Dossier : Paroles d’Algérie – Eglise à Marseille

Article publié dans le numéro de janvier 2017 de la revue « Eglise à Marseille », mensuel du diocèse de Marseille

 DOSSIER

Paroles d’Algérie

Pour sa 4e édition, l’Université d’hiver de Chrétiens de la Méditerranée a donné la parole à des acteurs de la société algérienne. Pendant trois jours, au mois de novembre, les 200 participants réunis au Centre Le Mistral ont « écouté battre le cœur de l’Algérie ».

« Entendre l’autre parler de lui, et non parler de lui sans l’écouter. » C’était l’ambition de cette rencontre, résumée par Mgr Pontier en ouverture. Trois jours pour « aller au-delà des images, des incompréhensions et des peurs, des passions et des blessures ».

« Trois jours de dialogue avec des acteurs de paix, pour comprendre le monde inquiet dans lequel nous vivons, en portant dans le cœur les hommes, les femmes et les enfants d’Alep, qui meurent sous les bombes dans l’indifférence », indiquait Jean-Claude Petit, président de Chrétiens de la Méditerranée.

Un état des lieux

Ces acteurs de la société – membres d’associations, écrivains, artistes, intellectuels, universitaires –  avaient été invités par le groupe marseillais de Chrétiens de la Méditerranée à raconter chacun « son » Algérie.

Pour comprendre la complexité de la société algérienne, un sociologue et un économiste plantaient le décor. La réalité brossée par Mohamed Kouidri et Slimane Bedrani est faite d’ombres et de lumières. Côté positif : une population mieux nourrie, mieux logée, mieux soignée, mieux éduquée. Mais les progrès réalisés depuis l’Indépendance ont amené de nouveaux besoins, et la production n’a pas été à la hauteur de la croissance de la population, passée de 10 millions en 1960 à 40 millions aujourd’hui.

« Les Algériens se sont endormis sur la rente pétrolière et gazière. La chute des prix met les dirigeants au pied du mur : comment acheter la paix sociale s’il n’y a plus de rente à distribuer ? » Aujourd’hui, dans un pays où le secteur industriel est « anémique » et l’économie peu diversifiée, avec de fortes inégalités territoriales et un taux de chômage élevé, où la corruption est un frein au développement, le défi majeur est celui de l’emploi : « Au lieu de créer des emplois productifs, on a embauché des fonctionnaires. Or, avec la croissance démographique, il faudrait créer 650 000 emplois par an… »

Comment sortir de la crise ? « Les Algériens sont en train de réaliser qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens.» On ne sait pas quelles vont être les orientations données par le pouvoir, « légal mais pas tout à fait légitime », d’autant plus que l’après-Bouteflika risque d’ouvrir une période d’incertitude. «  Le problème, c’est l’absence d’opposition crédible. »

Une culture marquée par la diversité

Toufik Mendjeli, journaliste, a dressé un panorama de la culture algérienne, « une histoire d’oppressions, de résistances, d’ouverture à l’universalité et de quête d’identité », évoquant « ces héros qui imprègnent l’imaginaire algérien : les résistants, comme Massinissa, le roi berbère, et son petit-fils Jugurtha ; les penseurs, comme Apulée et Augustin ». L’avènement de l’islam, en 647, « donne les contours culturels, religieux et sociologiques de l’Algérie d’aujourd’hui, avec l’apport des populations andalouse et ottomane. Puis les 132 ans de colonisation ont mis à l’épreuve l’identité algérienne et contraint les Algériens à développer des mécanismes de conservation. Le début du XXe siècle a vu la naissance du mouvement national. L’apparition de la langue française a paradoxalement fécondé la créativité algérienne, interrogeant le pays sur son rapport à l’autre, à l’universel, à l’altérité. » Et le journaliste de citer l’écrivain Kateb Yacine : « La langue française est notre butin de guerre. » La question linguistique se pose aujourd’hui. « Après l’Indépendance, le pouvoir a voulu exclure tout ce qui dépassait, jaloux de la liberté reconquise : un seul parti, un modèle unique, une seule langue, l’arabe, le berbère étant la langue menaçante qui déstabilise, et le français, le symbole de la colonisation. Après la décennie noire, l’Algérie essaie de renaître de ses cendres grâce à une jeunesse qui se sent affranchie de la tutelle de l’Etat, libre car elle a accès au monde avec les échanges et Internet. Malgré le système, une contre-culture a vu le jour. Beaucoup d’événements culturels méritent l’attention. » La tâche urgente pour Toufik Mendjeli : « Se réconcilier avec le passé, lumineux ou obscur. »

Les grandes figures humanistes

Côté lumineux : les grandes figures humanistes et spirituelles que sont Augustin et Abd el-Kader. L’archéologue Sabah Ferdi a proposé un voyage sur les pas de saint Augustin, invitant à retrouver sa trace dans le patrimoine algérien. Augustin, « l’homme de l’enracinement et le grand voyageur, qui rayonne sur l’univers contemporain, préfigure le penseur moderne.  Il ne cesse de grandir dans la pensée et la mémoire algérienne ».

Le chercheur Ahmed Bouyerdene a présenté la figure de l’émir Abd el-Kader comme un « modèle éthique intégral », à l’école du prophète Mohammed,  rappelant son opposition à toute exaction contre les prisonniers français, se montrant précurseur du droit international de la guerre. En 1860, Abd el-Kader accorde sa protection aux chrétiens de Damas menacés par un pogrom. Il écrira à Mgr Pavy, archevêque d’Alger : « Ce que j’ai fait pour les chrétiens, je l’ai fait en raison de la loi musulmane et des droits de l’humanité. » Il était « un visionnaire qui s’adressait moins à son époque qu’à la nôtre. Il peut nous aider à trouver des terrains de dialogue vrai ». Il peut aussi « nourrir la spiritualité de l’autre », comme l’a montré Mgr Henri Teissier, archevêque émérite d’Alger, en lisant quelques textes clés de l’Emir sur l’universalité de la recherche de Dieu, l’amour de Dieu pour ses créatures, la prédestination, les femmes ou le Salut final.

L’écrivaine Karima Berger, présidente de l’association Ecritures et spiritualité, proposait ensuite un panorama de la littérature contemporaine à travers le prisme de l’humanisme, remontant à la tradition orale en Kabylie, reprise par le poète Jean Amrouche et sa mère Fadhma. Elle évoquait les figures de Mohamed Arkoun, Mouloud Feraoun, « dont le journal est un exemple du déchirement algérien », Albert Camus, qu’elle considère comme un écrivain algérien, Mohamed Dib, « notre plus grand poète, écrivain de l’errance et de l’exil », Yamina Mechakra…

Amel Chaouati, présidente du Cercle des Amis d’Assia Djebar, rendait hommage à cette écrivaine, historienne, académicienne, qui a réalisé un travail de « scripteuse », « avec l’obsession de transcrire une culture orale en train de disparaître, d’écrire la mémoire des femmes et de la transmettre, Elle fait partie des fondements de la culture algérienne contemporaine ».

Les femmes dans la société algérienne

Maya Boutaghou a montré comment l’histoire des femmes en Algérie se situe « entre tradition et modernité ». Aujourd’hui, les femmes ont investi l’espace intellectuel et occupent une grande place dans la société civile, comme Zoubida Kouiti, responsable de l’association « Le Petit Lecteur » d’Oran, qui, préoccupée par le discours de rejet de l’autre, s’est engagée avec passion à rapprocher les enfants du livre et de la lecture pour leur apprendre à vivre ensemble. Fazia Belaïdi et Houria Aït Yala ont présenté la revue « Hayat » (La vie), un trimestriel né d’une collaboration entre le Croissant-Rouge et Caritas Algérie, proche du quotidien des femmes, « pour ouvrir une fenêtre sur la société et la culture »,  qui a créé un réseau de solidarité féminine.

Maïssa Bey, écrivaine, cofondatrice de l’association Parole et écriture, veut donner aux femmes « l’envie de s’approprier les mots. Elles ont besoin de dire des choses qu’on n’a même pas le droit de penser dans notre société du silence, du caché, de l’interdit. Elles découvrent le pouvoir cathartique des mots », et c’est « avec des mots que l’Algérie va pouvoir guérir ». Maïssa se veut optimiste : « Les femmes ont investi un espace et elles ne sont pas prêtes à le lâcher. L’Algérie avance avec des milliers de petites solutions, comme dans les ex-pays de l’Est sous mainmise dictatoriale. On contourne les difficultés pour s’en sortir. C’est ça qui crée de l’espoir. »

Quel avenir pour les jeunes ?

L’espoir réside également dans la jeunesse. La moitié de la population a moins de vingt ans. « Il y a un immense potentiel chez les jeunes, mais une partie de la jeunesse rame et  galère, explique Leila Tennci.  « Les tabous d’une société du silence », des logements surchargés, la précarisation des conditions de vie, le chômage, le manque d’autonomie par rapport à la famille freinent l’aspiration des jeunes à s’épanouir professionnellement et personnellement. « Les parents ont un droit de regard, voire d’intervention dans les relations des filles avec les garçons. La famille encourage peu les jeunes à parler de leur intimité. Certains s’attachent à la religion parce qu’elle leur apporte force et réconfort. Pour d’autres, le malaise s’exprime par le désir de partir. » Un rêve encouragé par la représentation qu’ils ont de l’Europe et l’utilisation massive d’Internet. « Ce mal-être nourrit la créativité de groupes comme Azart Prod qui a donné un concert au Mistral, exprimant par sa musique le malaise de la jeunesse et son désir de vivre, explique Maïssa Bey. Beaucoup de chansons traitent des visas, parce que les jeunes n’y ont pas droit. Ils ne peuvent pas s’ouvrir au monde autrement que par la réalité virtuelle… Ce qui peut susciter chez certains un rejet de l’Occident, avec des conséquences graves. »

Kamel Souig, jeune consultant en communication, plaide pour « des échanges de compétences à tisser à travers la Méditerranée. 90% des étudiants algériens qui partent à l’étranger vont en France. Les jeunes débordent d’énergie et de talent. Le défi, c’est la construction du « je« , de l’individu, en prenant de la distance par rapport à la famille qui étouffe et à la religion vue comme obstacle à toute forme de désir et de liberté. »

Des chrétiens au service d’un peuple

Comment les chrétiens se situent-ils dans cette société ? « Ils sont 10 à 15 000, note Bernard Janicot, prêtre du diocèse d’Oran, directeur du Centre de documentation économique et sociale (CDES), et le visage de l’Eglise a changé. Aujourd’hui, elle est composée majoritairement de jeunes, étudiants et migrants, d’Afrique subsaharienne. Les étudiants sont en contact au quotidien avec les Algériens, ce n’est pas toujours facile, mais plutôt positif. Les migrants, sans papiers, précaires, constituent un sous-prolétariat. Les chrétiens algériens natifs vivent parfois difficilement leur foi. Les permanents : 80 prêtres et 150 religieuses. C’est  une Eglise « citoyenne« , qui prend le temps de la rencontre pour partager au quotidien la vie du peuple. Elle a fait alliance avec lui, et comme pour un couple, c’est un contrat dans la durée. »

Jean-Marie Lassausse, « le jardinier de Tibhirine », où il est resté plus de quinze ans, a témoigné aussi de cette fidélité à un peuple et à une terre : «  Le souvenir des moines attire des pèlerins du monde entier et aussi des associations algériennes en cet endroit qui respire la vie. Comment continuer dans ce lieu-symbole qui relie chrétiens et musulmans dans le travail, la prière et le silence ? Il est temps qu’une communauté s’installe. Il faut rester coûte que coûte et préserver la fraternité avec la communauté locale, malgré les intimidations et la pression sécuritaire. »

Autres lieux d’échanges : les plateformes de rencontre comme le CDES d’Oran, les Glycines à Alger, le CCDS de Ghardaïa, les centres de Mostaganem et Siddi Bel Abbès. «  La bibliothèque comme fil rouge, note Leila Tennci, responsable de celle du CDES. Les livres, bien sûr, mais surtout les relations qui se créent dans ces lieux. Des chrétiens permettent à des Algériens de se rencontrer entre eux et de se mettre au service des autres. Ils ne se rencontreraient pas ailleurs, entre hommes et femmes, entre générations. Les lecteurs les plus habitués deviennent des amis très proches. »

La liberté de conscience

Le théologien Ghaleb Bencheikh, invité à parler de l’influence de l’islam dans la société algérienne contemporaine, a dénoncé une religion domestiquée, instrumentalisée, idéologisée par le pouvoir en place, qui donne des gages aux islamistes. L’opposition s’empare du même moyen, avec des salles de prière clandestines où se fait la contestation, avec des imams autoproclamés. Après le raz de marée du FIS aux municipales de 1990, l’interruption du processus électoral et la décennie noire, le peuple a payé le prix fort, ainsi que les amis de l’Algérie. Un islam importé  a façonné ce peuple qui avait une idée de l’honneur,  avec les notions de maison, de famille, de mère. Tout est reproduit autrement avec une vision du monde qui n’était pas celle des Algériens, « avec le revoilement comme marqueur et une religiosité aliénante. Le wahhabisme a fait beaucoup de tort aux Algériens ». Paradoxalement, il y a aussi des débats et de l’ouverture, et Ghaleb Bencheikh ne désespère pas de la possibilité de « sortir par le haut quand on aura dénoué la question de la liberté de conscience ».

Porteurs de lumière

A l’heure de se quitter, les invités algériens ont exprimé des vœux, comme « donner aux jeunes des espaces d’expression et d’échanges, supprimer les barrières administratives et les visas, échanger des actions concrètes des deux rives ».

« Nous repartons tous avec enthousiasme et stimulation », a déclaré Mgr Teissier, ému par « ce temps très fort grâce à la vérité et à l’engagement des acteurs ». « Un moment de grâce que nous ne sommes pas près d’oublier, pour Josette Gazzaniga, vice-présidente de Chrétiens de la Méditerranée. Maintenant, le quotidien nous a repris, mais nous sommes encore « portés«  ! » « Nous avons vécu un beau moment de fraternité. Notre objectif était de porter un regard positif sur votre pays, de faire aimer l’Algérie comme l’a dit l’un d’entre vous. Le but a été atteint », estime Louis Boulanger, cheville ouvrière, avec l’équipe marseillaise, de cette rencontre.

Ces « paroles vraies » ont permis de découvrir un autre visage de l’Algérie. « Il n’y a pas de lumière qui ne prenne sa source dans une autre lumière », a écrit Mohamed Dib, cité à plusieurs reprises. « Que chacun de nous puisse demeurer porteur de cette lumière qui nous a éclairés tout au long de notre rencontre », souhaite Toufik Mendjeli.

 

Dominique Paquier-Galliard