Algérie : le changement dans la continuité, par Slimane Bédrani

Algérie : le changement dans la continuité.

Par Slimane Bédrani*.

Suite à la diffusion d’un documentaire sur un aspect très marginal du grand mouvement de la société algérienne (mouvement appelé « Hirak »)1 , le gouvernement algérien a rappelé « immédiatement » (le 27 mai) l’ambassadeur algérien à Paris. Ce rappel apparaît disproportionné par rapport à l’événement incriminé. Il faut souligner que le dernier rappel de l’ambassadeur algérien est d’une part très ancien (1995) et, d’autre part, était motivé de façon bien plus importante : Mitterrand voulait, de sa propre initiative, organiser une conférence sur l’Algérie sous l’égide de l’Union européenne, ce qui était une immixtion intolérable dans les affaires algériennes.

Peu de jours après la projection du documentaire, je suis allé dans mon douar d’origine, situé dans l’Algérie profonde. Parmi les nombreux membres de ma petite fraction de tribu, aucun ne m’en a parlé. La raison en est simple, personne ne l’a vu parce que tout ce petit monde – comme la grande majorité des familles dans le pays – n’est branché que sur les chaînes arabes de télévision, chaînes qui ne s’intéressent que rarement à ce qui se passe en Algérie – et encore moins aux relations algéro-françaises. L’usage courant de la langue française n’est pratiqué que par une minorité relativement faible – et surtout urbaine – de la population. En fait, une grande partie de la population n’a été au courant de ce documentaire que parce que les médias publics (télévision, radio et presse écrite) – qui sont au service exclusif du pouvoir politique en place – en ont parlé pour justifier le rappel par l’Algérie de son ambassadeur à Paris.

Dès lors, pourquoi le pouvoir algérien en a-t-il fait une affaire d’Etat, quasiment un casus belli, alors qu’il ne s’agit en fait que d’une tempête dans un verre d’eau ?

En vérité, le rappel de l’ambassadeur était destiné à la consommation interne plus qu’il n’était un signe de mécontentement envers Paris2. C’est parce que cela donne au pouvoir une occasion inespérée de discréditer le Hirak dans son ensemble en laissant entendre que ce dernier n’est plus actuellement représenté que par des individus semblables aux jeunes qui sont interviewés dans le documentaire, des jeunes dépravés (horreur : les jeunes filles interviewées du documentaire boivent et fument !) qui ne respectent pas la religion et qui, de ce fait, ne respectent pas – voire insultent – la très grande majorité des Algériens.

Le rappel de l’ambassadeur algérien traduit aussi la fébrilité des décideurs algériens, fébrilité qui traduit sans doute leur agacement à ne pas pouvoir vraiment tout contrôler dans le pays. Perturbés par le faible score du président à l’élection de décembre 2019 et par la persistance des manifestations après l’élection, ils craignent que le Hirak – tel un feu qui couve – ne reprenne avec encore plus de force après la fin du confinement dû au COVID 19. Pour essayer d’éviter cela, le pouvoir multiplie les arrestations des opposants sous des motifs aussi vagues et inconsistants que « propos diffamatoires » , « atteinte au moral de l’armée » ou « atteinte à l’unité nationale » pour port de l’emblème amazigh alors que celui-ci a toujours été accompagné du drapeau national, ceux qui le portent ne remettant en rien l’unité nationale mis à part quelques trublions très marginaux réclamant l’autonomie de la Kabylie.

Outre les arrestations, le pouvoir fait bloquer les sites Internet qui se permettent de critiquer son action et de rapporter les points de vue des opposants, en particulier de ceux qui demandent la réunion d’une constituante tout en contestant la légitimité de l’élection présidentielle.

Pour essayer de cerner les principales caractéristiques du pouvoir actuel en Algérie (juin 2020), on peut se poser la question de savoir ce qui a réellement changé par rapport à la période précédant le déclenchement du Hirak le 22 février 2019.

Comme changements, on notera :

– la démission de Bouteflika,

– l’arrestation de quelques-uns des principaux hommes forts du régime précédent dont le dernier premier ministre et des hommes d’affaires ayant profité de la corruption pour accaparer des richesses aux dépens souvent du trésor public,

– l’intervention désormais directe de la nomenklatura militaire à travers le chef d’Etat-major de l’Armée Nationale Populaire (ANP) dans la définition et la mise en œuvre de l’agenda politique. C’est ce dernier qui, après avoir fait démissionner Bouteflika, à travers de très fréquents discours retransmis intégralement par les télévisions et les chaînes de radio publiques, a dicté la démarche qui a été suivie par le président du sénat (assurant constitutionnellement l’intérim du président démissionnaire) et le gouvernement Bédoui, allant jusqu’à fixer un délai impératif pour la tenue du scrutin présidentiel,

– La venue d’un président de la république qui, pour la première fois dans l’histoire du pays, n’est pas un militaire ou un ancien moudjahed. Fait nouveau aussi, il s’agit du premier président ayant un bagage universitaire conséquent puisqu’il est l’un des premiers diplômés de l’Ecole Nationale d’Administration (sorti dans la deuxième promotion en 1969), très renommée à l’époque pour la qualité de sa formation.

Dans ce qui n’a pas changé ou, parfois, empiré, on notera :

– le maintien à leurs postes de tous les membres de l’appareil judiciaire (juges, procureurs) qui ont pratiqué du temps de Bouteflika ce que certains avocats ont appelé la « justice du coup de téléphone », condamnant ou libérant des personnes sur intervention téléphonique de tel ou tel personnage influent auprès du cercle dirigeant gravitant autour de l’ancien président. Parmi ces hommes de loi plus aux ordres des puissants qu’aux ordres de la loi, apparemment aucun n’a eu à subir une sanction jusqu’à maintenant,

– Le maintien du fonctionnement des deux chambres du parlement dans la même composition que celle d’avant la démission de Bouteflika alors que les partis de « l’alliance présidentielle » sous Bouteflika, Parti du Front de libération nationale (FLN), le Rassemblement national démocratique (RND), Tajamoue Amel El-Djazair (TAJ) et le Mouvement populaire algérien (MPA) ont tous soutenu la candidature de Bouteflika pour le cinquième mandat. On aurait pu penser que le nouveau président de la république – qui prône urbi et orbi une « nouvelle Algérie » – aurait immédiatement provoqué des élections législatives pour se débarrasser d’un parlement ayant soutenu jusqu’à la dernière minute le système Bouteflika et avoir une nouvelle majorité qui soutienne son programme. Or, rien de tout cela. Le même parlement continue de fonctionner et de voter les lois soumises par le nouveau gouvernement comme si rien ne s’était passé si ce n’est que Tebboune occupe maintenant la place de Bouteflika;

– La continuation de la politique répressive en matière de liberté d’expression. De nombreux journalistes et militants du Hirak sont en prison. Leur nombre dépasserait la cinquantaine. Beaucoup espéraient que les détenus pour délit d’opinion seraient libérés par le nouveau président comme signe d’apaisement. Il n’en a rien été. Des sites d’information , fonctionnant normalement du temps de Bouteflika mais jugés trop critiques vis-à-vis du pouvoir, sont censurés et, donc, ne peuvent plus être consultés par les internautes. En ce domaine la situation paraît avoir empiré par rapport à la période précédant le Hirak;

– L’opacité dans tout ce qui est accès à l’information demeure la règle. Alors que le programme du nouveau président promettait la transparence dans la gestion du pays (en particulier la gestion économique), les administrations publiques – qu’elles soient locales ou nationales – et les entreprises publiques continuent d’opposer une fin de non-recevoir à toute demande d’information de la part des chercheurs, des journalistes d’investigation et plus encore de la part des simples citoyens. La production de statistiques officielles est peu diversifiée et systématiquement obsolète. Les sites Web des administrations et entreprises publiques sont d’une pauvreté affligeante et, souvent, très peu mis à jour. Comme le note un chercheur (Hammoutène, 2020): « Comment voulez-vous développer dans ces conditions la recherche scientifique et la circulation de l’information économique et (ainsi) attirer les investisseurs potentiels dans notre pays ? » Cette opacité ne peut s’expliquer que par la crainte des décideurs de voir l’information utilisée pour mettre en lumière et dénoncer la mauvaise gestion du pays.

– La constance des tenants du pouvoir à ne pas laisser la possibilité à un parti d’opposition de devenir crédible , c’est-à-dire d’avoir la possibilité de parvenir aux commandes du pays par la voix légale. Les actuels partis d’opposition sont systématiquement confinés dans un rôle de faire-valoir sans que jamais leurs membres n’occupent de fonctions importantes dans les administrations, en particulier celles de souveraineté. Or, un pays qui se targue de démocratie ne saurait se passer d’un régime où existe l’alternance au pouvoir. Dans l’Algérie indépendante, ce sont toujours les mêmes forces politiques qui tiennent les commandes de l’appareil d’Etat.

Il apparaît ainsi que le même type de pouvoir continue d’exister après la sortie de Bouteflika et d’une partie des hommes forts de son régime jugés pour corruption, détournements et trafic d’influence. Malheureusement, la corruption et les détournements n’ont pas été que le fait de ces quelques individus au sommet de l’Etat. Ils ont été le fait de toute une faune de politiciens des partis au pouvoir et de fonctionnaires (plus ou moins hauts dans la hiérarchie) au niveau national et local. Cette faune n’a que très partiellement été touchée par la répression qui a concerné le sommet de l’administration. Elle est déjà au service de l’homme fort du moment3 et, bien sûr, au service de ses propres intérêts.

Après son élection, le président Tebboune n’a pas fait dans l’ouverture. Dans son premier gouvernement ne figure aucune personnalité en vue ayant soutenu activement le Hirak. Presque tous les ministres qu’il a choisis ont servi dans la haute administration précédente sauf le ministre de l’industrie (qui s’est violemment opposé dans la presse à la politique de montage de véhicules menée précédemment) et le ministre de l’information et porte parole du gouvernement qui est l’auteur d’une étude critiquant sévèrement le régime politique instauré par l’ancien président4. Si le premier semble vouloir, pour le moment, appliquer ses idées en matière d’industrie automobile, le second parait avoir renoncé aux idées qu’il défendait puisqu’il a souscrit à la censure de certains sites d’information et qu’il ne fait rien pour rendre plus crédibles les organes publics d’information (TV, radio et presse écrite) en les ouvrant aux citoyens ayant des points de vue différents de ceux des décideurs. La télévision publique continue, imperturbable, à pratiquer la langue de bois en diffusant des « informations » d’un contenu plutôt dérisoire : à chaque émission d’information, les activités protocolaires du président de la république en premier (par exemple, il a envoyé un message de félicitations à tel président étranger pour la fête d’indépendance de son pays), en second les visites de terrain et les discours d’orientation au corps d’armée visité par le chef d’état major (par intérim), en troisième ou quatrième lieu (cela dépend) les activités de certains ministres (surtout celles où des faveurs sont faites à la population : par exemple distribution de logements, accès au réseau de gaz naturel et/ou à l’électricité)) et l’annonce quasi quotidienne de la saisie dans une ou plusieurs régions du pays par un « détachement de l’armée » – parfois accompagné par la gendarmerie nationale – de plusieurs quintaux de kif traité, de plusieurs milliers de litres de carburant ou de plusieurs quintaux (ou tonnes) de marchandises destinés à la contrebande vers les pays voisins. A ne pas oublier, une autre information »stratégique » : la saisie dans le Sahara – toujours par un « détachement de l’armée » – de véhicules « tous terrains » et de matériels destinés à l’orpaillage (il y a des filons d’or au Sahara)…

Cet état affligeant de la télévision publique – où rien n’a changé par rapport à l’ère Bouteflika – montre bien que le pouvoir qui a succédé à l’ancien président semble vouloir fonctionner avec le même logiciel : interdire toute expression d’avis contradictoires dans les médias publics.

L’un des signes les plus probants de la volonté des décideurs politiques de ne pas réaliser une nouvelle république, donc de ne pas provoquer un bouleversement total de l’ordre des choses, est le choix de ne pas réunir une constituante mais seulement de réviser l’actuelle constitution (celle de 1996). Selon le discours officiel, il s’agit de rééquilibrer les pouvoirs en en donnant moins au président de la république et plus au parlement, de garantir davantage les libertés individuelles et collectives (liberté d’expression, de réunion, d’association,…), de renforcer l’indépendance des juges… Un comité « d’experts » installé le 14 janvier 2020 a été chargé par le président d’en produire une mouture selon une feuille de route qui lui est imposée –  » à titre indicatif » – par ce dernier. La proposition de constitution révisée a déjà été remise par les experts le 24 mars 2020 et rendue publique. Partis, associations, syndicats, simple citoyens, tout le monde est convié à discuter cette mouture et à envoyer à la présidence des propositions d’amendements. Lesquelles propositions seront transmises au comité d’experts qui en tiendra compte (ou pas, on ne dit pas selon quels critères) et qui produira un texte définitif qui fera probablement l’objet d’un référendum. Le processus est actuellement en cours. Les commentaires et propositions d’amendement seraient déjà légion.

Le responsable du comité d’experts, très attaqué par certains sur le projet de révision de la constitution qu’il a supervisé, se retranche derrière les directives qu’a donné le président de la république au comité d’experts et affirme que le projet présenté par son comité se conforme à ces directives qui, d’après lui, veulent un rééquilibrage réel des pouvoirs et une nette amélioration de la gouvernance du pays. Mais il ajoute fort justement que « durant ces 20 dernières années, Bouteflika ne tenait pas ses pouvoirs de la Constitution, mais de sa violation. Toutes nos Lois fondamentales depuis 1963, y compris l’actuelle, définissent et limitent le pouvoir présidentiel. Mais Bouteflika a fait fi de ces dispositions », rajoutant :  » Nous pouvons réaliser la plus belle des Constitutions, mais quid de la pratique ? » (Tlemçani, 2020). Ici, un éminent juriste algérien semble le compléter en écrivant que la jeunesse algérienne « ne peut plus être leurrée par des constitutions préfabriquées, écrites par des experts travaillant avec un ordre de mission » (…) « des Constitutions dont aucune, oui vraiment aucune, n’a été respectée. Comment, dans ces conditions, demander (…) au peuple de faire confiance et de croire que cette fois, c’est différent… ? » (Benchikh, 2020).

En cette fin du mois de juin 2020, la situation est relativement figée à cause du confinement dû au COVID 19. A travers les réseaux sociaux, deux points de vue s’opposent : ceux qui veulent reprendre les manifestations dans les rues (c’est-à-dire la reprise du Hirak) et ceux qui s’y opposent pour des raisons sanitaires, les seconds étant apparemment encore les plus nombreux. Mais les deux groupes semblent être du même avis en ce qui concerne le remaniement de la constitution. Ils le rejettent et demandent des élections pour une constituante.

Il est sûr que le confinement arrange le pouvoir qui subit de ce fait moins de pression de la part des différentes oppositions unies (jusqu’à maintenant) au sein du Hirak. Malgré les restrictions budgétaires, la loi de finance complémentaire qui vient d’être promulguée maintient le soutien de l’Etat aux biens de consommation de première nécessité (pain, lait, sucre,…) et en matière de santé dans les institutions publiques. Mais cela se fait aux dépens du budget d’équipement qui baisse de 10,5 %, alors que le budget de fonctionnement ne baisse que de 3 %. Jusqu’aujourd’hui, l’argent du pétrole a suffi pour acheter le silence des larges masses. A chaque fois que celles-ci manifestaient leur mécontentement, le pouvoir utilisait la manne pétrolière pour les calmer. Cela était possible quand le pétrole se vendait bien et que la population n’augmentait pas trop vite tout en ayant des besoins modestes en matière de consommation. Maintenant que les prix du pétrole s’effondrent, que la population s’accroît tout en ayant de plus en plus un niveau élevé d’exigence en matière d’emploi et de consommation, il est à craindre que les décideurs ne puissent se maintenir au pouvoir que par l’accentuation de la répression des contestataires.

S. Bédrani*

Références

Benchikh M, 2020. Le changement dont il faut débattre : celui du système politique. In le quotidien Liberté du 14-6-2020.

Hammoutène A. 2020. Réflexion sur la relance du partenariat. In le quotidien Liberté du 5-6-2020.

Tlemçani S, 2020. Ahmed Laraba. Président du comité d’experts chargé de la révision constitutionnelle : « Nous pouvons réaliser la plus belle des Constitutions, mais quid de la pratique ? ». In le quotidien El Watan du 4-6-2020.

 

* Le Professeur Bédrani est agrégé en économie. Il enseigne au Centre de recherche en Economie Appliquée pour le Développement à Alger (CREAD), Division « Agriculture-Territoire-Environnement » (ATE), et à l’Ecole Nationale Supérieure Agronomique d’Alger, département Economie. Il a déjà donné un article à notre site en 2019, sur les relations entre l’Algérie et l’Union européenne.

1 « Algérie, mon amour » diffusé le 26 mai 2020 en soirée sur France 5.

2 La preuve en est que les deux capitales se sont bien vite rabibochées, les deux présidents se téléphonant dès le 2 juin 2020, le communiqué de la présidence française après cet entretien précisant que l’entretien a eu lieu « dans l’esprit d’amitié, de coopération et de respect mutuel de leur souveraineté », le communique concluant que « comme suite à leurs précédents échanges, ils sont également convenus d’œuvrer à une relation sereine et à une relance ambitieuse de la coopération bilatérale dans tous les domaines ».

3 Même si le président Tebboune affirme par la voix de son porte parole n’avoir « de lien organique avec aucun parti politique agréé ».

4 Cf. Ammar Belhimer. 2008. Le pluralisme politique, syndical et associatif. L’Algérie de demain. Friedrich-Ebert-Stiftung. Alger (en arabe).

 

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