Les négociations entre la Turquie et l’Europe ont-elles encore un avenir ? – OLJ

Les négociations entre la Turquie et l’Europe ont-elles encore un avenir ?

DIPLOMATIE« Nous n’avons plus besoin de devenir membre de l’UE », a affirmé il y a quelques jours Erdogan.

Samia MEDAWAR | OLJ
06/10/2017
Dire que la Turquie s’éloigne de l’Union européenne serait un euphémisme. Les relations entre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan et le Vieux Continent se détériorent depuis des années, mais elles sont au plus mal depuis la répression en 2013 des manifestations contre les travaux du parc Gezi à Istanbul d’abord, le putsch raté de juillet 2016 ensuite. Les purges qui ont suivi, touchant des dizaines, des centaines même de milliers de personnes, ont été vivement critiquées par la communauté internationale.

Près d’un million de personnes seraient directement ou indirectement touchées par ces limogeages, arrestations, détentions arbitraires ou confiscations de passeports. Le président turc balaie d’un revers de la main les accusations d’autoritarisme et dénonce à son tour l’attitude passive de l’Union européenne face à ce qu’il appelle le « terrorisme ».

Dimanche, lors d’une allocution au Parlement turc à Ankara, il est allé jusqu’à affirmer que son pays peut se passer de l’UE. « Nous n’avons plus besoin de devenir membre de l’UE, mais si l’UE voulait faire une avancée aujourd’hui, ce serait en autorisant l’accession de la Turquie (à l’UE) », a-t-il déclaré. « La seule voie vers la réalisation des nouveaux projets de l’UE passe par l’adhésion de la Turquie en tant que membre de plein droit. La Turquie est prête à aider ces initiatives et à contribuer au développement de l’Europe. Mais si l’UE choisit une autre voie, ce n’est pas un problème. La Turquie ne perdra rien et poursuivra son chemin », a également affirmé M. Erdogan. Et d’ajouter : « Les membres de l’UE figurent parmi les premiers pays dont l’assistance nous a beaucoup déçus. La Turquie est très préoccupée par la complaisance à l’égard du terrorisme des pays qui s’opposent à l’adhésion de la Turquie à l’UE. »

Le président turc n’appelle clairement pas à une rupture définitive, mais n’en écarte pas la possibilité non plus. L’éventualité est présente depuis un moment déjà, ayant été évoquée par plusieurs dirigeants, dont la chancelière allemande Angela Merkel début septembre. Depuis toujours réticente à cette adhésion, elle avait alors appelé à l’arrêt définitif des négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’UE, en cours depuis douze ans. Ces échanges acerbes tombent mal, au moment où le président français Emmanuel Macron appelle à une Europe plus unie, plus forte.

Intérêt mutuel
Les déclarations du président Erdogan « peuvent paraître curieuses, mais elles reflètent tout à fait les ambiguïtés de l’état des relations turco-européennes », explique Jean Marcou, directeur des relations internationales de Sciences Po – Grenoble, et spécialiste de la Turquie. « Les deux protagonistes ont souvent insisté sur l’intérêt mutuel d’une poursuite de la candidature, accusant l’autre de n’en avoir pas pris la mesure ».

Car si les Européens affirment depuis des années que la Turquie s’éloigne des valeurs européennes, malgré une première impression d’ouverture à l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2001, le président Erdogan en veut – profondément – à l’UE, et multiplie depuis longtemps les discours au vitriol dans lesquels il lui reproche sa passivité face au « terrorisme » du PKK kurde (Parti des travailleurs du Kurdistan – séparatiste). Dans le contexte actuel, la position européenne, après le référendum kurde notamment, est difficile à défendre, pour le gouvernement Erdogan. « Depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016, Ankara reproche aux Occidentaux de ne l’avoir pas aidé dans la neutralisation des putschistes. Dès lors, Recep Tayyip Erdogan accuse les Européens d’être sélectifs dans leur lutte contre le terrorisme, et de n’être intéressés que par la lutte contre Daech, présentant parallèlement la Turquie comme le pays qui combat tous les terrorismes », estime M. Marcou.

Plusieurs dossiers contribuent aux turbulences entre Ankara et l’UE : Chypre, les droits de l’homme en Turquie, la crise des migrants, etc. Pour plusieurs observateurs, l’adhésion de la Turquie à l’UE est condamnée depuis le début. Mais comme une désunion est impossible, et que l’interdépendance est indéniable, les dirigeants turcs et européens alternent menaces et propos conciliants. Le porte-parole et secrétaire général adjoint de la présidence turque, Ibrahim Kalin, a ainsi appelé il y a deux jours au respect mutuel et à un redémarrage des relations bilatérales. Il a également affirmé que l’adhésion à l’UE est un « objectif stratégique pour la Turquie, du point de vue politique, économique et sécuritaire ». Une sorte de « reset » devient impératif, si les deux camps veulent préserver leurs intérêts.

Il semble que l’UE devra composer avec la Turquie d’Erdogan, qui n’est plus celle avec laquelle l’UE a entamé des négociations il y a plus d’une décennie. De nouvelles décisions et mesures sont à prendre au plus vite pour sortir de l’impasse actuelle