Olivier Abel : « le rôle de la philosophie est de méditer la tragédie »

Que signifie « résister à la haine » ?

Olivier Abel : Il faut commencer par ne pas la nier, ni la sous-estimer. La haine existe, elle est puissante. Notre société est détestée, peut-être parce que ses idéaux ont déçu, qu’on n’y croit plus : la haine est l’inversion d’un amour. Pire, elle est attaquée par des hommes qui ne viennent pas de l’extérieur mais d’elle-même. Nous devons donc tenter de comprendre ce qui nous arrive. Quand le rejet de l’autre est à ce point violent, c’est qu’on déteste en lui une part de soi-même : on ne veut plus lui ressembler, on désire le détruire comme on arracherait une part de soi, dans un mouvement de répulsion totale. Pour commettre de tels actes, il faut avoir le sentiment que le monde est abject. Comment résister à cela ? Peut-être en mesurant combien notre monde commun est aimable, en en retrouvant le goût.

Il ne faut pas non plus sous-estimer la haine que l’on peut éprouver en retour, d’autant que l’intense désir de vivre ensemble, encore exprimé après les attentats de 2015, pourrait à son tour s’inverser. Il est crucial de formuler les sentiments, de ne pas les refouler. Et il faut les entendre. Le temps de l’accusation, de l’explication, du reproche est celui, fondamental, de l’expression de la colère – jusqu’à, comme l’écrit Paul Ricœur, ce qu’elle parvienne à la pure plainte, car dans le malheur, il y a une part d’absurde qui déborde toute imputation.

Dans quels lieux cette colère peut-elle s’exprimer ?

O. A. : Repensons à la tragédie antique, L’Orestie par exemple, à la terrible colère qu’elle porte et à la question posée par Eschyle : comment transformer ce déchaînement en énergie civile ? Rappelons-nous qu’en Grèce, le théâtre remplissait cette fonction quasi religieuse à côté de la politique. Si celle-ci prend seule en charge l’expression de la haine, elle ne peut conduire qu’au succès des extrêmes. Le deuil, la plainte, la colère, doivent se dire ailleurs.

Comment retrouver aujourd’hui des théâtres pour ces émotions qui n’ont pas leur place dans la cité, des lieux où la colère puisse s’apaiser, se transformer en une recherche de justice et de juste distance ? Dans les institutions, comme l’école, si elles demeurent des lieux protégés du monde où les enfants apprennent à l’interpréter ensemble ? Dans les églises qui autrefois leur offraient un espace de recueillement ? Tous les lieux sont bons, à commencer par ceux de l’art qui a une fonction cathartique première. Car il y a urgence : en l’absence de canalisation, ces sentiments publics sont méconnus et nous reviennent « ensauvagés ».

La philosophie peut-elle nous aider à ne pas nous laisser envahir par la haine ?

O. A. : La capacité dialectique qui y est à l’œuvre se révèle plus que jamais précieuse : reprendre une opinion, s’en détacher, la formuler autrement. En ce sens, les cafés philo et tous les espaces de discussion peuvent être des lieux privilégiés. À une condition toutefois : ne pas succomber à la naïveté de croire que l’on peut tout argumenter, tout expliciter.

Certains sentiments justement résistent à la formulation. Il faut travailler à les dire sans penser que la parole pourra tout pacifier. Parfois il s’agit de percevoir des différences difficiles à concilier. Les philosophes ont eu trop tendance à sous-estimer la haine, comme l’amour d’ailleurs. Par peur de ces volcans, ils les ont mis un peu à distance. Il ne faut pas craindre d’entrer dans ces questions-là. Le rôle de la philosophie est de méditer la tragédie.

Quelles lectures peuvent aujourd’hui éclairer notre situation ?

O. A. : Il y en a beaucoup, Hannah Arendt pour son sens politique du monde, Kant pour sa réflexion sur la discorde ou Georg Simmel sur la différence entre le conflit avec un ennemi lointain et la guerre civile qui déchire des proches, Georges Bataille pour la part maudite ou Hobbes pour son pacte politique qui repose sur la capacité laissée au plus faible à faire du mal au plus fort…

Mais peut-être est-ce Pierre Bayle qui éclaire ce qui s’oppose à l’optimisme des Lumières, mais correspond à un constat anthropologique : nous sommes capables de faire notre propre malheur. L’homme, soutient-il, préfère se faire du mal pour en faire à son ennemi plutôt que de se procurer un bien qui tournerait à l’avantage de celui-ci. Nos démocraties ne veulent pas penser la guerre, ou uniquement comme des opérations de police. Comme s’il n’existait pas, à leur fondement même, une capacité à faire du mal, des guerres et des millions de morts. Croire que nos sociétés sont totalement innocentes, qu’elles ne font de mal à personne, c’est extrêmement dangereux.

Recueilli par Béatrice Bouniol