Recension

Titre

Tibhirine, l'héritage

Auteur

Philippe Barbarin, François Cheng, Jean-Pierre Flachaire... [et al.] ; sous la direction de Christophe Henning ; préface du pape François

Type

livre

Editeur

Bayard, 2016

Collection

Spiritualité

Nombre de pages

177

Prix

14,90 €

Date de publication

28 mars 2018

Tibhirine, l’héritage

Encore un livre sur Tibhirine, dira-t-on. Mais celui-là nous plonge dans l’héritage, dans ce que les moines, enlevés puis assassinés en 1996, nous ont légué. Et nous n’avons pas fini de découvrir toute l’importance de ce legs spirituel pour les chrétiens, pour l’Église du XXIe siècle et pour les hommes d’aujourd’hui.

Que ce livre soit préfacé par le pape François lui-même, montre bien toute l’importance que celui-ci accorde au témoignage de Tibhirine. Il souligne tout particulièrement le dialogue de la vie avec les musulmans et il invite les chrétiens à aller à la rencontre de l’autre, quel qu’il soit, pour nouer cette amitié spirituelle et ce dialogue fraternel qui pourront vaincre la violence. Tel est le message que nous devons garder en notre cœur.

Ce livre témoignage a été conduit sous la direction de Christophe Henning qui a déjà co-écrit, avec Jean-Marie Lassausse, Le jardinier de Tibhirine[1]. Il rassemble dans cet ouvrage les témoignages de dix personnalités aussi diverses que des frères cisterciens : Jean-Pierre Flachaire, l’actuel prieur du monastère de Midelt au Maroc ; Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant, aujourd’hui au monastère de Midelt ; Thomas Georgeon, postulateur de la cause en béatification des martyrs d’Algérie ; Jean-Marie Lassausse, prêtre et agronome, qui a assuré pendant quinze ans une présence à Tibhirine pour l’accueil et l’entretien du domaine ; des évêques : le cardinal Barbarin (Lyon) ; Claude Rault, alors évêque du diocèse du Sahara ; Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran ; Leïla Tennci, algérienne, philosophe et responsable d’un centre de documentation à Oran ; des membres de la société civile : le juge Trevidic, l’académicien François Cheng.

Il est évidemment bien difficile de rapporter le contenu du livre, mais ce qui émane en premier lieu des propos de ces témoins, c’est la profondeur spirituelle. Tous ont été marqués par la vie et le destin tragique des sept moines de Tibhirine. Ils le disent chacun à leur manière car Tibhirine touche le cœur de chacun. C’est cette diversité de paroles qui fait la richesse du livre.

Tibhirine nous délivre aujourd’hui un message de paix et de fraternité. Il est important de montrer qu’il est possible de construire des oasis de paix et d’amour dans notre monde de violence, que chrétiens et musulmans peuvent, non seulement vivre ensemble, mais encore vivre de grandes amitiés qui peuvent aller jusqu’à donner sa vie pour ceux que nous aimons. Le monastère de Tibhirine est devenu une icône de fraternité entre croyants différents, une terre de rencontre.

Christian de Chergé a été l’un des fondateurs du « Ribât-el-Sâlam », littéralement « Le lien de la Paix », ce groupe qui se réunissait plusieurs fois par an, chrétiens et musulmans, pour partager sur le terrain spirituel de leurs religions respectives. Il avait compris que la rencontre et le dialogue devait se situer au niveau non pas théologique, mais spirituel. Christian de Chergé a vécu un réel dialogue spirituel avec ses frères musulmans. « Les frères de Tibhirine ont fait face au défi qui s’offre aujourd’hui à l’Église et plus largement au monde : vivre la communion. »

Les moines ont été des témoins d’une fidélité, fidélité à Dieu, à des hommes, leurs frères, à une terre. Leur martyre ne vient pas d’abord d’une mort en raison de la haine de la foi, mais il vient du témoignage d’une fidélité, au nom de leur engagement et de leur foi. « Une mort aux côtés de musulmans avant d’être par des musulmans. »

Tibhirine touche, bien au-delà du monde chrétien, les Algériens eux-mêmes. On retiendra ce beau témoignage d’une Algérienne qui exprime le lien qu’elle a tissé avec Tibhirine et du déplacement qu’il a opéré en elle : « J’essaie de marcher sur les pas des moines, même à Oran. Tibhirine n’est plus une terre perdue dans la montagne. Elle est devenue un modèle de vie. Elle m’habite. » Le message de Tibhirine est universel.

Tibhirine est aujourd’hui un silence, un silence devenu Parole. Mais quelle fécondité que cette Parole ! Nombreux sont ceux qui, par leur rencontre personnelle avec l’histoire dramatique de Tibhirine, peuvent parler d’un avant et d’un après. Cette rencontre les habite. François Cheng rappelle cette parole du Christ : « Vous êtes tristes maintenant. Mais je vous reverrai, votre cœur se réjouira. Et votre joie, nul ne pourra la ravir » (Jean 16, 22). Leur martyre nous ouvre sur une espérance eschatologique, telle qu’exprimée par Christian de Chergé : « Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous les deux. » [2]

À l’heure où les dix-neuf martyrs d’Algérie sont déclarés bienheureux[3], voici un livre qui va nous permettre de mieux saisir l’héritage de Tibhirine et de comprendre comment l’actualiser dans nos vies d’aujourd’hui. [4]

Louis Boulanger

 

[1] Le jardinier de Tibhirine.- Bayard, 2010. Prix de Littérature religieuse 2011. Jean-Marie Lassausse a publié aussi, le 10/01/2018,  N’oublions pas Tibhirine . A lire également 2 livres, publiés chez Bayard, de Christian Salenson  sur Christian de Chergé : Christian de Chergé : une théologie de l’espérance et L’échelle mystique du dialogue, de Christian de Chergé

[2] Lire le testament spirituel de Christian de Chergé.

[3] Cf. La Croix : Pas des martyrs contre mais avec les Algériens. Et aussi : Béatification des 19 martyrs d’Algérie

[4] On pourra écouter l’émission Le temps de le dire, sur RCF, le mardi 27/03/2018 : 22 ans après, l’héritage spirituel des moines de Tibhirine (durée : 55 mn)