Adapter l’islam en France : la Grande Mosquée de Paris publie un guide inédit à la veille du Ramadan.

Patrick Gérault, administrateur et président d’honneur de CDM, nous invite à découvrir un article de Dominique Fonlupt publié sur le site de l’hebdomadaire La Vie, en libre accès. Rappelons que “Les Amis de la Vie” sont partenaires de longue date de Chrétiens de la Méditerranée. Dominique Fonlupt parle d’un travail remarquable, initié par la Mosquée de Paris, avec de nombreux contributeurs et contributrices.

Cet article paraît à la veille de l’ouverture du Carême des chrétiens. Il coïncide cette année avec le début du mois de jeûne musulman du Ramadan, le mercredi 18 février 2026. CDM souhaite à ses amis musulmans un temps fécond de reprise spirituelle.

 Musulmans en Occident : pratique cultuelle immuable, présence adaptée. Un guide publié par la Grande Mosquée de Paris

La Grande Mosquée de Paris a dévoilé “Musulmans en Occident : pratique cultuelle immuable, présence adaptée”, fruit du travail collaboratif de théologiens musulmans associés à de nombreuses personnalités de la société civile. Une démarche inédite et un chantier ouvert.
Publié le 16/02/2026 à 16h42, mis à jour le 16/02/2026 à 16h42 • Lecture 5 min.

La Grande Mosquée, dans le Ve arrondissement de Paris

La Grande Mosquée, dans le Ve arrondissement de Paris • HOUPLINE-RENARD / SIPA

Musulmans en Occident : pratique cultuelle immuable, présence adaptée : la démarche lancée par Chems-eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, est tout entière contenue dans le titre de l’ouvrage de 900 pages publié le 10 février 2026 (Albouraq, 69 €).

Pendant plus de cinq ans, une cinquantaine d’imams, de théologiennes et théologiens musulmans vivant en France ont planché sur l’adaptation du discours religieux et de la pratique de l’islam au sein de la société française, république laïque où il est une religion parmi d’autres. Deux représentants de l’islam sunnite le plus orthodoxe ont participé à ces travaux : une enseignante de l’université Ez-Zitouna de Tunis et le secrétaire général de l’Association des savants d’Al-Azhar, du Caire.

“La réalité des musulmans”

Pour faire pièce aux accusations de séparatisme régulièrement adressées aux musulmans de France, Chems-eddine Hafiz a joué la carte de l’ouverture grand angle. Son idée : compléter la réflexion de cette commission dite “religieuse” en l’élargissant à la société civile. Ainsi, en mars 2023, le recteur de la Grande Mosquée de Paris a invité une centaine de personnalités, pour la plupart non-musulmanes, à participer à cet effort interprétatif : des juristes, intellectuels, artistes, acteurs associatifs et du monde de la santé, ainsi que des représentants des différents cultes et familles de pensée. La question qui leur était posée était claire : “Quels comportements liés à l’expression de la foi musulmane peuvent poser problème dans notre société ?”

Près de 80 d’entre eux ont répondu présents, dont une dizaine de personnalités catholiques, ainsi que Christian Krieger, président de la Fédération protestante de France, le rabbin Moché Lewin, Khaled Bentounès, guide spirituel soufi, l’écrivain Jacques Attali, l’ancienne ministre Élisabeth Moreno, Britta Nicolmann, du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, Adel Gastel, journaliste à France 24, l’historien Benjamin Stora, l’écrivain Souleymane Bachir Diagne, Didier Leschi, directeur de l’Office français de l’immigration, et même… Raymond Domenech, l’ancien footballeur et sélectionneur de l’équipe de France.

“Contre les raccourcis politiciens, le harcèlement haineux sur les réseaux sociaux, nous voulons promouvoir la réalité des musulmans qui s’épanouissent dans les sociétés séculières tout en restant fidèles aux fondements de leur religion”, explique le recteur de la mosquée, qui se dit lassé de la stigmatisation croissante de ses coreligionnaires. “Nous avons opté pour le mot ‘adaptation’, traduit de l’arabe takyîf, qui comporte l’idée de s’ajuster, de se conformer. Il ne s’agit en aucun cas d’une démarche réformatrice, ni de faire des concessions”, précise-t-il.

Un “effort d’interprétation collectif”

Les membres de la “commission société civile” ont travaillé sur des notions comme la laïcité, la république, la violence, la liberté d’expression, la mixité, les minorités… Ils ont enrichi le travail des imams de leurs questions et de leur propre expérience sur des sujets plus spécifiquement religieux. Une méthodologie, souligne le recteur, utilisée dans la tradition musulmane. “Elle est basée sur la notion d’ijtihâd jamâ’i, littéralement ‘effort d’interprétation collectif’, et mobilise juristes, théologiens et experts des sciences profanes pour répondre à des problèmes contemporains.”

Le fruit de ce travail collaboratif inédit prend la forme d’un glossaire de 200 entrées qui ont été relues et validées par les membres des deux commissions. On y trouve les mots et les notions qui nécessitent d’être clarifiés parce qu’ils expriment les points de friction entre la pratique de l’islam, l’espace public et les institutions des sociétés européennes : charia, hijab, halal, genre, guerre, héritage, homosexualité, sacrifice, fatwa (avis juridique), communauté (umma), entre autres.

Beaucoup d’articles intègrent une réflexion sur les perspectives interreligieuses et contemporaines d’une notion héritée du contexte historique et géographique de la révélation coranique. Ces mots sont désormais en ligne avec la volonté d’en enrichir l’interprétation, sur le modèle collaboratif de Wikipédia, c’est-à-dire ouvert à tout apport dûment argumenté et vérifié.

“Notre cible est double, souligne le recteur : les musulmans vivant en Europe mais aussi les non-musulmans, avec l’objectif d’un dialogue apaisé et nécessaire. Quand une notion n’est pas définie avec justesse, elle est confisquée par ceux qui sèment la division.”

Une recherche de l’harmonie collective

Le travail collaboratif rendu public le 10 février par la Grande Mosquée a par ailleurs conduit à la rédaction de la “charte de Paris” qui affirme l’attachement des signataires aux principes de liberté de conscience, d’égalité entre les hommes et les femmes, le respect de la laïcité, la lutte contre les discriminations et les extrémismes, la responsabilité environnementale.

Michel de Virville, directeur honoraire du Collège des Bernardins, a participé assidûment à ce travail, conscient que l’apport de l’expérience catholique était particulièrement pertinent. “J’ai été fasciné par l’analogie entre les questions qui se posent à l’islam et celles que l’Église a dû résoudre depuis les Lumières et la révolution de 1789, dit-il. La Grande Mosquée a retenu le mot ‘adaptation’. Dans l’Église, nous employons plutôt celui d’acculturation”.

De plus, des contradictions entre le droit religieux et le droit civil restent comparables, sans être identiques : l’indissolubilité du mariage catholique se heurte à la banalisation massive du divorce. Du côté de l’islam, la multiplication des unions mixtes interroge l’état actuel du droit musulman, qui interdit le mariage entre une musulmane et un non-musulman. L’article souligne le fait que des auteurs musulmans estiment qu’un tel mariage est licite dans un cadre sécularisé, où la liberté de culte est garantie.

Pour Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d’État et président de la Ciase, très impliqué dans ce projet, cette démarche est inspirée par une volonté de compréhension mutuelle et de recherche de l’harmonie collective, en évitant l’anathème, la fracturation, l’injonction. “En même temps, cette recherche ne conduit personne à considérer que tout est simple à résoudre. Il s’agit de considérer les points de tension, de friction, de désaccord, en s’appuyant sur les principes généraux de résolution de situations conflictuelles, sans les dramatiser.”

François Euvé, directeur de la revue jésuite Études, a apprécié cette expérience de connaissance mutuelle avec le monde musulman. “La confiance que nous avons instaurée a permis de poser les questions qui fâchent. L’interprétation n’est pas une sorte d’accommodement libéral du dogme, mais une intelligence du texte. L’incompatibilité entre la foi et l’intelligence s’appelle le fondamentalisme, et c’est une menace pour toutes les religions. C’est un phénomène contre lequel nous devons lutter tous ensemble.”

Dans un contexte où l’on ne cesse de contester la compatibilité de l’islam avec les sociétés européennes, qu’une autorité significative dans le monde musulman se penche sur ces questions est un événement en soi, confirme Michel de Virville. C’est une production originale et précieuse qui contribue à la cohésion sociale. Les médias d’extrême droite, qui discréditent ce projet depuis qu’il a été rendu public, ne s’y trompent pas.”

Désaccords féconds
Le livre Musulmans en occident (Albouraq, 2026) contient, outre le glossaire, la “charte de Paris” issue du travail des 150 contributeurs, ainsi que les auditions reproduites in extenso menées entre 2023 et 2025 auprès de 50 personnalités aussi diverses que François Hollande, Jean-François Copé, Jean-Michel Blanquer, Philippe Val (ex-directeur de Charlie Hebdo), le philosophe Rémi Brague, le politologue Gilles Kepel et le maire RN de Perpignan Louis Aliot. Un matériau riche, exemplaire d’un débat mature sans viser à un consensus de façade. Les 200 entrées du glossaire sont consultables gratuitement sur un site dédié.

Dominique Fonlupt

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