OLJ / Malgré la trêve, Alep craint toujours le pire – Caroline HAYEK

L’aide humanitaire tarde à venir dans les quartiers assiégés.

L’optimisme a du mal à survivre à cinq années de guerre syrienne. Depuis le 12 septembre, les combats entre les insurgés et les forces du régime ont cessé, en vertu d’un accord entre Russes et Américains, soutiens respectifs du régime et de la rébellion. Mercredi soir, le cessez-le-feu a été renouvelé pour une période de 48 heures. Mais à Alep, scindée en deux depuis 2012, l’arrêt temporaire des combats et des bombardements est certes un soulagement, mais également source d’angoisses, tant à l’est, chez les rebelles, qu’à l’ouest, côté régime.

« Juste avant le début de la trêve lundi soir, les avions de Bachar el-Assad et de ses alliés ont pilonné la ville comme jamais. Huit immeubles ont été détruits à deux pas du mien », raconte Rachid*, un infirmier d’un hôpital de campagne d’Alep. « Depuis, le calme a regagné la ville, même si on est surpris de temps à autre par des bruits sourds de canon ou de mortier », précise l’infirmier. Toutes les opérations médicales non urgentes ont été suspendues afin de déblayer les gravats, de remettre en place les équipements et d’entretenir le matériel d’anesthésie. « Nous n’avons que peu de médicaments, et nous sommes obligés de rationner de peur que le siège se prolonge », dit-il. Depuis le 4 septembre, le régime a restauré le siège des quartiers rebelles d’Alep et repris le contrôle de l’unique voie de ravitaillement, la route du Castello. Hier, en début de soirée, les Russes ont annoncé que l’armée syrienne a commencé à se retirer de cet axe vital. Selon eux, le retrait des troupes syriennes permettra l’acheminement de l’aide humanitaire dans Alep, après qu’une vingtaine de camions de l’Onu à destination d’Alep ont franchi hier la frontière à partir de la Turquie, selon l’AFP. Mais dans les quartiers est, le scepticisme est de mise. « Pour la fête de l’Adha, nous n’avons rien reçu. La situation à Alep est catastrophique. Pas de fruits, pas de légumes, pas d’œufs, pas de lait pour nourrisson, donc on a du mal à imaginer que ceux-là mêmes qui nous tuent tous les jours autorisent des convois d’aide qui nous permettraient de rester en vie », confie Rachid. L’essence s’achète à prix d’or. 9 000 livres syriennes le litre (soit près de 42 dollars), et le diesel à 3 000 livres (14 dollars). « C’est terrifiant. Pour s’en sortir comme pour pouvoir cuisiner, les gens brûlent des sacs en plastique pour en faire du carburant. Mais c’est extrêmement dangereux, car le risque d’accident mortel par brûlure ou par inhalation est très élevé », poursuit l’infirmier.

Pas d’illusions
« C’est vrai que la trêve nous a été profitable, à nous autres civils. Nous avons pu sortir dans les rues. Voir les enfants jouer dehors, c’était beau. Mais pour ce qui est des aides, nous attendons toujours, pendant que l’Onu accuse le régime du blocage des convois, mais ne fait guère un pas de plus », lance de son côté Yasser Hemeish de l’ACMC (Aleppo City Medical Council), contacté via WhatsApp. Comme Rachid, le jeune homme craint que le manque d’effectifs au sein du personnel médical ne s’en ressente, une fois la trêve terminée. Le Dr Mohammad Chahine n’a pu regagner Alep comme il l’avait espéré en juillet dernier, après avoir rejoint son épouse sur le point d’accoucher, en Turquie. Dentiste dans une clinique de l’UOSSM (l’Union des organisations de secours et soins médicaux) à Alep, il a depuis tenté à plusieurs reprises de regagner sa ville, mais sans succès. Comme beaucoup, le médecin ne se fait que peu d’illusions quant à la trêve. « Dans les zones contrôlées par la rébellion, les gens se demandent comment la Russie pourrait être crédible en étant un pays qui tue et un observateur neutre, en l’absence des Européens », rapporte-t-il. Avec le peu de médecins restants à Alep, le Dr Chahine craint un véritable « massacre » lorsque les combats reprendront.
À l’ouest, dans les quartiers sous contrôle du régime, le cessez-le-feu est perçu comme une bonne chose. « Avec la trêve, c’est vrai que c’est plus calme, mais plus vivant car c’était la fête de l’Adha », estime Mira, étudiante en pharmacie. Les rues sont bondées depuis lundi soir et les cafés des quartiers de Azizieh et de Mogambo sont pris d’assaut, selon la jeune femme. « On n’a toujours pas d’électricité, mais les gens semblent heureux. Il y a comme une impression que c’est la fin de la guerre », confie-t-elle.
Jack, 23 ans, décrit lui aussi la situation depuis le cessez-le-feu comme « très bonne ». Mais si une partie de la jeunesse des quartiers chrétiens semble baigner dans une (relative) insouciance, d’autres sont plus pessimistes. « Certes, en ce moment, ça se passe bien car on ne reçoit plus de bombes ni d’obus du côté est, mais en ville les gens ont peur que cette trêve qui se prolonge ne permette aux rebelles de se préparer et de lancer une nouvelle offensive », confie Georges J. Khoukaz, un commerçant des quartiers ouest.

*Le prénom a été modifié.

Caroline HAYEK | OLJ