Titre

Le miroir de Damas

Sous titre

Syrie, notre histoire

Auteur

Jean-Pierre Filiu

Type

livre

Editeur

La Découverte, Paris, mars 2017

Nombre de pages

286

Prix

14 €

Date de publication

20 avril 2018

Le miroir de Damas

Trop d’ouvrages sur la Syrie se limitent aux événements qui depuis 2011 en font une des places les plus ravagées de la planète. S’opposent en général ceux qui soutiennent la thèse d’une révolution populaire menée contre un dictateur et ceux qui voient dans la guerre actuelle un conflit entre des islamistes et un régime pro-occidental, protecteur de minorités chrétiennes.

J.P. Filiu, professeur des Universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences-Po (Paris), excellent connaisseur du terrain, défend, depuis le début, la première thèse. Il a publié de nombreux ouvrages en ce sens.[1] Mais le double parti pris est nouveau ici : d’une part, il s’agit de replacer le conflit dans la perspective du temps long de l’histoire ;  d’autre part, de montrer comment notre perception des événements en dit autant sur notre monde que sur la Syrie elle-même. D’où le titre de l’ouvrage : Le miroir de Damas.

Par va-et-vient entre le passé et le présent, l’auteur montre comment le conflit actuel se nourrit de la mémoire  du passé. Notons le regard très éclairant qu’il jette sur l’apparition d’un axe Damas /Téhéran, lequel commence avec le martyre d’Hussein[2], dont la tête est rapportée en trophée dans la Grande Mosquée de Damas au VIIème siècle ; se poursuit pendant des siècles avec des pèlerinages chiites en Syrie, et trouve un nouvel essor lorsqu’Hafez al-Assad noue une alliance avec l’ayatollah Khomeyni au début des années 80 pour garantir un accès au pétrole iranien. Cette relation est poursuivie par Bachar al-Assad et les dirigeants actuels de Téhéran. Avec l’intensification du conflit en Syrie, les accents des uns et des autres se parent de tonalités religieuses et communautaires,  empruntant de part et d’autre  un vocabulaire apocalyptique et réécrivant le passé en « mytho-histoire »[3]. Le chapitre consacré au mandat français à partir de 1920, pointe notre responsabilité dans le processus de division géographique et communautaire de la Syrie, montant les « minorités » les unes contre les autres, le tout sur fond d’un orientalisme méprisant à l’égard des musulmans.

Il est impossible de rendre compte en détail du foisonnement de ce livre qui va de Saint Paul aux Assad en passant par Abdelkader (protecteur des chrétiens dans les émeutes de 1860) jusqu’à la politique actuelle[4]. Mais il faut souligner la très grande qualité littéraire de cette œuvre qui tient littéralement le lecteur en haleine du début à  la fin et redonne à la Syrie l’épaisseur historique qui est la sienne.

Laure Borgomano

 

[1] La Révolution arabe. Dix leçons sur le soulèvement démocratique.- Fayard 2011. Le Printemps des Arabes.- Futuropolis, 2013. Je vous écris d’Alep.- Denoël, 2013. Les Arabes, leur destin et le nôtre.- La Découverte, 2015 : Ce livre a obtenu le prix Augustin-Thierry des Rendez-vous de l’Histoire de Blois en 2015 ; on pourra lire sa recension, sur notre site, par Christian Lochon.

[2] Cf. art. d’Henri Tincq, Le Monde, 30/07/2007 sur le martyre d’Hussein et la bataille de Karbala

[3] Le terme «mytho-histoire» est employé par Mohammed Arkoun pour indiquer la façon dont une réalité historique est réinterprétée en récit mythique pour les besoins d’une cause idéologique, nationaliste et/ou politique

[4] On pourra écouter Jean-Pierre Filiu, invité de La Grande Table (2e partie), sur France Culture, le 13 03 2017, pour la sortie de son livre Le miroir de Damas : Syrie, notre histoire :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/jean-pierre-filiu-syrie-occident-un-destin-commun (durée 32 mn)