Titre

Généraux, gangsters et jihadistes

Sous titre

Histoire de la contre-révolution arabe

Auteur

Jean-Pierre Filiu

Type

livre

Editeur

La Découverte, Paris, janvier 2018

Collection

Cahiers libres

Nombre de pages

320

Prix

22 €

Date de publication

20 avril 2018

Généraux, gangsters et jihadistes

La connotation de violence, contenue dans la triade du titre, annonce la couleur de la contre-révolution qui va faire échouer les « printemps arabes » de 2011-2012. Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient contemporain, a d’ailleurs été l’un des premiers à récuser l’expression, pressentant trop bien quel « automne islamiste » et quel « hiver intégriste » se préparaient.

Il faut toute la compétence et l’érudition de l’historien pour livrer ici un ouvrage d’analyse approfondie et originale qui ouvre à la compréhension de la situation actuelle, plus que l’information factuelle ordinaire. Pour ce faire, l’auteur recourt à deux détours historiques. D’abord, le concept d’ « État profond », apparu en Turquie dans les années 1990. Ce fut la collusion – entre des officines de renseignements, une justice corrompue, le crime organisé et les mafias mêlés à des relents nationalistes -, contre un ennemi désigné : les Kurdes. Ensuite, second éclairage de l’histoire, le rôle des Mamelouks, ces anciens esclaves de l’Empire Ottoman qui ont finalement accaparé le pouvoir et les affaires, s’abritant derrière un sultan fantoche et méprisant le peuple confiné dans sa misère et son ignorance.

D’où cette classification des États du Moyen-Orient qui court tout au long du livre. Outre les deux régimes totalitaires de l’Irak de Saddam Hussein et de la Libye de Kadhafi, Jean-Pierre Filiu distingue les « États mamelouks » : l’Algérie des généraux, l’Égypte des Officiers libres, la Syrie des Assad et le Yémen. La Tunisie, état policier, était d’une autre nature. La Turquie d’Atatürk et l’Arabie des Saoud, jamais colonisées, n’en étaient pas moins des régimes autocratiques. L’auteur peut alors passer en revue l’histoire récente de ces pays et souligner les lignes de fond et les constantes dans les discours et les pratiques.

Le lecteur sera sensible au vocabulaire qui jalonne ces pages : « la clique des généraux », « les bandes organisées », « le clan présidentiel », « le gang tribal ». Autant de termes quasi-synonymes pour caractériser les pouvoirs en place depuis la chute de l’Empire Ottoman. Ces pouvoirs usent tous des mêmes discours nationalistes et populistes, de la même répression grâce aux services de renseignements et de l’armée aux ordres, de la même frénésie du pillage systématique des ressources nationales pour leurs propres intérêts. Tous s’appuient sur la dénonciation, plus souvent fantasmée que réelle, d’un « ennemi », qu’il soit extérieur (l’Occident, l’ancien colonisateur) ou intérieur (les réformateurs et bientôt les jihadistes). Tous ont profité largement des dollars déversés au nom de la « lutte contre le terrorisme », avec pour résultats, à partir de 2013, d’accroître la répression des opposants et de favoriser ainsi le terrorisme prétendument combattu.

Aujourd’hui, la contre-révolution des États mamelouks[1] a balayé les « printemps arabes » au profit des pouvoirs en place, militaires, mafieux ou religieux. Les deux cas les plus emblématiques de ce triomphe de l’« État profond », contre-révolutionnaires, répressifs et accapareurs, sont, pour l’auteur, l’Égypte de Sissi, ouvertement dans la ligne des Officiers de 1952, et l’Algérie qui se camoufle derrière « la momie de la présidence ».

Rien n’échappe à la sagacité de l’auteur. Pas même les luttes internes au sommet de ces pouvoirs, révélant par exemple au passage, que la rivalité entre Nasser et son bras droit Amer a ouvert un boulevard à la victoire israélienne de 1967. Aucune illusion non plus sur les discours anti-occidentaux, anticolonialistes et anti-israéliens, autant de chiffons rouges agités pour justifier le pouvoir établi. Encore moins de confiance accordée aux 99% recueillis dans des élections ou référendums truqués en Syrie, en Égypte ou en Algérie. Et derrière cette grande agitation au nom de la « nation arabe », la triste réalité : la répression de tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule. Le comble semble atteint dans un trop court chapitre intitulé : « Les fossoyeurs de la Palestine ». C’est tout dire… Les aspirations démocratiques et les résistances sont désignées comme « terroristes », et cela contribue à nourrir le terreau où prolifèrent les jihadistes qui, à leur tour, par la violence et le recrutement international d’assassins manipulés, tentent d’imposer un pouvoir mafieux au nom de la religion, loin des aspirations du peuple.

La Syrie d’aujourd’hui cumule, dans les ruines, ces luttes intestines pour l’accaparement du pouvoir.

La Tunisie fait l’objet du dernier chapitre comme un signe d’espoir. Tout est parti de là en 2011. Son expérience de transition démocratique a connu bien des avatars, mais la Tunisie semble aujourd’hui rejoindre les préoccupations générales que connaissent, au nord, toutes les démocraties européennes. On ne s’étonnera pas que le terrorisme s’y soit particulièrement attaqué. Comme l’affirme l’auteur : « La contre-révolution arabe n’aura épargné que la Tunisie ». Il conclut d’ailleurs : « La seule alternative à l’enracinement du terrorisme était et demeure la transition vers la démocratie… La contre-révolution, en sabotant méthodiquement les ouvertures démocratiques, ne peut qu’alimenter encore et encore l’hydre terroriste, ici et là-bas. (…) Généraux, gangsters et jihadistes continueront à semer la terreur tout en pillant les territoires sous leur contrôle[2] ».

La vigilance démocratique ne concerne donc pas que les pays arabes…

Claude Popin

 

[1] Au sujet de cette comparaison entre les dictateurs arabes d’aujourd’hui et les mamelouks, J.-P. Filiu, interrogé dans Libération, 05/01/2018, répond : « Comme historien, j’ai jugé pertinent d’éclairer les constructions nationales des dictatures modernes par la très longue durée de l’histoire arabe. S’est imposé le parallèle avec les mamelouks, qui ont gouverné à la fois la Syrie et l’Égypte de 1260 à 1516. »

[2] On pourra écouter Jean-Pierre Filiu, invité de La Grande Table (2e partie), sur France Culture, pour la sortie de son livre, le 03/01/2018. L’émission était intitulée Moyen-Orient, la contre-révolution de Jean-Pierre Filiu