Les migrations et la construction de l’Europe, des replis identitaires ou d’autres dynamiques ?

La revue des communautés chrétiennes de base de Belgique, “Pavés”, publie dans sa livraison trimestrielle de septembre 2026 (n°88) un dossier bien documenté sur la question de l’Europe et des migrations. Il est signé J. Pirson. Nous en reprenons de larges extraits, pour prolonger les articles qui témoignent de l’attention que porte CDM à cette question humanitaire cruciale. La façade méditerranéenne de l’Europe en est un exemple dramatique.

Les migrations et la construction de l’Europe :
des replis identitaires ou d’autres dynamiques ?

Les événements de cet été (les incidents de Ceuta, les ravages des incendies dans plusieurs pays) m’amènent en effet à préciser quelques éléments qui permettent de prendre du recul, de nourrir des engagements en dignité et en humanité, sans nous déconnecter des réalités vécues durant ces dernières semaines.

1. Les flux migratoires : l’invasion de l’Europe par des flux constants ?

Suite à la crise dans l’enclave espagnole de Ceuta, liée à l’afflux de 70 000 personnes migrantes, plusieurs gouvernements et forces politiques de droite et d’extrême-droite en Europe ont demandé un tour de vis supplémentaire à la politique migratoire européenne.

L’incident de Ceuta est un révélateur des crispations et des tensions entre gouvernements des différents États de l’Union, ainsi que des relations avec des États d’Afrique (Maroc, Lybie) ou aux limites Europe-Asie (Turquie) subventionnés pour contenir les migrants… Nous avons vécu une variété de psychodrame dans lequel le gouvernement de Pedro Sanchez a été la victime d’invectives et surtout de discours [demandant une] vérification sévère des entrées venant d’Espagne pour atteindre d’autres pays de l’Union européenne.

En définitive la rencontre en visioconférence des responsables politiques des 27 États a mené à prendre acte que la plupart des migrants venus du Maroc vers Ceuta avaient quitté l’enclave et n’avaient jamais fui vers le Continent. Cet événement a mis en scène la duplicité des gouvernements de droite et d’extrême-droite, tel celui de Giorgina Meloni en Italie : d’un côté il attaque la politique espagnole jugée laxiste et d’un autre côté régularise un ensemble de personnes en situation illégale, afin de subvenir aux besoins des entreprises nationales…

Par ailleurs l’attitude des autorités marocaines nous rappelle que l’Union Européenne a délégué à des États-Frontières le confinement des migrants, dans des conditions peu respectueuses des droits humains, comme l’a rappelé à plusieurs reprises la spécialiste du droit des migrations, Sylvie Sarolea (3). Or l’État du Maroc comme les autres États concernés n’est pas particulièrement connu pour son respect des droits humains.

Les commentaires de Frontex, l’Agence Européenne des garde-frontières et des garde-côtes, démentent l’arrivée constante de groupes dans l’Union Européenne. Au premier semestre 2026, l’agence a recensé environ 49 000 tentatives de passage irrégulier aux frontières de l’Union Européenne, soit une baisse de 37 % par rapport à la même période en 2025. Dans les années 1990 déjà, Pierre Dehotte, alors directeur du Centre des Immigrés Namur-Luxembourg, décrivait, dans le cadre de la Commission Régionale Justice et Paix, les demandes d’asile en Europe comme “le faible jet de valeur à la sortie d’une casserole à pression” (4).

Dans un ouvrage collectif assez récent, le démographe français François Héran démonte le mythe de l’invasion de la France par des hordes étrangères ainsi que la représentation tout aussi mythique d’une Europe occidentale colonisée par de nouveaux arrivants (5). Il dénonce le maniement des chiffres, souvent manipulés pour construire le récit du « grand remplacement » à la manière des penseurs d’extrême-droite Renaud Camus ou Alain de Benoist : l’opposition entre « migration légale » et « migration illégale » n’est pas valide ; elle mérite d’être étudiée à l’aune de statistiques plus complètes que celle utilisées par les idéologues de l’invasion (6).

Rappelons ici que les migrations sont d’abord intracontinentales : le Liban accueille près d’un million et demi de réfugiés Syriens et trois cent mille à quatre cent mille Palestiniens. Ce qui permet d’établir un ratio d’un réfugié pour sept habitants ! (7)

Les associations et l’expertise académique permettent de corriger et d’affiner les observations sommaires. Dans ce domaine, il suffit de citer l’équipe Droits et Migrations (EDEM), fondée par Sylvie Sarolea (elle réunit 38 chercheuses et chercheurs sur trois continents : Afrique, Europe et Amérique du Nord) et le CEDEM (Centre d’Études de l’Ethnicité et des Migrations) dirigé par Marco Martiniello à l’Université de Liège. De qui, et de quoi parlons-nous ? Il est essentiel de prendre le temps d’analyser les chiffres disponibles, de recouper les informations, d’étudier les discours et leur portée, d’approfondir les impressions et les représentations, comme le réalisent les groupes d’éducation permanente, plutôt que d’énoncer des propos hasardeux…

Image par Kris de Pixabay

2. Mouvements migratoires et crise climatique

Quel peut être le rapport entre mouvements migratoires et crise climatique ? Co-autrice de Reconstruire la pensée européenne, Sophie Gosselin part de l’épisode dramatique de la tempête Alex, le 2 octobre 2020, dans la Vallée de la Roya en bordure de la frontière italienne (8). La cure inédite de la rivière a noyé des villages entiers et anéanti les ponts et les routes : “Comme le dit un des riverains : ‘Un matin tu te lèves et toute une vie de labeur est anéantie. Tu deviens un migrant climatique’. Les habitants de la Roya ont subi le même sort que ces migrants qui, venus d’Afrique ou du Moyen-Orient, traversent la frontière qui sépare la France de l’Italie pour trouver refuge dans la Vallée…” (p. 69).

La philosophe indique la différence entre les habitants sinistrés et les migrants : alors que les premiers sont invités à trouver un lieu d’accueil près de chez eux, les autres sont “pourchassés par la police, brutalement reconduits aux frontières d’une Europe transformée en forteresse au nom de la ‘sécurité nationale’… Pour échapper aux drones et aux contrôles policiers, les migrants font alliance avec le territoire, détournent les frontières administratives et dessinent la carte d’une nouvelle géographie politique qui a pour théâtre les montagnes, les forêts et les cours d’eau : à l’échelle de la Vallée, les habitants ont mis en place un réseau d’accueil, transformant la zone-frontière en zone de rencontre et de solidarité…” (p. 70).

Les événements liés aux dérèglements climatiques ces dernières semaines, avec l’évacuation de milliers de personnes, dans la région de Bordeaux ou dans la banlieue madrilène, invitent à repenser nos relations aux espaces considérés comme zones vitales ! Sophie Gosselin invite à définir des zones qui ne se limitent pas aux frontières administratives actuelles, mais permettent de construire des “territoires migrants” qui dessinent de nouvelles formes territoriales afin de “vivre avec”, et de lutter ensemble contre les effets des dérèglements climatiques qui dépassent les frontières des États (9).

3. Les dénis de réalité face à l’urgence d’agir

Il est assez surprenant de constater que ce sont les groupes écologistes qui deviennent la cible des groupements de droite et d’extrême-droite, alors qu’ils ne cessent de dénoncer depuis plus de 40 ans le manque de prévisions à long terme et de concertation à un plan plus large que celui des États, comme si les risques liés aux incendies et aux inondations s’arrêtaient aux limites des États ou des communautés régionales et linguistiques. Médecin épidémiologiste et docteur en santé publique, le ministre wallon Yves Coppieters n’hésitait pas à affirmer dans La Libre du 1er août dernier : “La planète va continuer à exister, mais l’humanité va disparaître. Pas sur quelques législatures, mais plusieurs générations. On va droit dans le mur”. La planète Terre se montrera résiliente, mais l’humain n’y trouvera plus de place, malgré les délires de Musk, et d’autres, de créer des réserves pour une minorité qui pourrait survivre et s’adapter…

L’impasse écologique heurte de front la civilisation moderne occidentale et ses paramètres d’hyper-croissance, la confiance absolue dans des solutions techniques et la continuité de politiques menées, qui ne visent qu’à la marge, par exemple la limite des consommations. C’est le constat mené sans concessions par Dominique Bourg qui invite à adopter une “éthique écocentrée”, qui hiérarchise les priorités et dépasse une vision centrée sur les droits humains purement individuels (10).

Les problèmes actuels apparaissent tels des épiphénomènes : les migrations climatiques ont déjà commencé et ne feront que s’intensifier. Par ailleurs, à la suite du démographe François Heran déjà cité, la politologue Lea Ypi aborde la question des migrations en montrant comment l’appartenance nationale des salariées et salariés d’un pays est le jeu de courants nationalistes dans une opposition à celles et ceux qui viennent d’ailleurs et leur prennent le travail (11).

La crise migratoire et la crise écologique apparaissent liées : dans un article publié sur le réseau numérique LinkedIn, le politologue de l’université de Johannesburg, Achille Mbembe, dénonçait, durant la semaine du 1er août 2026, les exactions commises dans cette ville d’Afrique du Sud par la population locale contre des familles migrantes (principalement originaires du Zimbabwe pour près de 50%, et du Mozambique) : elles sont à la recherche d’endroits où trouver eau et moyens de survie alimentaire, non disponibles dans leurs pays…

(…)

Jos. PIRSON

(1) Dominique BOURG (dir.), Reconstruire la pensée européenne, Éd. Hermann, 2024.

(2) Maurice GODELIER, Hubert VEDRINE, Après l’Occident ? Éd. Perrin, 2026.

(3) Sylvie Sarolea est avocate, professeure à l’UC de Louvain depuis 2005, spécialiste des droits humains et du droit des migrations. Ses recherches portent notamment sur les mobilités humaines, les migrations climatiques, la justice migratoire. En vue d’une gouvernance migratoire équitable, elle propose avec d’autres spécialistes, “des politiques agiles, réciproques et réflexives, qui intègrent l’agentivité des migrantes et des migrants “.

(4) Pierre François DEHOTTE, moine bénédictin du monastère de Wavreumont-Stavelot, originaire d’Arlon, est travailleur social de formation, et a été, comme prêtre du diocèse, directeur du Centre des Immigrés à partir de 1978 jusqu’en 1994.

(5) François HERAN, Migrations, in Didier FASSIN (dir.) La société qui vient, Chapitre 3, Migrations, Paris, Seuil, 69-91. François Héran est sociologue et démographe, directeur de l’Institut Convergence Migrations (CNRS). Le volumineux ouvrage de 1266 pages couvre plus de 64 chapitres qui vont des enjeux globaux (dont l’immigration) à des perspectives plus récentes (l’immunité après la pandémie de 2020, les mutations du travail, l’immigration en tant que dilemme pour les progressistes, la question de la survie de l’humain dans le contexte d’une politique à l’échelle de la planète).

(6) François HERAN, Migrations, 85.

(7) Chiffres communiqués par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés

(8) Sophie GOSSELIN, Pour une Europe des Versants Unis, in Reconstruire la pensée européenne, 69-81. Sophie Gosselin enseigne la philosophie à l’Université de Tours et à l’EHESS. Son travail de recherche porte sur les conséquences philosophiques de la crise écologique.

(9) Dans ce contexte, il est utile de rappeler les discours officiels après la catastrophe de Tchernobyl le 26 avril 1986, selon lesquels les nuages toxiques n’avaient atteint ni la France, ni la Belgique.

(10) V. Dominique BOURG, Ecologie, in La société qui vient… 354-370. Id., Reconstruire la pensée européenne, 11-22.

(11) Lea YPI, Un dilemme pour les progressistes : l’immigration in Didier FASSIN, La société qui vient, 1102-1119.

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Voir la totalité du bulletin PAVES n°88 et le dossier original complet sur les migrations.

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