La déclaration des patriarches et responsables d’Églises de Jérusalem, affirmant que le sionisme chrétien est une menace pour le christianisme, continue de provoquer des réactions. Le P. David Niehaus, jésuite, lui apporte son soutien. Ancien vicaire patriarcal pour les catholiques de langue hébraïque du patriarcat latin de Jérusalem, il est lui-même juif et citoyen israélien. Il l’a argumentée dans un article en anglais de la revue britannique Independent Catholic News, traduit par les soins des Amis de Sabeel France, traduction ici légèrement modifiée.
LE SIONISME CHRÉTIEN, UNE IDÉOLOGIE DE CONQUÊTE
par David Neuhaus SJ, 27 janvier 2026
Le 17 janvier 2026, les chefs des Églises de Terre Sainte ont publié une déclaration critiquant ceux qui “promeuvent des idéologies néfastes, telles que le sionisme chrétien, trompent le public, sèment la confusion et nuisent à l’unité de notre troupeau” (1).
Quelques jours plus tard, l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, un sioniste chrétien notoire, a commenté sur une page Facebook : “Les chrétiens sont des disciples du Christ et un sioniste accepte simplement que le peuple juif ait le droit de vivre dans son ancienne patrie, indigène et biblique”.
Certains chrétiens, pour des raisons apparemment religieuses, soutiennent l’État d’Israël en tant qu’État du peuple juif. Ces sionistes chrétiens croient que la terre de Palestine/Israël appartient exclusivement au peuple juif, se référant aux textes bibliques dans lesquels Dieu promet et donne cette terre au peuple biblique d’Israël. Ils définissent le peuple palestinien qui vit en Palestine/Israël comme des “non-juifs” qui doivent se soumettre à la domination et aux privilèges juifs, en acceptant la discrimination et l’occupation. Beaucoup d’entre eux croient que la lutte pour la domination juive en Palestine/Israël fait partie d’un scénario de la fin des temps qui entraînera le retour triomphal du Christ. En outre, de nombreux sionistes chrétiens croient que les Juifs, reconstitués dans leur “patrie” biblique, finiront par croire en Jésus.
Pourquoi cette idéologie est-elle incompatible avec la foi chrétienne ?
Les sionistes chrétiens utilisent des textes bibliques et un langage religieux formulés il y a des millénaires pour justifier la spoliation du peuple palestinien de sa vie, de sa liberté, de ses biens et de sa patrie par l’État israélien et ses institutions aujourd’hui. C’est une perversion. Pour les chrétiens, la Parole de Dieu est une Bonne Nouvelle pour tous. Utiliser la Bible et des concepts théologiques pour justifier la discrimination, l’occupation et le génocide est une abomination incompatible avec la foi chrétienne. Voici dix points à méditer :
1. L’Ancien Testament enseigne que la terre appartient à Dieu. Dieu dit au peuple d’Israël : “La terre est à moi ; vous n’êtes que des étrangers et des locataires” (Lévitique 25:23). La possession de la terre par le peuple d’Israël dans la Bible dépend de sa fidélité à son alliance avec Dieu. Le texte biblique indique clairement que le non-respect de l’alliance entraînera la perte de la terre. Et dans le récit biblique, c’est parce qu’il n’est pas fidèle que le peuple est traîné en exil. “Jérusalem et Juda ont tellement irrité le Seigneur qu’il les a chassés de sa présence” (2 Rois 24:20).
2. Dans l’Ancien Testament, Dieu, fidèle à sa promesse de vie, ramène les exilés sur leur terre.
Les sionistes chrétiens citent des textes sur ce retour afin de soutenir que l’État moderne d’Israël vient comme leur accomplissement. Cependant, cette utilisation des textes est problématique pour deux raisons :
a. Ils ignorent le fait que les textes qui parlent d’un retour sur la terre se réfèrent historiquement à des événements du VIe siècle avant J.-C., lorsque le roi Cyrus des Perses a permis aux exilés babyloniens de retourner à Jérusalem et de la reconstruire.
b. Ils citent ces textes de manière partielle, ignorant ce que le pape Benoît XVI appelle “l’universalisation progressive de la terre sur la base d’une théologie de l’espérance… La terre du roi de la paix n’est pas un État-nation – ‘elle s’étend d’une mer à l’autre (Zacharie 9, 10)'” (Jésus de Nazareth, volume 1, 84).
3. Dans l’Évangile, Jésus parle très peu de la terre d’Israël délimitée par des frontières.
Il enseigne que la promesse de la terre ne dépend pas de la conquête. “Heureux les doux, car ils hériteront la terre (le pays)” (Matthieu 5, 5). Le pape Benoît XVI a commenté cette béatitude : “Les conquérants vont et viennent, mais ceux qui restent sont les simples, les humbles, qui cultivent la terre et continuent à semer et à récolter au milieu des peines et des joies. Les humbles, les simples, survivent aux violents, même d’un point de vue purement historique” (Jésus de Nazareth, volume 1, 83).
4. Lorsque Jésus ressuscite d’entre les morts, un nouvel ordre s’instaure, dans lequel les frontières qui séparaient les peuples ne les divisent plus.
La Bonne Nouvelle de la résurrection se répand de Jérusalem jusqu’aux extrémités de la terre, abattant les murs qui divisaient les peuples. Le peuple de Dieu est désormais composé de personnes issues de toutes les nations. “Maintenant, en Jésus-Christ, vous qui étiez autrefois éloignés, vous avez été rapprochés par le sang de Christ. Car il est notre paix ; dans sa chair, il a fait des deux groupes un seul et a abattu le mur de séparation, c’est-à-dire l’hostilité entre nous. Il a aboli la loi avec ses commandements et ses ordonnances, afin de créer en lui-même une seule nouvelle humanité à la place des deux, établissant ainsi la paix, et de réconcilier les deux groupes avec Dieu en un seul corps par la croix, mettant ainsi à mort cette hostilité par elle. Ainsi, il est venu proclamer la paix à vous qui étiez loin et la paix à ceux qui étaient proches ; car par lui, nous avons tous deux accès au Père dans un seul Esprit” (Éphésiens 2, 13-18). Une première vision de ce peuple reconstitué est décrite dans les Actes, qui commencent par la proclamation du Christ ressuscité : “Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre” (Actes 1, 8).
5. D’un point de vue chrétien, partout où des hommes et des femmes se rassemblent pour créer une communauté fidèle au Christ, c’est la terre promise, la terre de la sainteté.
Les terres bibliques continuent d’être vénérées car elles rappellent les événements de l’histoire du salut qui, pour les chrétiens, ont culminé avec la venue de Jésus-Christ. Les chrétiens visitent la Palestine/Israël pour se souvenir des racines de leur foi, se ressourcer afin de poursuivre leur service et renouveler leur engagement à construire un monde d’égalité, de justice et de paix à travers le monde.
6. Les chrétiens palestiniens, descendants des premiers chrétiens, vivent sur cette terre (avec les musulmans palestiniens et les juifs israéliens) et participent à l’édification du Royaume de Dieu où Jésus a autrefois marché.
Ils sont un levain, prêchant l’égalité, la justice et la paix au milieu du conflit. Les sionistes chrétiens qui soutiennent la conquête israélienne menacent l’Église de Jérusalem, mère de toutes les Églises, en soutenant l’exclusivisme et les privilèges juifs. Les tentatives d’aligner les chrétiens locaux sur le sionisme chrétien déracinent les chrétiens de la société palestinienne dont ils font partie intégrante et dans laquelle ils ont un rôle important à jouer.
7. Le discours sioniste chrétien contient souvent des propos islamophobes qui diabolisent les musulmans et ridiculisent l’islam.
Cet enseignement du mépris fait écho à un enseignement du mépris à l’égard des juifs et du judaïsme. Les chrétiens doivent s’engager à purifier leur discours de tout enseignement de mépris, en tendant la main à tous ceux, croyants et non-croyants, qui sont engagés dans la lutte pour l’égalité, la justice et la paix.
8. Les sionistes chrétiens sont souvent motivés par une prise de conscience et une sensibilité à la souffrance des juifs en tant que minorité, en particulier dans les pays où les chrétiens constituaient la majorité.
Cette souffrance a atteint des proportions dévastatrices pendant la Seconde Guerre mondiale. Réparer cette souffrance ne peut se faire au détriment de ceux qui n’ont rien à voir avec elle. Il faut dire que les tentatives d’alléger la souffrance des juifs en soutenant le sionisme ont ignoré les Palestiniens dans le passé et sont complices des souffrances actuelles des Palestiniens.
9. Les chrétiens peuvent respecter le sentiment d’attachement à la terre du peuple juif “qui trouve ses racines dans la tradition biblique, sans toutefois faire leur une interprétation religieuse particulière de cette relation. L’existence de l’État d’Israël et ses options politiques doivent être envisagées non pas dans une perspective religieuse en soi, mais en référence aux principes communs du droit international“ (Commission pour les relations religieuses avec les juifs, “Notes sur la manière correcte de présenter les juifs et le judaïsme dans la prédication et la catéchèse dans l’Église catholique romaine” (1985), VI, 1. Le respect de l’attachement des juifs à la terre ne doit pas contredire le droit fondamental des Palestiniens à vivre sur la terre de leurs ancêtres, à jouir d’une pleine autodétermination et à s’y épanouir.
10. Certains Juifs sont originaires de Palestine/Israël. D’autres ont immigré en Palestine/Israël au fil des siècles, respectant la culture locale, apprenant la langue et s’intégrant dans la société.
Le sionisme politique, apparu à la fin du XIXe siècle, a toutefois principalement encouragé la conquête de la Palestine/Israël, établissant un régime qui revendique l’exclusivité juive sur cette terre. La conquête sioniste de la terre a dévasté et continue de dévaster la société palestinienne indigène, cherchant à la remplacer par une société qui promeut l’exclusivité et les privilèges juifs. Toutes les idéologies qui promeuvent la suprématie ethnique, la discrimination raciale, la domination militaire et l’expansionnisme territorial sont incompatibles avec le fait d’être disciple de Jésus-Christ.
NB : Independent Catholic News est une publication créée par des journalistes sur la base du bénévolat en mai 2000, en réponse à Tertio Millennio Adveniente, lettre apostolique du pape Jean-Paul II du 10 novembre 1994, qui appelait les laïcs à s’impliquer davantage dans l’œuvre de l’Église. Son objectif est de “fournir une couverture rapide et précise de l’actualité sur tous les sujets d’intérêt pour les catholiques et la communauté chrétienne en général”.
Notes :
(1) Voir sur ce site : Israël et Palestine. Des responsables d’Eglises s’élèvent contre le sionisme chrétien.
(2) David Neuhaus S.J., né en 1962 en Afrique du Sud, de nationalité israélienne, est l’ancien vicaire patriarcal de la Communauté catholique hébraïque d’Israël de 2009 à 2017, au sein du Patriarcat latin de Jérusalem. Il est, depuis juillet 2019, le Supérieur des Jésuites de Terre Sainte.
Voir ici le texte original en anglais.
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On trouve un développement de ce débat dans un article de l’hebdomadaire La Vie, n°4196 du 29 janvier 2026, p. 18-19, signé par Marie-Lucile Kubacki. Là sont précisées la référence au groupe “The Israeli Christian Voice” comme porte-voix des chrétiens sionistes, et l’implication dans le débat de l’ambassadeur des Etats-Unis en Israël, Mick Huckabee.
L’article cite longuement une analyse plus développée, celle de Marie-Armelle Beaulieu sur le site du périodique Terre sainte magazine, “Représenter les chrétiens : les Églises recadrent une initiative chrétienne en Israël“, en date du 18 janvier 2026. On y voit détaillé le positionnement du groupe “The Israeli Christian Voice” dans sa prétention à être la représentation officielle des chrétiens de Terre Sainte, tout en portant une interrogation sur son poids effectif en Israël/Palestine. Marie-Armelle Beaulieu cite d’autres personnalités chrétiennes en Israël qui, se démarquant des responsables d’Eglises, se positionnent sur une ligne très favorable au gouvernement israélien. Voici sa conclusion :
“Par leur communiqué, les patriarches et chefs des Églises tracent une ligne claire : la représentation des chrétiens de Terre Sainte relève des Églises historiques, et toute tentative de captation politique extérieure à cette communion est perçue comme une menace pour l’unité ecclésiale et la survie même de la présence chrétienne dans la région.
La réponse de The Israeli Christian Voice montre que le fossé est désormais ouvert et assumé. La recomposition des identités après le 7-Octobre se poursuit.”

On trouvera sur ce site une présentation de Terre Sainte Magazine, seul périodique français édité à Jérusalem, en lien avec la Custodie franciscaine de Terre Sainte. Abonnement et vente au numéro : https://terresainte.aboshop.fr/
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Vient de paraître le second numéro de la revue en ligne de l’Institute for the Study of Christian Zionism (ISCZ), en anglais, qui “aspire à être la ressource de base pour l’étude, la critique et la réponse à donner au sionisme chrétien”. Le volet critique y est particulièrement développé.
