Élections en Tunisie

Le mois d’octobre est le mois des élections par excellence en Tunisie. Depuis 2011, les élections législatives se déroulent en octobre. Cette année et suite au décès du président Sebsi, les élections présidentielles ont du être avancées et donc placées au beau milieu des élections législatives.
Pour l’Instance supérieure indépendante des élections, le défi était d’arranger le calendrier électoral pour faire place aux deux tours des présidentielles en plus de la journée dédiée aux législatives ; ainsi les Tunisiens ont vécu un mois et demi au rythme des campagnes électorales et des journées de vote, du 1er septembre jusqu’au 14 octobre, date de l’élection du président Kaïs Saeïd.
Ce mois était plein d’attentes, de travail, de craintes, de rumeur et rumeur opposée, bref un mois de tous les dangers mais aussi de tous les espoirs.
Les attentes sont celles des Tunisiens, en général, qui ont hâte de voir leur démocratie stabilisée et de cueillir les fruits de leur révolution ; un meilleur niveau de vie, des emplois pour leurs jeunes (15% de taux de chômage), des hôpitaux mieux équipés et une santé publique performante, des écoles restaurées et un système d’enseignement réformé, une baisse des prix, un transport public qui n’est plus un supplice pour les usagers… Bref, ils attendent la « dignité » après avoir acquis la « liberté ». Ainsi l’once avec laquelle les électeurs ont pesé les candidats aux élections tant présidentielles que législatives, était leur capacité de répondre à ces attentes en premier lieu. En deuxième lieu c’était leur probité morale (absence de tous soupçons de corruption).
Pour cette raison, les partis et les personnes appartenant à l’ancien système et dont la réputation a été entachée de corruption ont été tous écartés par les électeurs. En fait, ces élections ont été un désaveu des partis au pouvoir et un appel clair au renouveau de la classe politique.
Cet appel au renouveau s’est exprimé aux législatives par l’émergence des indépendants et de nouvelles coalitions telles que Itilaf Al Karama, prônant un discours révolutionnaire. Le parti Ennahdha a aussi échappé à cette sanction populaire, mais de justesse. Il fut placé premier parti des législatives mais avec une petite majorité, ce qui va rendre sa mission de former le gouvernement très difficile voire impossible.
Mais le vrai renouveau, qualifié de retour en force du souffle révolutionnaire, est certes l’élection de Kaïs Saeïd président de la république. Cet universitaire, indépendant, ayant un discours plutôt utopiste, voire rigoriste sur certains points, a su séduire une large majorité de jeunes qui ont constitué l’essentiel du vote qui lui a été favorable. Il a été la surprise du premier tour car personne ne l’attendait à la tête de la liste des candidats gagnants tellement tout le monde n’avait d’yeux que pour le candidat du système Abdelkrim Zbidi et pour le candidat « emprisonné » Nabil Karoui. Ce dernier a utilisé sa fondation de charité et sa télé pour se faire connaitre auprès des Tunisiens et on le présentait comme le favori des sondages. Mais, Saeïd, cet inconnu soutenu par des groupes de jeunes agissant via les réseaux sociaux ravit la première place. Cet homme discret, énigmatique selon les journalistes, ne présenta pas de programme détaillé, juste des intentions de donner la première place aux jeunes et à leur créativité pour trouver des solutions aux problèmes du pays. ces derniers semblent bien le croire au point de le plébisciter. Un plébiscite exprimé par une majorité écrasante de 72,27% et par un engouement populaire qui ne se dément pas. Cet engouement s’est traduit par des campagnes de nettoyage et la décoration des rues dans les grandes et les petites villes et même dans les hameaux par des bénévoles. Enfants, jeunes et adultes ont investi les rues pour les rendre plus belles faisant honneur au président élu.
On note aussi la formation de groupes de citoyens volontaires pour changer la Tunisie sous la direction du président citoyen… tout cela est enthousiasmant mais où va la Tunisie ? Que veut son nouveau président ? Quel gouvernement cette majorité restreinte peut-elle former ? Quelle relation entre le parlement nouvellement élu et si dispersé avec un président sans parti et sans programme clair ? Comment la Tunisie révolutionnaire effectuera sa mutation en Tunisie prospère, stable, et unie ?

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Si le peuple tunisien rassure le monde en confirmant la réussite de sa transition démocratique à travers des élections transparentes, démocratiques dont les résultats sont acceptés par tous, plusieurs craintes demeurent quant à sa capacité à réussir le pari d’une transition économique et sociale. Voilà le vrai défi que les Tunisiens doivent relever à présent.

Mehrézia LABIDI

Vice-Présidente de l’Assemblée constituante tunisienne de 2011 à 2014, Mehrezia Labidi a animé les débats qui ont donné naissance à la nouvelle constitution tunisienne. Reconnue par le Huffington Post comme l’une des huit femmes qui « ont fait du monde un meilleur endroit », elle est depuis 2016 Présidente de Global Women of Faith Network. Elle a notamment participé à l’ouvrage collectif « Lève-toi Abraham, ils sont devenus fous ».

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