple libanais pour les conséquences de sa présence au Liban. Les Chrétiens jouent un rôle citoyen exemplaire. Le Père Maroun Atallah, de l’Ordre maronite antonin, a créé un Mouvement « Reconstruire le Liban ensemble » ; autour de lui des Libanais de toutes confessions s’agrègent et s’invitent les uns chez les autres. De même, l’Association «  Rencontre des Deux », constituée de parents d’élèves des collèges musulmans des Makassed et des collèges chrétiens d’excellence comme celui des Lazaristes, organise des visites alternées de mosquées et d’églises pour que les élèves prennent en compte l’étude du fait religieux. La Fête chrétienne de l’Annonciation, qui a lieu le 25 mars, a été décrétée par le Gouvernement « Fête nationale commune islamo-chrétienne et chômée » le 18/02/2010 ; dans sa décision, le Conseil des Ministres s’est appuyée sur le fait que la Mère de Jésus (Issa dans le Coran) est un dénominateur commun entre les chrétiens et les musulmans.

 

L’Association caritative Offre-Joie, fondée en 1985 par Melhem Khalaf a ouvert une école à Kfifane destinée à 200 enfants syriens déscolarisés. A Tripoli où des affrontements de 2008 à 2014 ont dressé les habitants, alaouites contre sunnites, Offre-Joie a entrepris de réhabiliter leur quartier en réduisant l’insalubrité, en enlevant les déchets grâce à de jeunes volontaires des deux communautés. L’Association tripolitaine Social Way organise régulièrement un festival de chants de Noël en décembre à l’intention de spectateurs de toutes confessions dans les salons de la Foire Rachid Karamé. L’ONG One Lebanon soutient la tenue de cours de chant collectif pour les élèves de quatre écoles beyrouthines pour représenter dans des récitals « la diversité culturelle de la capitale ». L’Académie Hani Fahs, du nom du théologien libéral chiite décédé en 2015, a créé un Prix du Dialogue religieux et de la Paix ; en décembre 2018, ce Prix était partagé entre l’ancien ministre orthodoxe Tarik Mitry, qui fut Commissaire de l’ONU en Libye. D’autres prix étaient décernés à l’Association italienne Sant’ Egidio et au chercheur irakien Abdel Amir Kassem.

 

Récemment, le 14/11/2018, le Président de la République a nommé un Chargé de mission pour le dialogue islamo-chrétien « afin que le Liban vive pleinement sa mission de pays-message » ; c’est à Nagy el-Khoury, secrétaire général de l’Amicale des anciens du Collège de Jamhour, qu’a été confiée cette responsabilité.

 

F) DROITS DE L’HOMME

 

L’article 9 de la Constitution libanaise proclame dans sa version internationale française que « la liberté de conscience est absolue », mais sa version arabe officielle porte : « la liberté de croyance (al I’tiqâd) est absolue ». Donc, comme dans les autres pays arabo-musulmans, l’athéisme n’est pas admis. Il en est de même pour la déclaration islamique des droits de l’homme, adoptée en 1980 par une commission de théologiens saoudiens, qui reconnaît les droits de l’homme et de la femme seulement s’ils sont admis par la Charia. Les cadres islamiques ont maintenu un code familial et pénal appelé « statut personnel », élaboré au IXe siècle, émanation d’une interprétation juridique de certains versets du Coran, qui leur permettent toujours d’instrumentaliser politiquement le fait religieux. Il maintient en effet les minoritaires dans un état de sous-citoyens, les non-musulmans, qui ne peuvent prétendre à présider un Etat (sauf au Liban) ou même à obtenir des postes dans la haute Administration sauf exceptionnellement comme Tarik Aziz en Irak, Boutros Boutros-Ghali en Egypte et à l’ONU.

C’est en tout cas le juriste libanais Charles Malek, représentant son pays à la Conférence internationale des Nations-Unies en 1945, qui y obtint avec ses homologues de Cuba et du Panama la création d’une Commission des droits de l’homme, constituée d’une vingtaine de pays. Cette Commission, en 1947 et 1948, élabora la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qui sera adoptée par 56 pays, certains pays s’abstenant lors du vote. M. Charles Malek fut le Rapporteur de cette Commission et Madame Roosevelt en était la Présidente.

 

Les intégristes musulmans réprouvent l’introduction de la femme dans le monde du travail, la politique, ou même l’exégèse coranique. En Arabie Saoudite l’indemnité qui est due à une femme à la suite d’un accident automobile est la moitié de celle qui est versée à l’homme. Un musulman peut épouser une non- musulmane, mais une musulmane ne peut pas épouser un non-musulman. Cette législation d’un autre âge, comme la lapidation à l’encontre d’une femme adultère, déconsidère l’islam. Pour échapper aux lois communautaires du mariage religieux, de jeunes couples libanais, mais aussi syriens, jordaniens et même israéliens, se rendent à Chypre pour contracter un mariage civil, qu’ils déclareront à l’Etat-civil à leur retour. Députée orthodoxe de Beyrouth, Nayla Tueni, de mère druze, s’était mariée à Chypre en août 2009 avec un présentateur de la TV libanaise chiite. Mais les tribunaux sunnites ne reconnaissent pas le mariage civil entre époux musulmans. Par contre, il est réclamé par des acteurs de la société civile comme l’association  Kafa, pour laquelle « l’absence d’une loi civile porte atteinte à la personnalité et à la souveraineté de l’Etat mais aussi au sens d’appartenance citoyenne. Il est du devoir de l’Etat de veiller aux affaires du citoyen et d’organiser les relations entre les individus, même familiales ».

 

Le mariage pour tous, par contre, n’est pas dans l’air du temps libanais. Les instances religieuses sunnites et chiites, suivant en ce sens l’opinion publique (79% des Libanais pensent que les homosexuels doivent suivre un traitement psychologique et hormonal) ne veulent pas que l’article 534 du code pénal stipulant que « toute relation sexuelle contre nature doit être sanctionnée » soit amendé.

Un courant féministe émerge dans la société civile. Les femmes réclament une égalité totale des droits en matière d’héritage, de transmission de la nationalité, de droit de garde des enfants. En effet, la loi sur la nationalité de 1925 accorde à l’homme libanais le droit de transmettre la nationalité à sa femme étrangère et à ses enfants, mais pas à la femme libanaise. En 2017, un texte sur la restitution de la nationalité libanaise aux émigrés précisait qu’elle ne pouvait se faire que par le père ! Les Libanaises réclament donc de pouvoir donner leur nationalité à leurs enfants.

Le mariage des mineures qui reste en vigueur dans les communautés musulmanes est un problème lié à l’absence d’un code civil du statut personnel. C’est une pratique qui entretient l’analphabétisme féminin. Le 04/12/2018, le Secrétaire d’Etat aux droits de la Femme avait organisé une réunion avec les membres du Conseil National de la femme libanaise et six députés. Le député sunnite du Mouvement du futur a fait défection sans explication; les cinq députés chrétiens étaient d’accord pour interdire le mariage aux jeunes gens et jeunes filles avant 18 ans ; le député (chiite) du Hezbollah s’est abstenu sous prétexte que « toute décision liée au statut personnel ne peut être prise par les députés chiites car elle est du ressort des autorités religieuses. » D’autre part, un projet d’amendement de la Loi N° 293 sur la protection de la femme et des membres de la famille contre la violence domestique « considère le crime commis dans le cadre d’une violence domestique comme un crime en soi avec des sanctions ». La pression de la société civile, des ONG féministes et des médias est devenue si forte à l’encontre des lois discriminatoires envers les femmes que la communauté sunnite a modifié ses lois en 2012, accordant aux mères divorcées le droit de garde des enfants jusqu’à l’âge de 12 ans et parfois au-delà, au nom de l’intérêt des enfants. D’ailleurs, les communautés religieuses n’étant pas mandatées pour exécuter les jugements de leurs tribunaux respectifs, c’est la Justice civile qui décide de la mise en exécution.

 

Les mouvements féministes réclament aussi la fixation de quotas en matière de représentation politique, d’accès aux postes d’encadrement au sein de la fonction publique ou de participation aux conseils d’administration. Les femmes libanaises sont sous-représentées au Parlement et dans la Haute Administration. Le Parlement, en 2018, ne compte que six femmes sur 128 députés. De 2004 à 2018, chaque gouvernement n’a eu qu’une seule femme ministre à part deux en 2009 et aucune en 2011, en dépit de la Résolution N° 1325 de l’année 2000 de l’ONU qui demandait la représentation des femmes à tous les niveaux de prise de décision. Un autre exemple vient du CNRS libanais qui accorde 78% des bourses de recherche à des femmes mais n’accorde qu’à 33% d’entre elles le statut de chercheur.

 

Des Associations citoyennes libanaises se mobilisent pour la promotion des droits de l’homme recommandant une démocratie consensuelle, qui conduirait à une société laïque. En 2008, l’Association pour un Liban laïque, formée d’anciens étudiants libanais de l’Université Libre de Bruxelles, a ouvert une Maison Laïque  pour promouvoir un Etat libanais laïque. De même, Liban-Humanisme, présidé par Chibli Mallat, avait organisé des sit-in dans le centre-ville au Jardin Samir Kassir pour la réactivation de l’application de la Constitution. 500 activistes des organisations Vous puez, Beyrouth madinati, l’Observatoire populaire pour la lutte contre la corruption, ont manifesté le jour de l’Indépendance le 23/11/2018 devant le Musée pour «  la réhabilitation d’un Etat de droit et d’une justice non biaisée ». Beyrouth Madinati , d’après ses membres, défend « une alternative, un respect des citoyens, un plan qui vise le changement et des réformes sérieuses pour une vie meilleure » (cf L’Orient du 18/10/2016.)

 

Dans ce sens, le Programme des Nations Unies pour le Développement parraine un projet de réhabilitation des polices municipales. La ville de Baalbeck, l’une des neuf municipalités-pilotes parmi 251 touchées par l’immigration syrienne, initie les agents de l’ordre à « résoudre les conflits en amont en recourant à des compétences sociales et de communication dans une logique de médiation ». A Bourj Hammoud, quartier populaire de la capitale, le Conseil municipal modernise le fonctionnement de l’administration sur le plan légal, humain et matériel. Il a recruté des femmes au sein de la police municipale (34% des effectifs).

 

Le personnel de maison au Liban (300 000 personnes dotées d’un visa d’entrée spécifique) est constitué d’expatriées africaines, surtout éthiopiennes, et asiatiques, bangladeshies, sri-lankaises et philippines. Les cas de maltraitance souvent d’origine raciale entraînant des suicides, des abus sexuels, sont malheureusement fréquents. L’ONG Caritas Liban a ouvert à Beyrouth un refuge pour ces déshéritées qui y sont logées et disposent d’un avocat pour les défendre avant leur rapatriement. Caritas Liban a reçu le Prix Franco-Allemand des Droits de l’Homme 2018 pour sa défense des migrants.

 

Au terme de trente ans d’attente, la Loi sur les disparus a enfin été adoptée. Désormais, un outil institutionnel sera chargé de faire la lumière sur les victimes de disparition forcée pendant la guerre civile de 1975-1990. Les 38 articles prévoient la garantie des droits fondamentaux des familles des disparus comme l’accès à l’information, à la protection et les procédures à appliquer pour l’exhumation des dépouilles. Une autre loi « citoyenne » a été votée par le Parlement en novembre 2018 sur la Médiation qui permet au juge de proposer aux parties en conflit de recourir à un médiateur. Une fois acceptée, la décision de s’engager dans une procédure de médiation ne peut faire l’objet d’un appel.

Les droits de la presse sont aussi sur la défensive. Le premier journal arabophone Hadikat al Akhbar (Jardin des Nouvelles) du Mont-Liban a été publié en 1858 par Khalil Khoury. En 1924, est créé L’Orient, resté le premier quotidien francophone du Proche-Orient et le seul au Liban aujourd’hui. .En 1933, Ghassan Tueni, orthodoxe, qui deviendra Ministre de l’Education Nationale en 1970 et Représentant du Liban à l’ONU de 1977 à 1982, lance An-Nahar, promu à un rôle international. En 1965, Michel Chiha rachète Le Jour qui fusionnera avec L’Orient sous la direction d’un grand journaliste, Georges Naccache. La presse actuelle est en crise et le journalisme devenu courtisan. Comme l’indique l’enquête menée par L’Orient du 07/12/2018, les médias libanais, les quatre chaînes télévisées les plus importantes (78% de l’audience), LBCI, Al Jadid, MTV et OTV et les quatre quotidiens arabophones importants (80% du lectorat), An Nahar, Al Joumhouriya, Al Akhbar, Al Diar sont principalement entre les mains d’une douzaine de puissantes familles, des partis politiques confessionnels (Hezbollah, Forces Libanaises, Kataëb, Futur) et des puissances régionales (Arabie Saoudite, Iran). Comme 89% des lecteurs accèdent au web à partir de leurs portables, les magazines papier disparaissent (La Revue du Liban) ou sont réduits à une parution mensuelle (Magazine). De ce fait, le Liban présente un taux élevé d’affiliation politique avec 29 médias sur 37 qui appartiennent à l’Etat, à des parlementaires et ministres, à des candidats à la députation ou à des partis politiques.

Christian Lochon

Orientations bibliographiques

 

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1. L’IRFED, Institut International Recherche, Formation, Education et Développement, a été fondé en 1958 par le Dominicain Louis-Joseph Lebret. Il est intervenu en de nombreux pays pour promouvoir un « développement de tout homme et de tout l’homme ». Au Liban, il a contribué au plan national de développement, 1959-1968 (NdlR).