Le « mouvement Gülen », une discrète nébuleuse islamique

Trois semaines après le coup d’État raté en Turquie, le président Recep Tayyip Erdogan a décidé de détruire le mouvement de son ancien allié, Fethullah Gülen qu’il accuse d’être à l’origine du putsch. Tous les membres de ce puissant réseau aux ramifications mondiales sont menacés de perdre leur emploi. Décryptage d’une nébuleuse aussi discrète qu’omniprésente.

Orateur, auteur et prêcheur

Fils d’un imam, Fethullah Gülen est né dans un village de l’est de la Turquie en 1941. Orateur et auteur d’une soixantaine de livres, le prédicateur est devenu un prêcheur influent à partir des années 1980. Il fuit la Turquie en 1999 car il est accusé de vouloir instaurer l’ordre islamique dans son pays, ce qu’il a toujours nié, avant d’être acquitté en 2008. Il supervise maintenant son mouvement depuis la Pennsylvanie (États-Unis).

Le mouvement Gülen

Fondé en 1970, le mouvement de Gülen est vu par les spécialistes comme un des réseaux musulmans les plus influents au monde. Le gülenisme est une mouvance plus qu’une organisation centralisée. Prônant un islam conservateur pour les uns, modéré pour les autres, la confrérie qui défend le port du voile a pour objectif de transformer la société par l’éducation, l’action civique ou les médias.

Le mouvement explique que son but n’est pas l’imposition de la charia, mais de faire de la Turquie une puissance régionale porteuse de sa vision de l’islam. Sur le plan économique, Gülen défend une grande ouverture économique, au point que sa théologie a souvent été qualifiée de « calvinisme de l’islam ». Il plaide notamment pour l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne.

Un mouvement social

Sur le plan spirituel, le prédicateur s’inscrit dans le courant Nurcu, initié par le penseur musulman Saïd Nursi né à la fin du XIXe siècle qui a interprété le Coran en prenant en compte les exigences de la modernité. Fethullah Gülen reprend cet héritage pour y intégrer une dimension démocratique ainsi qu’une intervention plus affirmée au sein de la société, en particulier en matière d’éducation.

Comme Saïd Nursi, il privilégie le lien humaniste de l’Islam, ce qui permet de concilier la science, la religion et les droits des hommes. Il prône également le dialogue interreligieux, et l’a prouvé entre autres en rendant visite au pape Jean-Paul II en 1998. Le mouvement a pour ambition d’aider les hommes à s’intégrer dans la société, notamment en privilégiant une éducation d’excellence. Le mouvement se plaît à affirmer qu’il préfère « ériger des écoles plutôt que des mosquées ».

Un réseau développé en Turquie mais aussi à l’international

Le mouvement fondé au début des années 1970 s’appuie en premier lieu sur un réseau d’écoles et d’universités en Turquie. Ce tissu éducatif privé et élitiste commence à se développer dans les années 1980 et permet à Fethullah Gülen d’étendre son influence à travers le pays.

Les « gülenistes » offrent le logement aux élèves dans le besoin et proposent des bourses pour faciliter les études des plus nécessiteux. Les élèves vivent ensemble dans des foyers selon des règles assez strictes : ils ne sortent pas, portent un uniforme et développent une forme de solidarité interne qu’ils maintiennent ensuite tout le long de leur carrière.

Une coterie professionnelle

De ces écoles sortent de futurs journalistes, des membres de l’administration publique, des entrepreneurs, des officiers de police ou de l’armée et de nombreux juristes qui peu à peu intègrent toutes les strates de la société. Les fidèles de Fethullah Gülen sont également bien implantés dans le secteur banquier. C’était notamment le cas avec la Bank Asya, dont l’État a pris le contrôle en mai 2015.

Le journal Zaman qui se présente comme le premier quotidien turc en termes de diffusion payante, était le fer de lance médiatique du groupe. Dans un premier temps proche de l’AKP et du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, il commence à s’opposer à l’actuel président turc en 2010 avant d’être mis sous tutelle en mars dernier.

Le syndicat Tuskon est un autre élément significatif de la puissance du groupe. Il rassemble de nombreuses entreprises du BTP dont l’activité à l’international est florissante, ainsi qu’un important réseau de PME.

À l’étranger, le système Gülen s’étend principalement grâce son réseau éducatif. Il existerait plus de 2000 écoles d’élites privées dans de nombreux pays, dont la France. Le réseau compte aussi de nombreuses associations, des fondations ou encore des hôpitaux.

L’AKP veut « nettoyer » ses propres rangs

Depuis le coup d’État raté du 15 juillet, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a entamé une véritable chasse à l’homme qui cible désormais l’AKP, son propre parti. De nombreux membres du réseau Gülen ont effet intégré le parti et y sont toujours, malgré la lutte qui oppose leurs deux chefs de file respectifs.

Alexandra Vépierre et Dimitri Touren