Cinq idées (encore et toujours) reçues sur l’État islamique

Après chaque attentat, les mêmes débats prennent forme en Europe, aux États-Unis, ou au Moyen-Orient, les mêmes analyses simplistes et solutions miracles déferlent sur les écrans, sur les réseaux sociaux, dans les salons et les cafés.

Anthony SAMRANI | OLJ

​Il y a plus de deux ans, l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) s’emparait de la deuxième plus grande ville d’Irak, Mossoul, déclarait le début du califat et décidait de prendre le nom d’État islamique (EI), pour signaler que ses projets n’étaient plus limités à un strict territoire. En deux ans, l’EI a gagné, puis perdu, du territoire en Irak et en Syrie, a développé ses réseaux à la faveur du chaos, en Libye, au Sinaï, en Afghanistan, au Yémen, dans le Caucase et en Afrique noire, et a perpétré ou revendiqué des attentats sur quatre continents.

En seulement deux ans, on ne compte plus le nombre d’articles, de livres, d’émissions télévisées, plus ou moins sérieux, consacrés à ce sujet. L’EI est un phénomène surmédiatisé et sur-étudié en temps réel. Il continue pourtant de susciter de nombreux fantasmes et de nourrir de nombreuses interrogations, appuyées la plupart du temps sur des connaissances fausses ou partielles.

Après chaque attentat, chaque action d’éclat de l’EI, les mêmes débats prennent forme en Europe, aux États-Unis, ou au Moyen-Orient, les mêmes analyses simplistes et solutions miracles déferlent sur les écrans, sur les réseaux sociaux, dans les salons et les cafés.

Notre incapacité à analyser froidement ce phénomène, à la fois miroir et déversoir de nos sociétés, se ressent jusque dans notre impuissance à le nommer. Plus de deux ans après que l’EI eut changé de nom, la plupart des journalistes en France ou au Moyen-Orient continuent de nommer l’organisation « Daech », pour ne pas avoir l’air de lui conférer la légitimité d’un État islamique. Ce débat n’a pourtant pas beaucoup de sens. D’une part, Daech n’est plus l’acronyme arabe de l’EI, puisqu’il signifie dawla islamiya bel Irak wa al-Cham, c’est-à-dire l’EIIL.

D’autre part, nommer une organisation ou un pays par son nom officiel ne revient pas à lui accorder une quelconque légitimité théologique ou politique. Nommer le Hezbollah par son nom revient-il à considérer qu’il est le parti de Dieu ? De la même façon, nommer la République populaire démocratique de Corée (RPDC) revient-il à considérer qu’elle est effectivement populaire et démocratique ?
La question du nom n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Retour sur cinq idées reçues concernant l’État islamique :

 

1 – L’EI est une création de…
C’est l’idée la plus populaire et la plus résistante aux tentatives d’explication. Particulièrement répandue au Moyen-Orient, elle sous-entend qu’un ou plusieurs pays auraient créé l’État islamique. Si cette idée se retrouve dans tous les camps politiques, la désignation du coupable évolue en fonction des affinités géopolitiques. Aussi, l’EI est accusé d’avoir été créé soit par la CIA, Israël, et les pays du Golfe, soit par Bachar el-Assad et l’Iran. Tous les pays cités ont effectivement une part de responsabilité dans la naissance de l’État islamique. Mais l’EI n’est pas un monstre créé ex-nihilo: dans ses différentes formes, l’organisation est combattue par les États-Unis depuis plus de dix ans.

L’organisation jihadiste renaît de ses cendres à la faveur du chaos irakien et syrien, de l’oppression des sunnites dans ces deux pays, de l’instrumentalisation des groupes extrémistes par les dictateurs arabes, de l’hypocrisie des politiques étrangères occidentales au Moyen-Orient etc. On peut attribuer à chacun de ces États, et à d’autres, une part de responsabilité dans la renaissance de ce phénomène, mais on ne peut pas leur en attribuer la paternité. C’est le contexte géopolitique du Moyen-Orient (guerre, chaos, tensions sunnites/chiites, retrait américain, lutte pour l’hégémonie régionale) qui a permis à l’EI de prendre une autre dimension, de recruter davantage de monde et de résister à des ennemis trop méfiants les uns envers les autres pour pouvoir se concentrer ensemble sur un même objectif.

 

2 – Si l’EI commet des attentats, c’est qu’il est en position de faiblesse
L’idée que l’EI multiplie les attentats parce qu’il se sent en position de faiblesse est assez populaire, particulièrement dans les pays occidentaux. Alors qu’il avait mis la main sur un territoire grand comme la Grande-Bretagne, l’EI est effectivement en train de reculer en Irak et, dans une moindre mesure, en Syrie. Il a perdu, au cours des derniers mois, les villes de Palmyre, de Sinjar, de Ramadi et de Fallouja, pourrait perdre au cours des prochaines semaines la ville de Manbij, et au cours des prochains mois, ses deux capitales, Raqqa et Mossoul. Cette déterritorialisation favorise, en toute logique, une mutation vers une organisation plus virtuelle, plus internationaliste, sur le modèle d’el-Qaëda.

Mais l’internationalisation de l’EI n’est pas récente. Elle fait même partie prenante de son ADN, puisque l’ancêtre de l’EI était au départ une branche d’el-Qaëda. L’EI a appelé dès 2014 à commettre des attentats dans les pays occidentaux et a multiplié les attentats en 2015. Sa perte de territoire n’a fait qu’accélérer le phénomène, qui correspond davantage à une mutation qu’à un déclin. Être capable de revendiquer autant d’attentats sous diverses formes dans autant de pays différents en un laps de temps si court n’est pas vraiment une preuve de faiblesse…

 

3 – Ça n’a rien à voir avec l’islam / C’est l’islam traditionnel
Les deux arguments ont beau être antinomiques, ils découlent de la même méthodologie qui consiste à privilégier l’analyse théologique à l’analyse socio-politique. L’EI n’est pas une stricte application de l’islam, ni un retour aux temps prophétiques ni une autre version du wahhabisme. C’est un phénomène nouveau, qui a un rapport profondément post-moderne à la religion, comparable au new born again. C’est une lecture à la fois simpliste, littéraliste, géopolitique et spectaculaire des textes classiques qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’islam.

Pour autant, le phénomène est tout de même profondément religieux. Les membres de l’EI pensent agir au nom de l’islam et justifient sans arrêt leurs actions par leur interprétation d’une littérature classique, ou plus contemporaine. D’après les études les plus sérieuses, la principale raison qui pousse ces jeunes à rentrer dans cette organisation est la quête de sens. Autrement dit, le besoin métaphysique de donner un sens à leur vie et à leur mort, ce qui, sans être spécifiquement islamique, est de nature intensément religieuse.
Ainsi, la question n’est pas de savoir s’ils connaissent effectivement l’islam, mais plutôt de comprendre dans quelles mesures ils pensent agir au nom de l’islam vrai, de la même façon que certains jeunes, au XXe siècle, commettaient des atrocités au nom du communisme sans avoir jamais lu Marx.

4 – Les jihadistes sont des fous
Les sociétés modernes ont beaucoup de mal à admettre que de jeunes hommes ou femmes puissent vouloir se donner la mort en faisant le plus de victimes possibles en leurs âme et conscience. Les études concernant les profils des différents candidats au jihad démontrent pourtant que, dans la grande majorité des cas, ces jeunes ne peuvent pas être considérés comme des fous. Ils agissent avec conviction et de façon extrêmement rationnelle, comme le faisaient, tout au long du XXe siècle, les adeptes des idéologiques totalitaires.
C’est davantage leur croyance que leur folie qu’il faut pointer du doigt.
Leur état mental fait partie des données qui peuvent les pousser dans les bras des organisations jihadistes. Mais ce n’est qu’une donnée parmi tant d’autres, tant les profils des candidats au jihad sont divers et variés.

5 – Il n’y a qu’à, il faut que…
À chaque nouvel attentat, les hommes politiques et les experts monopolisent les plateaux de télévision pour proposer des solutions miracles, qui existent parfois déjà, pour anéantir le fléau.
En vrac : il faut réformer l’islam, il faut fermer les mosquées radicales, il faut intervenir davantage/ne plus intervenir au Moyen-Orient, il faut s’allier avec Bachar el-Assad, il faut couper tout lien avec l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie…

Non seulement la solution miracle n’existe pas, mais la plupart des solutions proposées compliquent le problème davantage qu’elles ne le résolvent. L’EI a de multiples natures : c’est une idéologie, c’est une organisation terroriste, c’est un proto-État, c’est un mouvement insurrectionnel, c’est un appareil de communication, c’est un producteur de fantasme etc.

Travail colossal
Pour le combattre, il faut s’attaquer à chacune de ces facettes et à leurs effets dans chacun des pays touchés par le phénomène. Un travail colossal qui demande de rétablir la paix, la sécurité et la coexistence en Irak et en Syrie, mais aussi en Libye, en Afghanistan, en Afrique noire, en Tunisie… Qui demande la fin de la course folle à l’hégémonie religieuse entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Qui demande d’opposer une contre-idéologie, qui fasse sens, pour nourrir les besoins des jeunes en pertes de repères en Occident. Qui demande des politiques étrangères plus cohérentes et moins axées sur les questions militaires. Qui demande de repenser les rapports qu’entretiennent nos sociétés mondialisées avec le religieux et la violence.
Un projet extrêmement ambitieux, sûrement irréaliste, qui ne réussira certainement pas à annihiler le phénomène, mais qui pourrait le restreindre à sa plus petite dimension.