Pour qui les cloches sonneront-elles à Idleb ? – OLJ

Pour qui les cloches sonneront-elles à Idleb ?

Les gravats et les herbes folles envahissent désormais les églises d’Idleb.
REPORTAGEIl ne reste qu’une poignée de chrétiens dans la ville du Nord-Ouest syrien actuellement sous contrôle du groupe jihadiste Tahrir al-Cham.

Ahmad ROUMI, à Idleb | OLJ
26/09/2017
Les gravats et les herbes folles envahissent désormais les églises d’Idleb. Les dimanches se suivent sans messes, les cloches ne sonnent plus, même pour les mariages, les baptêmes ou les enterrements. La petite communauté chrétienne, forte de 2 000 âmes, de cette ville du nord-ouest de la Syrie a déserté les lieux depuis plus de deux ans. La première vague est partie en 2015 d’abord, lors de la grande offensive rebelle contre l’armée du régime dans le rif. La seconde a plié bagages en mars, lorsque l’Armée de la Conquête – une coalition de groupes rebelles jihadistes et islamistes – est parvenue à s’emparer de la ville.

Peu d’informations ont filtré depuis sur les rares personnes qui ont décidé de rester. Parmi ces chrétiens d’Idleb, une petite poignée de protestants avaient construit leur église évangélique. Bien plus ancienne, la seconde église, Sainte-Marie des orthodoxes, a été construite en 1886. Durant les premiers jours de la prise de la ville par les rebelles, l’église a été en partie pillée et endommagée par des combattants du groupe jihadiste Jund al-Aqsa. Des hauts responsables du groupe ont condamné ces actes, puni les auteurs et scellé définitivement les lieux. À l’été 2016, les bombardements contre la ville par les avions du régime et de son allié russe se font plus intenses. Le 10 août, un raid aérien attribué par les rebelles aux avions russes a détruit une grande partie de la façade extérieure de cette église du XIXe siècle, endommageant gravement l’iconostase.

En 2011, 177 familles chrétiennes vivaient aux côtés de leurs frères musulmans. Aujourd’hui, une quinzaine de chrétiens résident toujours à Idleb, après avoir refusé de quitter leur maison ou faute de moyens. Bachar el-Bacha, un instituteur originaire de Binnich, petit village sunnite du rif, est l’un des rares à s’inquiéter du sort de ces chrétiens à qui il vient en aide et avec qui il a noué de véritables liens de confiance. « Ce sont nos frères et sœurs syriens. Il est de notre devoir de les protéger », dit-il, espérant pouvoir créer un centre d’aide afin que d’autres familles chrétiennes reviennent s’installer à Idleb. « Ça pourrait être dangereux, voire impossible, de créer une telle structure, mais nous essayons tout de même », poursuit-il, en faisant référence aux problèmes liés aux agissements d’étrangers venus combattre sous le drapeau de groupes jihadistes. Sans Bachar, il serait pratiquement impossible de pouvoir rencontrer les derniers membres de la communauté orthodoxe encore présente à Idleb, qui vivent dans la peur.

Tué pour avoir vendu du vin
Emm Jacques, Emm Ibrahim, le professeur Abou Ali et enfin Abou Georges préfèrent garder l’anonymat en ne révélant pas leurs véritables noms. Très méfiants envers tout inconnu, et craignant autant « le régime que les extrémistes », ils avouent avoir du mal à se confier aux journalistes. Les approcher peut se révéler également dangereux pour tout reporter. Leur accueil est cependant chaleureux. Bachar parvient rapidement à briser la glace. Emm Ibrahim, dans sa cinquantaine, est la première à prendre la parole. « On ne sait pas ce qui s’est passé. Notre vie est soudainement devenue un enfer. Des combattants étrangers sont arrivés à Idleb et les avions ont commencé à bombarder notre magnifique ville », raconte-t-elle la voix étranglée, sans parvenir, aujourd’hui encore, à croire ce qui est arrivé. Avant 2015, elle se souvient d’une vie quotidienne basée sur le respect de tous les habitants de la ville. « Durant toute ma vie, nous les chrétiens n’avons jamais ressenti ici une quelconque discrimination », poursuit-elle. Afin de ne pas avoir de problèmes avec certains fanatiques présents en ville, elle porte aujourd’hui le hijab et un manteau. « Pourquoi suis-je obligée de faire cela ? C’est absurde. Pourquoi une femme syrienne devrait suivre les diktats de combattants venus de France, du Maroc ou de Tunisie », fustige Emm Ibrahim.

Emm Jacques l’écoute les yeux pleins de tristesse, visiblement fatiguée par toutes ces années de guerre, dans laquelle elle a perdu un fils. Son beau-fils également, abattu froidement en avril 2015 par des jihadistes parce qu’il vendait du vin. Son enfant a, quant à lui, été tué dans un bar, un an plus tôt, par des soldats du régime, qui ont prétendu qu’il y avait eu une erreur sur la personne, alors qu’ « ils l’ont laissé se vider de son sang », raconte la mère, dont les lunettes s’embuent rapidement. « Qui se soucie des mères ? Nos enfants sont les chairs à canon de cette guerre », ajoute-t-elle en sanglots. Ses autres enfants se sont réfugiés en Europe après avoir vendu leurs maisons, la laissant seule à Idleb. « Même si ça me rend triste, je préfère les savoir loin de tout cela », insiste-t-elle.

Selon ce petit groupe, les quelques chrétiens restant à Idleb passent les fêtes de Noël à Alep ou à Hama, chez des proches ou chez des amis. Soumis à des contrôles aux postes rebelles, la peur ne les quitte jamais, notamment quand ils arrivent aux postes du régime. « Quand nous arrivons en territoire contrôlé par le régime, on nous accuse d’être avec les terroristes, de leur donner de l’argent, ou même d’être des agents de l’État islamique », raconte Emm Ibrahim, qui estime que chacun camp essaye d’instrumentaliser ce petit groupe de chrétiens d’Idleb.

« Porc, kufar »
Dans la ville en revanche, tous disent être bien traités par les autres habitants. Au détour d’une rue, une petite échoppe ne passe pas inaperçue. Sur l’enseigne on peut lire « Abou Tony* for Gold ». Son propriétaire du même nom, 54 ans, tient une petite bijouterie au centre-ville, où il répare les montures et les objets en or. Son visage creusé témoigne des années de souffrance. Il insiste malgré cela pour continuer à travailler. Il n’a pas vraiment le choix en fait. Il raconte combien rien n’a vraiment changé avec ses voisins musulmans. Quand tous les étrangers auront quitté la Syrie, il est persuadé que les Syriens seront à nouveau unis. Car le vrai problème à Idleb, selon lui, a été l’arrivée des combattants non syriens. « Des Marocains et des Tunisiens m’ont à plusieurs reprises traité de « porc » ou de « kufar », mais les voisins accouraient dès qu’ils entendaient des cris », raconte-t-il. L’une de ces intimidations aurait pu mal tourner.

Deux combattants libyens sont en effet rentrés dans sa bijouterie pour le voler. « Ils m’ont dit qu’en tant que chrétien et du fait qu’ils soient musulmans, ils avaient le droit de saisir mes biens, tout en m’insultant », raconte Abou Tony. Un voisin, musulman, est arrivé sur les lieux en leur criant : « Vous n’êtes pas musulmans, vous n’êtes que deux voleurs. » L’un des deux compères tire alors dans la jambe du malheureux voisin et vole plus d’un kilo d’or, avant de prendre ses jambes à son cou. Mais des habitants parviennent à arrêter l’un d’entre eux, avant de capturer le second le lendemain. Malgré l’attitude positive de ses voisins, Abou Tony ne se sent plus en sécurité. Sa bijouterie, autrefois regorgeant de colliers en or et autres parures étincelantes sur la devanture, est devenue bien triste. Les provocations des combattants ne se sont toujours pas arrêtées. Ils l’insultent, lui demandent quand est-ce qu’il compte partir d’Idleb, ou prient Dieu de lui montrer le chemin vers l’islam. « Ça me met en colère. Et parfois je leur réponds que j’espère que Dieu me guidera toujours dans mes actions, que je sois musulman ou chrétien », souffle Abou Tony.

*Ces noms ont été modifiés pour des raisons de sécurité