Nous reprenons ici des extraits d’un travail réalisé par Laurent Baudoin, des Amis de Sabeel France, dont CDM est partenaire. Il s’agit des conclusions d’un Sommet des pensées arabes, tenu à l’Institut du Monde arabe les 14 et 15 novembre 2024. Ses données sont toujours d’actualité, et aux faits qu’il décrit s’en ajoutent chaque jour d’autres de même type. Ce texte a été publié intégralement dans la revue Golias Hebdo, n°915, 28 mai au 3 juin 2026, p.18-19. Il y comporte un certain nombre de coquilles que nous nous sommes efforcés de corriger dans la version du texte à laquelle nous renvoyons.
En Occident, les débats que provoque la folie belliqueuse au Proche-Orient sollicitent peu l’avis du reste du monde. Pour remédier à cette lacune, l’Institut du monde arabe a réuni le Premier Sommet international des pensées arabes, les 14 et 15 novembre 2024. 32 intellectuels arabes de divers pays et disciplines ont offert leur compréhension des événements. Conclusion unanime : l’Occident s’est discrédité pour longtemps.
Les guerres menées par Israël au Proche-Orient sont souvent racontées et commentées du point de vue occidental. D’autant que bon nombre de penseurs arabes ont concentré leurs travaux sur les révolutions arabes, dont la question palestinienne était relativement absente. Mais celle-ci a retrouvé sa centralité depuis le 7 octobre 2023. Face au génocide à Gaza, les pays occidentaux, empêtrés dans leurs contradictions et contestés par les pays du Sud global, voient s’effilocher les valeurs universelles dont ils se sont longtemps prétendu les seuls garants.
L’évidence du génocide
Les intellectuels du colloque de l’IMA ont le sentiment de vivre une tragédie historique, une rupture, qui n’a pas encore pris fin, mais dont les conséquences se feront sentir pendant des décennies. “Je suis choqué et horrifié, et j’espère que les intellectuels du monde entier le sont” (Gilbert Achcar, sociologue franco-libanais). Tous partagent une même condition : malgré leur souffrance et leur colère, ils se posent en témoins soucieux de garder la tête froide pour pouvoir penser puis panser, au sens de soigner.
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Vues de cette partie du monde, les guerres d’Israël contre Gaza et le Liban s’inscrivent dans une histoire longue, dont les peuples et les intellectuels de la région portent la mémoire. La destruction totale à l’œuvre à Gaza applique la doctrine de la riposte disproportionnée appliquée en 2006 au Liban. Pour limiter ses pertes en soldats, l’armée israélienne choisit de tout raser, comme à Beyrouth.
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Que valent les vies arabes ?
L’empathie pour les Palestiniens, faible chez les dirigeants arabes mais considérable dans les populations, a changé de nature. “Avant 2011 on soutenait la cause palestinienne avec l’aval des régimes arabes pour lesquels elle servait d’exutoire à une population frustrée. Aujourd’hui, les gens veulent porter la voix et l’âme des Palestiniens que le génocide est en train d’effacer” (Nadim Houry, juriste franco-libanais). Mais la capacité de mobilisation reste faible. “Les régimes arabes ont peur de la politisation des jeunes autour de la question palestinienne, qui porte en elle celle de la justice. Et toute mobilisation se retournerait contre ces régimes.”Pour ceux-ci, le traumatisme se rajoute à celui du Printemps arabe, cette tentative de démocratie écrasée dans le sang.
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Les relations complexes entre le monde arabe et l’Occident se sont durcies avec la guerre à Gaza, l’annexion rampante et violente de la Cisjordanie et la destruction partielle du Liban. Mais ce sont surtout les appuis apportés à Israël par de nombreux États, partis politiques, institutions académiques, médias et intellectuels occidentaux qui choquent. “Au nom de la réparation des torts historiques, les pays européens responsables de la Shoah, en premier lieu l’Allemagne mais aussi l’Autriche et la France, avalisent ce qui est fait à un autre peuple. Parce que ces pays ont tiré une leçon étriquée, nationaliste et ethnocentrée de la Shoah : plus jamais ça, mais uniquement plus jamais ça aux Juifs ! Alors qu’ils auraient pu en tirer une leçon universelle : plus jamais ça à aucun peuple” (G. Achcar).
L’Occident est devenu inaudible
Appui politique et militaire à Israël dans ses guerres, notamment de la part des États-Unis, incapacité des États européens à nommer la guerre génocidaire contre Gaza, injonction à taire toute critique d’Israël, etc. L’Occident n’applique sa prétention de porter haut les droits humains, de promouvoir la justice et l’égalité qu’à une catégorie d’êtres humains. Et de rappeler qu’Aimé Césaire puis Franz Fanon ont vertement critiqué cet Occident qui piétinait son humanisme et ses valeurs en colonisant les peuples.
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Même les ONG sont critiquées. Nombre d’organisations internationales et d’ONG prétendaient défendre les droits des femmes en Palestine. Et ces mêmes organisations aujourd’hui sont réticentes à condamner le génocide et l’épuration ethnique dont sont victimes les femmes palestiniennes, parce qu’elles considèrent Israël comme une oasis de démocratie et de liberté dans le monde arabe.
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L’espoir d’un nouvel universalisme
“Autrefois symbole de progrès et de leadership moral, l’Occident est désormais perçu comme une entité en déclin, rongée par ses contradictions internes” (Mohamed Lamine Kaba, sociologue guinéen). Les États-Unis et l’Union européenne, jadis bastions de cet idéal, sont aujourd’hui critiqués pour leur hypocrisie, car ils prônent les droits de l’homme tout en soutenant des régimes autoritaires, ou prêchent la liberté tout en pratiquant la surveillance de masse. “Ces incohérences ont transformé l’Occident en un stigmate, auquel plus personne ne souhaite s’identifier.” Faute de se réformer en profondeur, le soft power occidental s’efface progressivement face à l’ascension des cultures eurasiatiques, africaines, latino-américaines et moyen-orientales. “Cela transforme l’Occident en une relique du passé, marquant ainsi la fin d’une ère et l’émergence d’un nouveau paradigme mondial.”
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“On voit poindre du nihilisme dans une partie de cette jeunesse déjà frappée par les contre-révolutions et des crises économiques très fortes, et qui voit une hypocrisie occidentale incroyable. Cela débouchera-t-il sur une forme de djihadisme?” D’où l’idée émergente d’une séparation se donnant les moyens de ne plus dépendre de cet Occident qui exige des autres ce qu’il n’exige pas de lui.
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Et d’espérer que cette séparation d’avec l’Occident s’accompagne d’un nouvel universalisme, à bâtir notamment sur la mondialisation d’une certaine jeunesse. Car malgré le génocide, la montée du néofascisme international, la crise écologique, il existe des raisons d’espérer : “Dans cet Occident dominateur, une partie de la jeunesse rejette cette domination et proclame sa solidarité avec les victimes. Ces jeunes juifs américains et cette toute petite minorité de juifs israéliens me donnent un peu d’espoir” (G. Achcar).
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Que peuvent les religions ?
L’Église catholique, malgré les paroles fortes du pape François, est en état de sidération, incapable de prendre des positions claires – comme nommer et condamner le génocide et l’apartheid.
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Dans sa prédication du 23 décembre 2023, Munther Isaac, pasteur luthérien de Bethléem, fustige l’hypocrisie et le racisme du monde occidental ainsi que la complicité de l’Église.
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Marianne Christiansen, évêque luthérienne danoise, rend les Églises d’Occident complices, par leur silence, du fait qu’il n’y aura bientôt plus de chrétiens en Terre sainte. “Les chrétiens disparaissent non pas à cause de leurs compatriotes musulmans, mais à cause de l’occupation, de l’oppression et de la situation économique désespérée.” Les Palestiniens chrétiens sont doublement déçus par les Églises occidentales, dit-elle, “parce que la plupart des Palestiniens entendent des chrétiens évangéliques étrangers soutenir ouvertement l’aile droite israélienne, les colons et la guerre contre le peuple de Gaza. En même temps, ils n’entendent aucune protestation des ‘vieilles’ Églises. Ils doivent donc penser que c’est ça le christianisme”.
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Le christianisme, historiquement associé à l’Occident, [va-t-il] suivre celui-ci dans sa chute ? Ou [va-t-il] retrouver le bon chemin en dissociant l’Église de ce pôle dominateur et en pratiquant l’universalisme conforme aux Écritures et à la mission de l’Église ?
Laurent Baudoin
Membre de Saint-Merry Hors les Murs, des Amis de Sabeel France, du Groupe d’amitié islamo-chrétienne / GAIC
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