« Si les chrétiens de Qaa s’en vont, le Liban-message cessera d’exister »

Le père Elian Nasrallah, habitant de ce village cible d’une série d’attentats suicide lundi à l’aube, livre son témoignage à L’Orient-Le Jour.

Lundi 27 juin, à l’aube. Le village de Qaa se réveille dans l’horreur. Quatre kamikazes viennent de faire exploser, à intervalles de quelques minutes, leurs ceintures d’explosifs parmi les habitants de cette bourgade majoritairement chrétienne, située dans la Békaa. Selon Georges Kettaneh, le secrétaire général de la Croix-Rouge libanaise, neuf personnes dont quatre kamikazes ont été tuées et quinze ont été blessées.

« Lorsque la première explosion a retenti, il était environ 4h du matin. Tout le monde dormait, ou presque », raconte le père Elian Nasrallah, habitant à Qaa. « Je me suis réveillé en sursaut, comme la plupart de mes voisins. Nous avons d’abord cru qu’il s’agissait d’un raid aérien. Cela arrive de temps à autre », poursuit-il, en allusion aux bombardements réguliers que l’armée mène contre les jihadistes, notamment ceux du groupe État islamique, retranchés sur les hauteurs surplombant le village frontalier de la Syrie.

Le village de Qaa est situé sur le principal axe routier reliant la ville syrienne de Qousseir à la Békaa. Il est majoritairement chrétien, mais un quartier est peuplé de musulmans sunnites et des réfugiés syriens ont établi un camp à sa périphérie.

« J’ai essayé d’appeler Boulos, mais en vain »
« Tout de suite après la première détonation, Boulos el-Ahmar, un habitant du village et ambulancier de la paroisse, s’est rendu sur les lieux afin de secourir les victimes. C’est à ce moment qu’une deuxième explosion a eu lieu », raconte le prêtre, évoquant un autre kamikaze qui a détonné sa ceinture d’explosifs au moment où des villageois s’attroupaient sur les lieux de l’attaque initiale.

« J’ai essayé d’appeler Boulos, en vain. Les lignes téléphoniques ne fonctionnaient plus. Nous avons ensuite appris qu’il avait été tué dans cette deuxième attaque », ajoute le père Nasrallah, la voie étranglée par l’émotion. Il affirme connaître toutes les victimes. « Certains blessés sont dans un état critique, et nous prions pour qu’ils puissent se rétablir rapidement », dit-il.

« Les terroristes veulent tuer tout ce que le village représente »
Cette série d’attentats suicide, qui a provoqué l’émoi dans le pays, ne surprend pas le père Nasrallah. « Les terroristes sont omniprésents dans la zone. Nous nous attendions à ce qu’une attaque ait lieu. Qaa vit sous la menace depuis quatre ans déjà. Aujourd’hui, l’opportunité s’est présentée et les terroristes en ont profité », lance le prêtre, sur un ton fataliste.

Pour lui, l’objectif des attaquants est clair : « Ils visent Qaa car ils veulent chasser les habitants du village pour en prendre le contrôle. Qaa est l’exemple du vivre-ensemble et les terroristes veulent tuer tout ce que cette bourgade représente. Si les chrétiens du village s’en vont, le Liban-message du pape Jean-Paul II et de l’imam Moussa Sadr cessera d’exister ».

Comme de nombreuses autres localités de la Békaa, Qaa n’est pas épargné par la guerre syrienne. « Des réfugiés syriens se sont établis à Macharih al-Qaa, à la périphérie du village, dans un terrain qui appartient à la bourgade », explique le prêtre. « Nous pensons que des éléments terroristes ont réussi à s’infiltrer parmi ces réfugiés », poursuit-il.

L’armée libanaise est présente dans le secteur et affronte régulièrement les éléments jihadistes. Mais pour le père Nasrallah, cela ne suffit pas. « Nous avons demandé au Premier ministre Tammam Salam d’envoyer davantage de militaires pour protéger le village, car l’armée n’a pas réussi jusque là à définitivement neutraliser les terroristes », dit-il. Il n’en veut pas aux militaires, rappelant que les soldats n’ont pas les moyens nécessaires pour mener à bien leur mission.

Pour le père Nasrallah, l’avenir s’annonce sombre : « Nous redoutons de nouvelles attaques terroristes », lâche-t-il. Mais lorsqu’on lui demande s’il envisage de quitter la localité, sa réponse est catégorique : « Je resterai à Qaa pour défendre mon village ».