Plus de la moitié des réfugiés au Liban vivent dans l’extrême pauvreté – OLJ

Plus de la moitié des réfugiés au Liban vivent dans l’extrême pauvreté

Tribune de Mireille Girard

22/12/2016

Représentante du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Liban

 

Ghassan et sa famille sont arrivés en mai 2011 alors que la Syrie commençait à faire la une des journaux. Comme la plupart des réfugiés syriens à l’époque, ils sont partis du sud de Homs, ont passé la frontière à Wadi Khaled et ont été initialement recueillis par des amis libanais, croyant qu’ils seraient de retour chez eux en quelques mois. Mais le conflit en Syrie a vite pris de l’ampleur et ce qu’ils pensaient être de courte durée s’est transformé en l’un des plus larges mouvements de réfugiés par habitant dans le monde. Presque six ans se sont écoulés et le retour en Syrie reste toujours inenvisageable. Ghassan et sa famille sont parmi les centaines de milliers de réfugiés syriens qui appréhendent de devoir passer un sixième hiver loin de chez eux.
Dès le début du mois de novembre, le climat change dans les montagnes où plus de la moitié des réfugiés au Liban se sont répartis. Des pluies incessantes et des vents glaçants s’accompagnent d’importantes chutes de neige et de températures négatives menaçant les frêles abris des réfugiés, dont la plupart prennent la forme de bâtiments inachevés, de garages, d’entrepôts ou de tentes. Il en est de même pour de nombreuses familles libanaises démunies vivant dans ces régions, pour qui rester au chaud et au sec pendant les mois d’hiver est un véritable défi. Les familles tendent à se rassembler dans une seule pièce, généralement la cuisine, parce que beaucoup d’entre elles ne peuvent se permettre de chauffer toute une maison.
Lorsque j’ai demandé à Ghassan et à sa famille ce qu’ils craignaient le plus cet hiver, ils m’ont tous donné la même réponse : la neige. Ils se souviennent encore d’avoir été réveillés il y a quelques hivers par le bruit de leur tente qui s’effondrait sous le poids d’une épaisse couche de neige qui s’était accumulée sur le toit.
Les réfugiés et les familles libanaises défavorisées luttent pour faire face aux défis de la crise syrienne, mais les giboulées de neige et les températures glaciales les rendent plus vulnérables encore.
Plus de la moitié des réfugiés au Liban vivent dans l’extrême pauvreté. Selon les dernières estimations de l’Administration centrale de la statistique et de la Banque mondiale, près d’un million de Libanais vivent avec moins de 3 dollars américains par jour. Toute personne ayant vécu au Liban a conscience que ce seuil est bien trop bas pour pouvoir vivre dans la dignité. Toutefois, devoir vivre dans la pauvreté est une chose, et devoir faire des choix entre des besoins tous aussi importants, tels que se nourrir et rester au chaud et au sec lors de tempêtes brutales, en est une autre.
Le HCR s’attache à fournir une assistance en hiver la plus efficace possible pour épargner aux réfugiés et aux familles libanaises ces choix inhumains. La vulnérabilité des réfugiés est constamment évaluée pour s’assurer que les personnes qui en ont le plus besoin soient aidées en priorité, sachant que l’aide humanitaire n’est jamais suffisante pour couvrir les besoins de tout le monde. Les familles libanaises défavorisées ne sont pas non plus laissées pour compte. Des articles tels que des poêles ont été distribués aux personnes inscrites au programme national de prévention et de lutte contre la pauvreté. Nous avons également fourni des stocks d’urgence aux autorités locales en cas de tempête.
La situation aurait pu être bien pire pour les réfugiés syriens et les familles libanaises démunies. La communauté humanitaire a travaillé sans relâche avec le gouvernement du Liban et les pays bailleurs de fonds pour donner un peu de répit à ceux qui, pour des raisons indépendantes de leur volonté, ont dû subir le poids de la guerre sans nom qui ravage la Syrie. Grâce à ces efforts, le nombre de réfugiés syriens qui sombrent de plus en plus profondément dans la pauvreté, bien que toujours préoccupant, n’a pas été aussi élevé cette année que par le passé, et le début de l’hiver n’a pas été si terrifiant.
Dans sa ville natale de Qousseir, en Syrie, Ghassan était propriétaire d’une maison et d’une ferme. Il menait une vie décente. Mais comme un grand nombre de réfugiés au Liban, sa maison a été rasée et son bétail a été décimé. Au fil du temps, les voisins et amis sur lesquels Ghassan comptait n’ont plus pu l’aider, parce qu’ils avaient eux aussi du mal à gérer leur propre situation. Il a petit à petit épuisé le peu de biens qu’il avait réussi à amener avec lui de Syrie.
L’histoire de Ghassan ne fait pas exception. Il m’a dit crouler sous les dettes et devoir trois millions de livres libanaises (2 000 dollars américains) aux commerçants, à ses voisins libanais et à son propriétaire. Ghassan travaillait sur des chantiers de construction, mais a développé des calculs rénaux et arrive à peine à se déplacer. Il dépense 100 dollars américains par mois pour une petite tente. Son fils, âgé de 21 ans, travaille au jour le jour à charger et décharger des camions pour aider la famille, mais il n’est pas facile pour lui de trouver du travail, surtout en hiver, lorsque la demande de main-d’œuvre dans l’agriculture et la construction se réduit fortement.
Malgré tous nos efforts, les réfugiés syriens comme Ghassan sont toujours pris au piège de leurs dettes. Ils restent vulnérables aux chocs externes et dépendent de l’aide humanitaire pour survivre.
Jusqu’à présent, en 2016, près d’un milliard de dollars ont été versés au Liban dans le cadre du plan de réponse à la crise pour 2016 (LCRP), mené conjointement par le gouvernement et les Nations unies grâce au soutien incessant des bailleurs de fonds. Cela a empêché un plus grand nombre de réfugiés syriens de tomber en dessous du seuil de pauvreté et a permis d’aider l’infrastructure du Liban ainsi que ses institutions à surmonter cette période difficile.
Les familles doivent s’habituer à vivre avec le strict minimum. Une enquête récente menée par les Nations unies a montré que 34 % des ménages de réfugiés souffrent d’insécurité alimentaire. Cela signifie qu’environ 70 000 familles s’inquiètent chaque jour de leur prochain repas. Cette situation m’inquiète.
Entre-temps, à Alep et dans d’autres régions de la Syrie, « le recours aux atrocités s’est banalisé », a déclaré Filippo Grandi, haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés. Jusqu’où cela ira-t-il ? La communauté internationale se doit, à l’unanimité, d’appeler à la paix et la sécurité en Syrie. Il faut adresser les causes de ce déplacement massif. Le HCR continuera de répéter ce message. Aucune population civile ne devrait avoir à subir la souffrance infligée au peuple syrien dans son pays. Le spectacle horrifiant à Alep est une autre démonstration de notre obligation collective de mettre un terme à ce conflit. En attendant, pour les pays voisins qui vivent au jour le jour les conséquences du conflit syrien sur leur économie ou en termes de déplacements massifs, il est important de tenir, malgré le sentiment de saturation. Ces pays doivent aussi pouvoir compter sur un soutien international continu pour s’adapter à la situation. Sans solidarité et financement durable, les programmes humanitaires essentiels ne pourront subsister et l’appui nécessaire aux services publics ne pourra être suffisant. Nous devons rester soudés durant cette période difficile. Lors de nos conversations, Ghassan et sa famille insistent sur le fait qu’ils n’hésiteront pas à rentrer chez eux une fois la paix et la sécurité revenues, même si cela veut dire tout recommencer à zéro. Faisons donc en sorte qu’ils ne perdent pas espoir dans l’avenir et qu’ils puissent garder leur dignité durant ces hivers rigoureux loin de chez eux.

Représentante du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Liban