Unesco : le monde arabe divisé face à une opportunité historique – OLJ

Unesco : le monde arabe divisé face à une opportunité historique

Le Qatar est arrivé en tête lors du second vote, suivi de la France et de l’Égypte.

Caroline HAYEK | OLJ
11/10/2017
Cette fois-ci, les Arabes n’ont pas l’intention de laisser passer leur tour. Quitte à bousculer les adversaires et à se marcher sur les pieds. Les 58 membres du conseil exécutif de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, les sciences et la culture ont procédé hier au siège parisien à un second vote à bulletin secret afin de désigner le futur dirigeant pour un mandat de quatre ans. Les 195 pays membres doivent ensuite entériner ce vote. Alors que se dispute toujours la succession de la Bulgare Irina Bokova à la tête de la célèbre, mais néanmoins brinquebalante au niveau financier, institution de l’ONU, les pronostics sur une victoire de l’un des candidats arabes encore en lice vont bon train.

Si aucune personnalité arabe n’a encore jamais ravi le titre de directeur général de l’Unesco, les chancelleries arabes estiment que leur tour est venu. Mais ils ne se sont pas vraiment facilité la tâche. Fidèles à leur modus operandi, les nations arabes n’ont, cette année encore, pas su se mettre d’accord sur la nomination d’un candidat unique. Ainsi, parmi les 9 candidats au total, 4 représentent des pays arabes : l’Égypte, le Qatar, l’Irak et le Liban. L’ancien ministre irakien de la Santé, Saleh Mahdi el-Hasnawi, a été éliminé au premier tour. Hier soir, le second tour a permis, comme au premier, de constater le détachement de trois candidats dans le peloton : le Qatari Hamad ben Abdelaziz el-Kawari, est en tête avec 20 voix, suivi de la candidate française Audrey Azoulay, 13 voix, et enfin de l’Égyptienne Mouchira Khattab, avec 12 voix. « Le nombre exceptionnel de voix pour les Arabes dès le premier scrutin confirme clairement que leur tour est arrivé », estime un expert averti, qui a requis l’anonymat.

L’élection qui peut comporter jusqu’à cinq tours, selon que les candidats parviennent ou non à obtenir une majorité rapidement, devrait se clore la semaine prochaine. « Le fait qu’il y ait plusieurs candidats arabes, et en particulier l’Égyptienne et le Qatari, complique forcément la donne », estime cependant une source diplomatique arabe sous couvert d’anonymat.

Le report de voix de l’un de ces deux pays paraît en outre difficilement envisageable, tant les relations sur le plan politique entre le Qatar et l’Égypte sont exécrables. Le Caire a en effet rejoint le camp saoudien dans sa mise à l’index de Doha opérée il y a quelques mois déjà. Cependant, les deux candidats respectifs ayant pu s’assurer des votes asiatique et latino-américain pour le Qatari, et d’une large majorité de voix africaines pour l’Égyptienne, les pays non arabes pourraient reporter leur vote vers le challenger le mieux placé lors du scrutin, sans être influencé par les différends égypto-qataris. Seuls ces deux candidats paraissent avoir une chance d’éliminer l’ancienne ministre de la Culture sous François Hollande, Audrey Azoulay, fille du conseiller du roi du Maroc, André Azoulay, qui dispose notamment d’un vaste réseau de soutien au Maghreb. N’ayant pas digéré l’annonce de la candidature française, les pays arabes comptent bien lui ravir le titre. « Ce n’est pas très chic de la part de la France d’avoir fait cela », estime la source diplomatique. « En annonçant sa candidature à la dernière minute, soit le jour de la clôture, la France a-t-elle pris la décision de jouer le rôle de posture de récupération en misant sur l’impossibilité de l’entente arabe, apparaissant aujourd’hui en position de ramasser la mise ? » s’interroge l’expert. « Il était entendu que ce prochain mandat devait revenir au monde arabe qui n’a jamais eu le poste. Or, la France est l’amie des pays arabes, elle entretient d’excellentes relations avec l’Égypte. Nous ne comprenons donc pas sa position », a déclaré la candidate égyptienne dans une interview accordée samedi dernier au Point. Depuis l’accession au poste de René Maheu (1961-1974), une sorte d’accord tacite faisait en sorte que Paris, où siège l’organisation, laisse sa chance à d’autres pays.

 

Le Liban en mauvaise posture
Une chance qui devrait échapper à la candidate libanaise qui n’a recueilli que 3 voix hier soir. « Elle continue de croire à ses chances, mais elle n’a pas l’envergure d’un leader », confie la source diplomatique. Un avis qui n’est pas partagé par l’expert, qui estime que Véra el-Khoury Lacoeuilhe possède le charisme qu’il faut, mais que malheureusement « cela ne compte pas ». Car il ne suffirait pas d’être un bon tribun et d’avoir de l’aplomb pour accéder à ce poste de prestige. En 2013, le discours du candidat libanais Joseph Maïla, ancien recteur de l’Institut catholique de Paris et ancien directeur du Centre d’analyse et prospective du ministère français des Affaires étrangères, avait reçu un tonnerre d’applaudissements. Selon une source informée, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov aurait même confié juste après, devant témoins, au président Michel Sleiman envisager de voter pour le candidat libanais. La candidate bulgare gagnera cependant son ticket pour un second mandat.

Autre exemple montrant que le charisme n’éclipsera jamais la realpolitik : le Japonais Kōichirō Matsuura, à la tête de l’Unesco de 1999 à 2009, était un « triste sire » selon l’expert. « Un gentil monsieur mais qui n’a pas l’autorité requise pour diriger une organisation comme l’Unesco », abonde dans ce sens le diplomate. La promesse du Japon de verser quelque 50 millions de dollars à l’organisation onusienne aurait, selon lui, joué en sa faveur.

Un avantage que possède notamment le candidat qatari qui a récemment déclaré sur Twitter ne pas venir « les mains vides ». « Il vient très certainement avec une dot, qui se compte en centaines de millions. Ce n’est pas la candidate française qui pourrait trouver de telles sommes d’argent », ironise le diplomate. En tête des suffrages, l’ancien ambassadeur du Qatar à l’Unesco, de 1974 à 1984, apparaît comme « un bon mélange, à la fois politique, diplomate, homme d’affaires, francophone, anglophone et arabophone ». « Son défaut est de représenter le Qatar, un petit pays qui a des ambitions démesurées, ce qui ne gêne pas que les Saoudiens », poursuit la source diplomatique. Si Hamad ben Abdelaziz el-Kawari est élu, ce serait une bonne nouvelle pour les caisses de l’Unesco. Depuis l’arrêt des contributions financières américaines et israéliennes en 2011, après que l’organisation eut admis la Palestine en son sein, l’Unesco a perdu 20 % de son budget. Mais au-delà de la manne providentielle, une victoire qatarie pourrait être perçue d’un mauvais œil, pour plusieurs raisons. D’abord parce que cela accréditerait la stratégie « soft power » de Doha en démontrant, en quelque sorte, que le petit émirat a le pouvoir de tout s’acheter. Ensuite, parce qu’une « contradiction de posture entre le pays et l’Unesco pourrait apparaître », estime l’expert. L’émirat du Golfe n’étant pas une référence en matière des droits de l’homme, il pourrait difficilement faire accepter son nouveau rôle de promoteur du maintien de la paix dans le monde par l’éducation, la science et la culture. Enfin, parce que la « guerre civile arabe » pourrait être amenée à transparaître au sein de l’institution onusienne.

 

Diplomatie du chéquier
La course à ce poste de prestige soulève bien des enjeux politiques et montre ainsi des divisions en interne. « Ces élections ne sont pas des élections pour l’Unesco, mais pour le leadership stratégique dans le monde arabe », estime l’expert. Pour l’heure, l’Égypte représentée par Mouchira Khattab semble vouloir aller jusqu’au bout. Cette ancienne ambassadrice, ex-ministre adjointe des Affaires étrangères chargée des affaires culturelles internationales, apparaît comme « une femme cultivée et peu politisée », selon le diplomate arabe. Elle a même réussi à faire « oublier » la controverse de l’ancien appui de Husni Moubarak, en s’assurant le soutien de la petite communauté juive d’Égypte. En 2009, le ministre de la Culture Farouk Hosni, candidat de l’Égypte, était donné gagnant, avant que ne ressorte ses déclarations antisémites, faites un an plus tôt, menaçant de « brûler les livres en hébreu » des bibliothèques égyptiennes. Mais Mouchira Khattab se trouve avoir une épine de taille dans le pied : être la candidate du président égyptien Abdel Fattah el-Sissi. « On voit mal le maréchal Sissi se faire le chantre du rayonnement culturel mondial », ironise l’expert.

Entre un Qatar qui utilise la diplomatie du chéquier à outrance et une ancienne ministre de Sissi, la France raflera-t-elle la mise afin de maintenir l’organisation onusienne dans des standards normatifs acceptables ? Un tel scénario aurait de quoi faire naître beaucoup de regrets dans le monde arabe. « Si aucun pays arabe n’est élu, on dira : « Voilà le résultat de la désunion des Arabes, qui n’arrivent pas à s’entendre » », conclut le diplomate arabe. Un constat qui, à dire vrai, ne serait pas tellement éloigné de la réalité.