L’amère victoire des Yézidis du Sinjar contre Daech – La Croix

L’amère victoire des Yézidis du Sinjar contre Daech

Alors que Daech est vaincu à Mossoul et au Sinjar, la minorité religieuse meurtrie, divisée entre factions, perd espoir et se résout à l’exil.

En Irak, la victoire contre Daech est amère pour les minorités. En ce troisième anniversaire de l’attaque lancée le 3 août 2014 sur le Sinjar, les Yézidis aimeraient se réjouir de la « libération » de leurs derniers villages et rêver au retour. Mais la plupart ne se voient plus aucun avenir dans la région.

Ainsi de la famille Khedir, pourtant célèbre pour sa résistance féroce contre Daech. Cheikh Kheiri Khedir, le fils du fondateur du village de Siba Cheikh Khedir (« le puits de Cheikh Khedir »), au sud-ouest du Sinjar, était un illustre résistant à Saddam Hussein, et fut le premier à organiser la défense contre l’organisation djihadiste.

Au souvenir de la nuit du 3 août 2014, les yeux de Nawaf Haider Khedir, 42 ans, neveu de Cheikh Kheiri, s’embuent de larmes : « Mon fils m’a dit : ‘‘ne me suis pas, je ne reviendrai pas’’. Les mortiers pleuvaient, les femmes et les enfants hurlaient. J’ai décidé de sauver ma famille. » Le fils de Nawaf et 250 hommes du clan ont combattu jusqu’à la dernière cartouche, puis ont été capturés et exécutés dans sept fosses communes autour du village.

Allégeance au PDK

Grâce à eux, rares sont les familles de Siba qui ont été raflées par Daech. Ailleurs, ce sont par centaines que les femmes et les filles ont été réduites en esclavage et violées, les jeunes garçons embrigadés. Selon une étude indépendante, publiée par des universitaires en mai 2017, 3 100 Yézidis ont été tués, 6 800 enlevés. Des crimes reconnus depuis comme génocide par plusieurs États, dont la France.

Cheikh Kheiri a poursuivi la lutte et s’est allié avec les combattants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), mouvement révolutionnaire kurde, originaire de Turquie. Mais il a été tué par un obus de mortier en octobre 2014. Honneur suprême, il a été enterré à Lalish, le grand lieu saint des Yézidis.

Ses fils ont repris le flambeau, en prêtant allégeance au PDK (Parti démocratique kurde), rival du PKK, qui domine le Kurdistan d’Irak. Dans leur base décorée des portraits du patriarche martyr, ils ont attendu en vain plus de deux ans.

Trois zones d’occupation

Les opérations pour libérer les derniers villages yézidis ont finalement été lancées le 12 mai 2017 par des unités paramilitaires formées par le gouvernement de Bagdad, dominées par des milices chiites favorables à l’Iran. Des centaines de Yézidis les ont alors ralliées, quand bien même le PDK l’interdisait formellement. Les peshmergas du bataillon de Cheikh Kheiri ont aussi essayé de les rejoindre, mais comme ils restaient fidèles au drapeau kurde, ils ont été tenus à l’écart. « Ils nous interdisent toujours de nous rendre à Siba Cheikh Khedir », proteste Nawaf.

Le Sinjar est désormais divisé en trois zones d’occupation : le PDK à Senone et Sinjar City, deux villes qui contrôlent les entrées nord et sud du massif ; le PKK à la frontière syrienne à l’ouest et dans la montagne ; les milices chiites au sud. Les terres des Khedir sont d’ailleurs exactement à la jonction des trois zones. Partout, les routes sont ponctuées de barrages quasi infranchissables. Le PDK expulse des camps du Kurdistan les familles de ceux qui ont rallié ses rivaux.

« Ils ont tout pillé »

D’après l’ONG Yazda, seuls 50 000 Yézidis sont restés ou sont retournés vivre au Sinjar, sur 320 000, avant 2014. Leurs conditions de vie sont désastreuses, alors qu’aucun service de base n’a été rétabli. Si 180 000 vivent toujours au Kurdistan d’Irak, 90 000 sont partis en Occident, fuyant une zone toujours instable. Car le 25 avril, la Turquie y a bombardé les bases du PKK, qu’elle considère comme une organisation terroriste. Et le 7 juillet, de nouvelles frappes aériennes se sont abattues au nord de la montagne… sans qu’il soit possible d’en attribuer l’origine !

Nawaf a tout juste pu voir des photos de sa maison à Siba. « Ils ont tout pillé, même les portes et les fenêtres, ironise-t-il. Ils ont aussi détruit les tombes. » Il a perdu espoir de retrouver le corps de son fils pour l’enterrer : « Qu’importe combien vous vous battez, les sacrifices que vous faites, c’est inutile ! La seule et ultime solution, c’est de reconnaître le génocide. Et de permettre à tous les Yézidis de quitter l’Irak. »

Jérémy André (correspondant à Sinjar, en Irak)