Cette nuit où le « sultan » aurait pu tout perdre… – Anthony SAMRANI

Le président turc semble désormais plus fort que jamais, mais…

Turquie, vendredi 15 juillet, 23h. Des coups de feu sont entendus à Ankara. Des avions et des hélicoptères survolent la capitale. Les ponts reliant les rives européenne et asiatique du Bosphore sont bloqués par des chars. La scène est complètement surréaliste. Comme le sera le reste de cette longue nuit, digne des plus belles pages d’Orhan Pamuk.

Quelques minutes plus tard, le Premier ministre turc, Binali Yildirim, annonce à la télévision qu’un groupe de militaires a tenté de renverser le gouvernement, « sans l’aval du commandement ». La situation est extrêmement confuse : qui sont ces militaires ? Que veulent-ils ? Où se trouve le président Recep Tayyip Erdogan ? Mais les faits ne font désormais plus de doute : la Turquie est en train de vivre un coup d’État, 36 ans après la dernière intervention des militaires pour prendre le pouvoir. Les réseaux sociaux s’emballent.
23h45. L’armée annonce avoir pris le pouvoir pour protéger l’ordre démocratique et les droits de l’homme. Elle ajoute que toutes les relations internationales sont maintenues. Tous les vols sont annulés à l’aéroport d’Istanbul. Toujours aucune nouvelle du président Erdogan. Et toujours aucune réaction de la part de la communauté internationale.
Minuit est désormais passé. L’agence de presse Anatolie rapporte que le chef d’état-major de l’armée turque a été pris en otage. La CNN Turk assure, de son côté, que Recep Tayyip Erdogan est en lieu sûr.
00h30. Un communiqué de l’armée annonce l’entrée en vigueur de la loi martiale. Un couvre-feu est décrété. L’un des tournants de la soirée interviendra environ 20 minutes plus tard : « le sultan » apparaît enfin, sur la chaîne CNN Turk. Réfugié à Marmaris, il appelle les Turcs à descendre dans la rue. Il semble déterminé et assure que la situation est sous contrôle. L’interview du président s’est pourtant faite via l’application FaceTime, ce qui en dit long sur sa situation à ce moment précis. On apprendra plus tard, selon ses dires, que les putschistes ont tenté de s’en prendre à lui à Marmaris et ont bombardé des lieux qu’il venait de quitter.
00h50. Première réaction américaine, deux heures après le début des événements : de Moscou, où il s’entretient avec son homologue Sergueï Lavrov sur la situation en Syrie, le secrétaire d’État américain, John Kerry, affirme « espérer paix, stabilité et continuité » en Turquie. M. Lavrov appelle pour sa part les Turcs à « éviter tout affrontement meurtrier ». Quelques minutes plus tard, le Parlement turc est encerclé par les chars. Les jeux semblent faits et le « sultan » semble avoir été abandonné par ses alliés. À ce moment-là, les questions se multiplient : les États-Unis et/ou la Russie étaient-ils au courant ? Comment un pays aussi stratégique que la Turquie, membre de l’Otan, peut-il subir un coup d’État sans que personne n’intervienne ? Quelles conséquences aurait la chute d’Erdogan sur la guerre en Syrie ? On a, à cet instant-là, la sensation de vivre en direct un moment historique. On se laisse même aller à imaginer le sourire de Vladimir Poutine, la joie de Abdel Fattah al-Sissi ou la jubilation de Bachar el-Assad.

« On ignore pourquoi ils n’ont pas tiré »
02h00. Le Premier ministre turc affirme que le gouvernement est toujours aux affaires. Quinze minutes plus tard, des F16 abattent un hélicoptère des putschistes. Répondant à l’appel de son président, la foule s’est rassemblée place Taksim et n’hésite pas à entrer en confrontation avec l’armée. Un char écrase un taxi.
02h30. Le président des États-Unis Barack Obama exhorte toutes les parties en Turquie à soutenir le gouvernement turc « démocratiquement élu ». L’Allemagne, l’Otan, la Grèce, l’UE et l’Onu lancent des appels similaires dans les minutes qui suivent. La roue a tournée. La partie est finie.
Les combats vont continuer pendant le reste de la nuit et pendant la journée, faisant au moins 265 morts, mais leur issue ne fait plus guère de doute : M. Erdogan a maté le coup d’État.
À 4 heures du matin, il arrive triomphant au milieu d’une foule de partisans à l’aéroport d’Istanbul. Le président dénonce une « trahison » et accuse son ennemi Fethullah Gülen d’en être l’instigateur. On apprendra plus tard que, selon des responsables turcs, deux F-16 pilotés par des putschistes se sont approchés de l’avion ramenant à Istanbul le président Erdogan. « On ignore pourquoi ils n’ont pas tiré », affirme un ancien officier de l’armée au fait des événements. Supprimer le président n’était peut-être pas le meilleur moyen d’obtenir le soutien de la population et de la communauté internationale, si l’information devait se révéler exacte.

Trois erreurs
De cette nuit complètement folle, le « sultan » va sans aucun doute sortir renforcé, ce qui a pour conséquence d’alimenter des théories absurdes imputant au chef de l’État turc l’organisation de ce putsch raté. Il a pu compter sur le soutien de la rue, mais aussi sur celui du haut commandement de l’armée, qui a refusé de participer à l’opération. Même les groupes d’opposition, notamment les kémalistes et les Kurdes, pourtant très critiques envers la dérive autoritaire du président, ont dénoncé le coup d’État.
Les putschistes ont raté leur coup. Ils ont péché par amateurisme : ils n’ont pas réussi à rallier le gros de l’armée – première erreur –, n’ont pas réussi à empêcher M. Erdogan et son Premier ministre de s’exprimer – deuxième erreur – et enfin n’ont pas réussi à mobiliser la rue – troisième erreur.
Véritable bête politique, M. Erdogan semble désormais plus fort que jamais. Il a obtenu le soutien unanime de la communauté internationale et a lancé un vaste mouvement de purges avec 6 000 militaires placés en garde à vue et près de 3 000 mandats d’arrêt délivrés à l’encontre de juges et de procureurs. Beaucoup d’analystes estiment qu’il n’aura désormais aucun mal à « présidentialiser » le régime. La victoire n’est pourtant ni totale ni définitive. Malgré son échec, le coup d’État, du simple fait qu’il ait été possible, a mis en exergue la fragilité de son pouvoir. Le président est déjà en guerre contre l’État islamique (EI) et contre les Kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et du PYD (Parti de l’union démocratique). Il ouvre désormais un troisième front contre une partie de l’armée.
La dérive autoritaire du pouvoir lui vaut de nombreuses critiques en interne, où la société est extrêmement divisée, comme sur la scène internationale. L’opposition n’a pas soutenu l’arrivée au pouvoir de l’armée, mais elle n’accorde pas pour autant un blanc-seing à M. Erdogan. De la même façon, la communauté internationale a soutenu le président élu, mais elle ne lui octroie pas non plus, pour autant, « un chèque en blanc ».
Autrement dit, chez les premiers comme chez les seconds, même après ce coup d’État manqué, une chute du « sultan » ferait sans doute beaucoup d’heureux.

Anthony SAMRANI | OLJ