(Essayer de) comprendre le discours pro-israélien sur Jérusalem

Il est toujours intéressant de prendre connaissance des points de vue opposés aux siens, afin de modifier sa propre opinion ou la complexifier, ou afin de trouver les arguments susceptibles de fléchir ces points de vue adverses, en toute sincérité… Mais la sincérité est-elle de mise dans des débats aussi passionnés où la religion et l’histoire sont invoqués ?

L’occasion est donnée de se livrer à cet exercice sur la question de Jérusalem, à partir d’une sélection représentative d’interventions dans le cadre d’une conférence organisée par l’Union des Patrons et Professionnels  Juifs de France (UPJF) en février 2018 à Paris, animée par M. Zerbib (accessibles sur le site akadem, promoteur de la culture juive et du judaïsme, voire parfois du sionisme). J’espère ne pas déformer les propos des uns et des autres dans le regard ici exprimé.

Dans les discours plutôt stéréotypés en faveur de la politique israélienne faisant de Jérusalem sa capitale une et indivisible et se félicitant du transfert de l’ambassade US, on trouve les interventions de journalistes ou universitaires de tendance qu’on qualifiera gentiment de conservatrice dans la mouvance de Valeurs actuelles (F. d’Orcival, I. Rioufol, D. Ruzié, A. Bercoff…), de juifs sionistes (M. Gurfinkel), ainsi que de responsables politiques (C. Goasguen, E. Faigeles, G. Boulard) , Sans s’y attarder on peut résumer les propos par les affirmations suivantes :

  • Le transfert de l’ambassade US est normal et n’a rien de choquant
  • Le BDS est illégal et doit être combattu encore plus fermement en France
  • L’anti-sionisme est de l’antisémitisme et doit être combattu comme tel. C’est la haine d’Israël
  • Les blablas sur le statut de Jérusalem, l’antisionisme etc, cela suffit… Il faut frapper contre l’antisémitisme !

Comment des « intellectuels » peuvent-ils tenir ce type de discours ? J’avoue ne pas parvenir à comprendre. Pourquoi ces gens-là n’ont-ils pas pris la peine de lire Shlomo Sand ?

Il ne faut pas oublier l’intervention de l’ambassadrice d’Israël à Paris, Aliza Bin Noum. « L’Onu ne fait que critiquer… mais Israël n’est pas isolé, il est au contraire respecté. ..Les pays l’apprécient pour sa technologie, ses valeurs, son savoir pour la lutte contre le terrorisme, c’est un modèle !… Il ne faut pas s’excuser d’être fort, on a le devoir de se protéger. » Comment ne pas relever que c’est précisément sur le bafouement des valeurs qu’Israël se prête aux critiques les plus vives !

Des éclairages différents et/ou plus nuancés sont également apportés par divers intervenants.

Michael Jasmin, archéologue, renvoie dos à dos les propos extrémistes de certains imams et de certains militants juifs méconnaissant les réalités historiques : il ne faut pas mélanger politique, religion et archéologie. Bien sûr il dénonce comme d’autres la déclaration de l’Unesco niant à ses yeux les liens du judaïsme avec Jérusalem ou Hébron, feignant d’ignorer le souci de l’Unesco de préserver les autres racines historiques de la ville dans le contexte actuel d’occupation. Il met en relief des faits indéniables souvent évoqués tels que la citation de Jérusalem dans la Bible (650 fois…). Mais il rappelle que la bible ne saurait constituer une référence historique et l’archéologie contredit parfois les textes bibliques. Il admet qu’il n’y a actuellement aucune trace du Temple (premier ou second)  à Jérusalem et qu’on est actuellement dans une sorte de statu quo archéologique  initié lors de la période ottomane et maintenu par Moshe Dayan en 1967 :  gel des fouilles malgré la pression d’extrémistes religieux juifs. Il note enfin que du point de vue musulman, tous les édifices sont en place et visibles, il n’y aurait donc  pas lieu de chercher d’autres traces dans le sol.

Louis Marie Coudray, bénédictin ayant vécu 30 ans près de Jérusalem, tient un discours proche des stéréotypes sionistes (Le peuple juif a toute légitimité à « revenir » à Jérusalem) mais il rappelle à juste titre, même si on doit en discuter le sens et les conséquences, que l’Église primitive était juive avant que le processus de séparation « hérétique » s’enclenche. Il évoque une citation de Jean Paul II affirmant bien que Jérusalem est le lieu de la révélation de Dieu, le point de rencontre entre Terre et Ciel, et ceci avant même la vie de Jésus… On n’est pas obligé de le suivre et on a  le droit d’avoir une autre approche théologique.  Il estime aussi que c’est l’enracinement dans l’histoire de la foi chrétienne qui est en jeu : Jésus est le sauveur des hommes par sa mort, et cela s’est bien passé à Jérusalem,  sinon on supprime la foi chrétienne pour n’en faire qu’une philosophie ou une sagesse : la négation des racines juives du christianisme est l’hérésie du marcionisme, qui a été combattue par l’Église. Comme souvent on peut être d’accord sur les prémisses mais non sur les conclusions du raisonnement. La situation des chrétiens palestiniens devrait pourtant le questionner mais il estime que c’est un problème d’ordre politique et non religieux…

Haim Korsia, grand Rabbin de France, énonce certaines idées auxquelles je peux adhérer, bien au-delà des clichés. Mais comme pour d’autres c’est dans les conclusions tirées de ces affirmations que l’on diverge. « Le mot même de Jérusalem exprime ville de la paix (Yerud Shalom)… Le judaïsme n’a jamais prétendu détenir la vérité… Chacun a sa vérité, même parmi les juifs qui peuvent avoir de nombreux désaccords entre eux. ..Sion, qui donne le sionisme, n’est pas une insulte, c’est une espérance de partage… La question n’est pas à qui appartient Jérusalem mais avec qui partager l’espérance de fraternité. » On le souhaiterait si fort et pourtant on constate l’inverse !

« Le message du judaïsme est que nous ne sommes pas limités au lieu où nous nous trouvons… Il y a une direction de tracée, Jérusalem est un rêve et c’est une chance d’avoir pu mettre un contenu concret à ce rêve » Là encore Jérusalem est peut-être un rêve mais on est en droit de parvenir à des conclusions inverses : ce n’est pas une chance mais un cauchemar qui se passe actuellement pour une partie de la population! « Il faut partager cette espérance avec l’ensemble de l’humanité, vers une fraternité nouvelle : que la Jérusalem terrestre soit le reflet de la Jérusalem céleste ! » Oui cherchons cette fraternité nouvelle, qui ne peut se construire sur fond d’apartheid ! D’autres passages obligés sont gênants : comparer le jugement de Salomon sur les deux mères se disputant un bébé à Jérusalem qui serait coupée en deux à la demande palestinienne est sans doute habile mais de mauvais goût : il pourrait au contraire plaider pour une Jérusalem unique, et donc de statut international.

Ghaleb Bencheikh, que les organisateurs ont eu la sagesse d’inviter et qui a eu la sagesse d’accepter l’invitation malgré le contexte plutôt hostile, exprime un point de vue musulman sur Jérusalem, en précisant qu’il ne parle pas au nom d’une communauté. Il résume les trois raisons qui rendent Jérusalem la troisième ville sainte de l’islam après La Mecque et Médine :

  • les racines abrahamiques communes avec les deux autres religions, d’après lesquelles Jérusalem serait le lieu qui a accueilli les tables de la loi
  • Même si c’est une révélation tardive, la figure du Christ est centrale dans l’islam et Jérusalem est le lieu de son passage et surtout de sa passion
  • Enfin, des raisons sont spécifiques à l’islam, c’était le lieu de l’orientation de la prière aux débuts de l’islam, et c’était le lieu de l’épisode de la chevauchée nocturne de Mohammed.

Il rappelle également qu’en 638 l’islamisation de Jérusalem s’est effectuée pacifiquement parce que le patriarche Sofronius a remis les clefs de la ville au Calife Omar, après avoir entendu des échos d’une conquête non violente. Il resterait à voir comment aujourd’hui l’islam palestinien (si cela a un sens) considère Jérusalem : les liens entre politique et religion ne restent-ils pas à démêler et à trancher ?

A l’issue de ces interventions, au-delà de l’indignation ou de la tristesse suscitées par certains propos entendus, il faut toujours s’interroger sur les liens entre politique et instrumentalisation de la religion. Il faut aussi continuer à essayer de comprendre, pour s’inscrire dans une démarche de paix et de fraternité, car certains propos sont forcément sincères même si d’autres ne le sont pas. Encore faut-il trouver des espaces de rencontre et d’échanges. Enfin comment convaincre (comme le fait notamment l’UJFP) que c’est bien l’assimilation des instances juives à la défense de la politique d’Israël qui renforce cet antisémitisme dénoncé à juste titre mais que certains veulent fondre à tort avec l’antisionisme ?

 

Xavier Godard