CM - Bloc-notes

Dimanche 5 février 2012 7 05 /02 /Fév /2012 05:59

154023.jpgLe Bloc-Note de Jean-Claude Petit. Nous n’avons pas le choix. Malgré la situation de plus en plus chaotique du monde, la paix n’est une priorité absolue pour personne. Ni pour une majorité de gouvernants, soucieux d’abord de préserver leur pouvoir. De la Russie à l’Amérique, de l’Europe à l’Afrique, du Moyen Orient à la Chine, faites le compte et vous me direz… Elle ne mobilise pas non plus, ou si peu, les opinions publiques. Celles des pays riches sont rivées à leurs milliards d’échanges numériques, bonne conscience d’une société qu’on ose encore croire « de communication ». Celles des pays pauvres sont mobilisées pour leur propre survie, dans la totale indifférence des premières. Les unes et les autres soumises à un système médiatique mondial qui a beaucoup plus intérêt à développer une culture de la violence qu’une culture de la paix. La peur fait toujours recette quand on sait la manipuler. On peut lire là-dessus l’excellent enquête de la Fédération mondiale des télévisions catholiques, d’il y a quelques années. Elle demeure de la plus brûlante actualité.

 

Sommes-nous pour autant acculés à l’impuissance ? Non seulement je ne le crois pas, mais je suis de plus en plus assuré que la construction de la paix, si nécessaire aujourd’hui, est, d’abord et avant tout, entre les mains des sociétés civiles. Ce qui ne veut pas dire que ce soit simple, comme nous en avons la preuve, chaque jour, aussi bien dans les révolutions arabes qu’en Russie, en Afrique noire, en Birmanie ou en Israël. Réalistes, courageux, tenaces surtout, formidablement tenaces, mais toujours sans esbroufe, partout, des hommes, des femmes, des jeunes et moins jeunes, des associations et des réseaux relèvent les manches et se font tisseurs de liens, passeurs entre les cultures, acteurs modestes mais efficaces et fidèles de solidarités de toutes sortes. Ils font la paix à petits pas. L’ignorance dans laquelle on les tient ne les paralyse pas. Un jour, ils le savent, il sera plus qu’utile de les écouter. S’il n’est pas trop tard !

 

C’est dans ce contexte que je suis heureux d’attirer l’attention sur trois initiatives récentes dans la mise en œuvre desquelles notre Réseau Chrétiens de la Méditerranée a apporté sa contribution. Notre site, de plus en plus riche et de plus en plus pluriel, en rend largement compte. Mais leur proximité dans le temps, l’addition des énergies et des talents qu’elles ont suscitées, méritent qu’on s’y arrête et qu’on les salue comme trois de ces petits pas vers la paix qui alimentent notre espérance.

 

La première, la plus récente, est l’annonce faite au Sénat, le 31 janvier 2012, de la création de l’Observatoire pour le pluralisme des cultures et des religions au service des droits de l’homme. Cette création est la conséquence directe de la grande opération de solidarité avec les chrétiens d’Irak lancée et promue dans la France entière en 2008-2009 par Chrétiens de la Méditerranée, avec Pax Christi et l’Œuvre d’Orient. La mise en service de l’Observatoire est prévue pour le printemps prochain. Nous en reparlerons alors plus longuement. Fruit de beaucoup de ténacité et de nombreuses et amicales complicités, cette importante structure a, d’ores et déjà, besoin du soutien du grand nombre des amoureux de la paix.

 

En remontant dans le temps, la seconde initiative qui mérite notre attention est l’importante rencontre à Bethléem, juste avant Noël, de tous les acteurs du « Kairos Palestine 2009 » et de leurs amis - dont nous sommes -, réunis à l’initiative du Conseil œcuménique des Eglises de Genève. Frad Lucas y était notre envoyé spécial en même temps que celui de Sabeel France. Il raconte, jour par jour, ce qui s’y est dit et ce qui s’y est vécu et explique l’évolution du travail vers un « Kairos mondial » interpellant les opinions publiques - chrétiennes et plus largement humanistes – sur l’urgente nécessité d’une plus grande justice internationale. Son récit est passionnant. Lisez-le.

 

Passionnant aussi, troisième initiative, le séjour de notre ami le père Manuel Musallam à Mulhouse et à Strasbourg, en décembre 2011, également. Grâce à l’intrépide Ménotti Bottazzi et à tous les membres de Solidarité et paix au Moyen Orient (SPMO), le père Musallam a pu être reçu officiellement au Parlement européen le mardi 13 décembre, alors qu’il était rentré du Caire et de Gaza quelques jours auparavant. Ses propos, vigoureux, émouvants, et son appel sans langue de bois à l’Europe ont manifestement marqué son auditoire comme celui de Mulhouse le lendemain. Gilles Jourdain les a retranscrits en totalité pour vous. Ne les manquez pas non plus.

 

En ce début d’année 2012, ces trois initiatives sont le signe de notre détermination à poursuivre, pas à pas, notre chemin. La paix ne connaît aucun répit.

 

Jean-Claude Petit

Président de Chrétiens de la Méditerranée

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Samedi 24 décembre 2011 6 24 /12 /Déc /2011 05:59

154023.jpgEn cette fin d'année 2011 riche en événements tant sur le plan international que dans la vie de notre réseau, je tiens d'abord à vous souhaiter un bon Noël et à vous adresser mes voeux les plus amicaux pour l'année 2012. Je reviendrai plus longuement sur le bilan de notre année et sur les perspectives de développement de notre réseau dans un plus long message ces jours prochains.

 

Aujourd'hui, il m'importe, pour l'avenir même de notre réseau et pour la mise en oeuvre de nos nombreux projets de m'adresser à vous en toute simplicité et franchise pour vous inviter à faire un don à l'association Chrétiens de la Méditerranée. Comme vous le savez, tous les dons faits avant le 31 décembre 2011 (date du chèque faisant foi) seront déductibles de votre déclaration de revenus 2012 (un reçu fiscal vous sera adressé - vous pouvez utiliser le formulaire de don ci-joint et l'adresser à notre trésorière Micheline Savart, 12 allée G. Braque 94260 Fresnes).

 

Au-delà de l'argument fiscal, ce sont bien sûr nos projets qui requièrent aujourd'hui une plus grande assise financière : le développement indispensable du site internet qui connaît déjà un franc succès et rend de multiples services, l'organisation de prochains colloques (par exemple sur le thème "chrétiens et musulmans dans le printemps arabe"), de voyages d'études et de tournées de conférenciers, etc.. Le recrutement à temps partiel d'un animateur du réseau doit aussi pouvoir se poursuivre si nous voulons avancer dans tous ces domaines..

 

Une contribution financière même symbolique permettra de pérenniser cet engagement qui est le nôtre. Si chaque membre de notre réseau qui compte actuellement plusieurs centaines de membres et sympathisants répond par un don même modique, le pari sera vite gagné.  

 

En vous remerciant par avance pour l'accueil que vous pourrez réserver à cette demande, je vous souhaite un très Joyeux Noël et vous dit à très bientôt.

 

Jean-Claude Petit

Président de Chrétiens de la Méditerranée

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Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 05:10

154023.jpgBloc-notes du 5 décembre 2011 de Jean Claude Petit , Président du réseau Chrétiens de la Méditerranée.

 

Nous les avons longtemps ignorés, pour ne pas dire méconnus. Aujourd’hui, Dieu merci, leur voix commence à être entendue et leur situation prise en compte. Sur environ trois cent trente millions d’habitants que compte l’ensemble des pays du Proche et du Moyen Orient, ils sont entre dix et douze millions d’Arabes chrétiens dont cinq millions sous l’autorité du pape de Rome. Héritiers des chrétiens des premiers siècles, ils appartiennent à onze Eglises orientales de rites différents et vivent, depuis quinze siècles avec les Arabes musulmans. Mgr Maroun Lahham, jordanien d’origine, aujourd’hui archevêque de Tunis, écrit à ce propos : « Il serait naïf de penser que ces quinze siècles se soient passés sans heurts, sans des hauts et des bas. Mais il est aussi vrai qu’une si large coexistence a forgé chez les uns et les autres, la conviction que l’autre (chrétien ou musulman) constitue une partie intégrante de sa propre histoire, de sa propre culture et de sa propre civilisation. » Et d’ajouter : « Il ne s’agit pas là d’un simple détail. Dans toutes ces tribulations la dimension “nationale”, c’est-à-dire la dimension de l’arabité a prévalu sur la dimension religieuse. »

 

Autrement dit, les Arabes chrétiens sont « chez eux » au Proche et au Moyen Orient. Même s’ils le sont, les uns et les autres, dans des conditions très diverses et sous des régimes très différents, aujourd’hui encore plus qu’hier, en plein bouleversement du monde arabo-musulman. Les chrétiens d’Irak vivent en pleine tourmente quand ceux du Liban font l’apprentissage du pluralisme politique. Les Syriens sont en pleine dispute entre pro et anti-Assad quand les Palestiniens multiplient les groupes islamo-chrétiens. Des Coptes embrassent des musulmans sur la place Tahir au Caire tandis que des dizaines d’autres se font tuer par des extrémistes musulmans dans leurs églises.

 

Sur ce fond d’histoire commune et d’arabité partagée, de nouvelles données, en effet, se sont fait jour depuis un quart de siècle. Une émigration déjà ancienne mais en augmentation due aux conditions économiques, une natalité en baisse, une participation citoyenne en dégringolade alors qu’aux XIXème et XXème siècles les chrétiens avaient joué un rôle prépondérant dans la renaissance arabe, le statut de « dhimmis », c’est-à-dire de minoritaires protégés par les pouvoirs musulmans, en contrepartie de leur soumission et du paiement d’un impôt spécial, la non réciprocité en matière de liberté religieuse, de conversion et de construction d’églises, tout cela a fait que l’addition a été trop lourde pour beaucoup de familles. Hélas, les difficultés se sont fortement aggravées, ces dernières années, avec la montée de plus en plus violente des extrémismes religieux, plus connus sous le nom d’islamistes. Les chrétiens d’Irak en ont été de loin les plus nombreuses victimes. Plus de quatre cent mille à ce jour ont dû fuir leur pays depuis la chute de Saddam Hussein. Sans oublier bien sûr les centaines de morts et de blessés dans les attentats sauvages, véritables martyrs de la foi. A travers ces violences de toutes natures se déploie et se développe de plus en plus la haine de l’Occident, suscitée dans les populations par les islamistes et dont les chrétiens présentés, comme les fils des « Croisés », sont les premiers à faire les frais. Tout cela explique le déclin des populations chrétiennes dans l’ensemble proche et moyen oriental. Et l’inquiétude qu’il provoque.

Face à cet exil silencieux, les chrétiens d’Europe ne peuvent pas demeurer indifférents. S’agit-il d’en appeler à la croisade comme l’a fait récemment un prêtre catholique prêt à en découdre avec l’islam ? Ou de crier à la persécution généralisée des chrétiens d’Orient avec des titres racoleurs et dangereusement provocateurs ? Laissons là des attitudes imprudentes et imbéciles. Manifester à l’égard de nos frères arabes une solidarité naturelle va de soi. Elle peut prendre mille formes, d’une information plus complète à des voyages-rencontres, voire à des parrainages, à des jumelages, à des temps de prière partagés, que sais-je encore…

 

Mais être solidaire c’est aussi écouter, comprendre et apprendre. A cet égard, l’expérience historique des Arabes chrétiens est pour nous, chrétiens d’Occident, une véritable leçon de choses. D’eux, nous pouvons apprendre une manière plus synodale de vivre l’Eglise. Ou bien une façon différente de célébrer notre foi à travers une liturgie plus orientée vers l’action de grâces, plus ample, plus biblique. Ou encore une approche plus expérimentale, plus humaine du dialogue avec les musulmans. D’eux, nous devons retenir comment, affrontés au défi de la diversité des cultures dès les premiers temps du christianisme, ils se sont mis en quête de la vérité du Christ pleinement homme et pleinement Dieu et l’ont exprimée dans les grands conciles de Nicée et de Chalcédoine. D’eux, enfin, nous pouvons nous inspirer pour être à leurs côtés, comme ils l’ont été des siècles durant, des “passeurs” entre des univers culturels et religieux différents. Des passeurs, autrement dit les porteurs d’un message d’universalité dans lequel tous les humains sont égaux, en dignité, en droits et en devoirs face aux limites des communautarismes montants.

 

Au moment où le monde arabo musulman est en plein chambardement, assoiffé qu’il est de dignité, de justice et de paix, voilà les Arabes chrétiens appelés à jouer, plus que jamais, un rôle historique dans l’ensemble euro-méditerranéen. « Leur destin, écrit le grand journaliste libanais Ghassan Tuéni, est de servir l’harmonie des cultures et la coexistence entre les religions. Autrement dit, de négocier aujourd’hui un pacte avec l’histoire. » Mais pour ce faire, ils ont l’urgent besoin de sortir de la fragilité où ils se trouvent. Comment ? En devenant, dans tous les pays du Proche et du Moyen Orient, « des citoyens à part entière » ainsi que l’a souhaité, en 2010, le Synode des évêques de la région réuni par Benoît XVI. Syrien de confession chaldéenne, spécialiste connu des minorités, Joseph Yacoub écrit à ce propos : « Conférer aux chrétiens la qualité de citoyens à part entière, leur accorder une liberté effective d’exercice de la religion et la réciprocité d’un traitement égal, voilà une vertu qui honorerait les pays arabes. » Et qui contribuerait à l’avancée de la paix.

 

On l’aura compris, l’avenir des Arabes chrétiens est un enjeu géopolitique autant que religieux. Citoyens et chrétiens d’Europe saurons-nous en prendre la mesure à temps ?

  Jean-Claude PETIT

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lundi 28 novembre 2011 1 28 /11 /Nov /2011 05:10

154023.jpgBloc-notes du 28 novembre 2011 de Jean Claude Petit , Président du réseau Chrétiens de la Méditerranée.

 

Face à l’ampleur prise, depuis Assise, par le dialogue interreligieux, mon témoignage ne peut être que très limité et donc très personnel. Ce qui est le propre du témoignage et qui m’autorise, en retour, à m’exprimer devant vous en toute liberté.

 

Avant d’aborder le sujet qui nous est proposé, à savoir les limites que je vois au dialogue des religions et les suggestions pour avancer, permettez-moi de dire quelques mots devant vous de ce que j’ai observé de plus fort en ce domaine dans l’exercice de mon métier. J’ai vu, en effet, le meilleur et le plus inquiétant. Des artistes du dialogue interreligieux au service de la paix et des adversaires redoutables utilisant la religion, la plupart du temps avec violence, pour asseoir leur domination sur les consciences.

 

Des artistes ? Ce fut le père Elias Chacour, curé d’Ibillin en Galilée, prêchant à la mosquée ou invitant chrétiens et musulmans à donner leur sang pour les soldats juifs d’Israël rentrant du front après la guerre de Kippour. Ce furent aussi, à Rome, les amis de Sant’Egidio accueillant chez eux secrètement, trois ans durant, en fidélité à l’esprit d’Assise, gouvernants et rebelles du Mozambique en guerre et parvenant à un accord de paix. Ce furent encore, à Jérusalem, trois hommes de religion, le rabbin Haddad, le musulman Ghaleb Bencheikh, l’évêque Jean-Luc Brunin priant ensemble devant la tombe du résistant le père Chaillet, fondateur des Cahiers clandestins du Témoignage chrétien.

 

Des adversaires inquiétants ? Ce furent les intégristes catholiques prenant d’assaut l’église Saint Nicolas du Chardonnet, le jeune juif tuant le Premier ministre d’Israël, les extrémistes musulmans s’en prenant avec la plus détestable violence aux chrétiens d’Irak. Et tant d’autres encore, utilisateurs sacrilèges de Dieu pour assouvir leur soif de pouvoir politique.

 

Les artistes, Dieu merci de plus en plus nombreux, et leurs adversaires, hélas de plus en plus redoutables, continuent à vivre, sur toutes les terres du monde, un face à face de plus en plus inégal. C’est qu’en effet de multiples peurs sont nées un peu partout, instrumentalisées par les extrémismes religieux de tous bords. Ce que j’appelais, en 1995, dans mon livre Dieu a-t-il un avenir ? « la pieuvre intégriste politico-religieuse » est en train de se transformer en cancer de plus en plus dangereux contre lequel responsables politiques et hommes de religions peinent à trouver le bon traitement faute d’avoir tardé à faire un diagnostic lucide et courageux.

 

C’est sur ce fond de tableau en clair-obscur que s’est inscrite, le 27 octobre, l’heureuse et courageuse initiative de la Rencontre d’Assise voulue par Benoît XVI et trop tenue à distance, une fois de plus, par la société mondiale politico-médiatique. Mais François, et l’esprit d’Assise, depuis des siècles, en ont vu d’autres. C’est pourquoi, dans la sérénité qu’inspirent la lucidité et l’espérance quand elles vont de pair, je voudrais dire comment, à mon avis, le dialogue des religions, si cher à nos existences croyantes, peut encore et toujours avancer, à condition d’en identifier les limites et d’en inventer les nouveaux chemins.

 

1) Les limites. Elles sont, à mon avis, de deux ordres.

 

• Il me semble d’abord que le dialogue interreligieux ne manifeste pas assez explicitement ni assez simplement, ni assez fréquemment, qu’il est avant tout « au service du bien de la famille humaine et de son avenir. » Je reprends ici l’expression même de Jean Paul II dans son message pour la journée mondiale de la paix du 1er janvier 2002. Cet objectif est quasiment partout présent dans les propos du « pape d’Assise ». Un seul exemple encore : à l’occasion de la rencontre « Hommes et religions » de Louvain-Bruxelles, en septembre 1992, il écrit : « En tant qu’hommes de religion, il nous est demandé de travailler sans interruption pour favoriser le développement des peuples, pour faire comprendre à tous la grave responsabilité de la solidarité. » Or c’est ce bien et cet avenir de la famille humaine qui sont aujourd’hui en danger. C’est le rapprochement des peuples qui est menacé par la montée des populismes et des extrémismes politico-religieux. C’est la solidarité Nord-Sud qui peine à s’organiser face aux inégalités grandissantes et de plus en plus génératrices de conflits sur toute la planète. Tant que les acteurs du dialogue interreligieux ne seront pas littéralement hantés par les cris de détresse de millions d’humains humiliés en quête de justice, de dignité et de paix et, par voie de conséquence, par la construction de la paix, le dialogue interreligieux patinera. Sa vocation est d’aller au-delà de lui-même.

 

• Seconde limite : le dialogue des religions marche encore trop d’une seule jambe, sa jambe disons “spirituelle”, au détriment de sa jambe “sociale”. Car, comme le dit Mgr Pietro Rossano, un prêtre italien, pionnier du dialogue interreligieux, appelé souvent “un homme de la rencontre” : « Il y a une responsabilité sociale des hommes de religion » (à la Rencontre « Hommes et religions » de Varsovie des 31 août/1er septembre 1989). « Il s’agit là, complètera le père Claude Geffré, théologien de l’interreligieux, d’une responsabilité au regard de l’Histoire. » (Cf. la responsabilité historique des trois religions monothéistes, 1997). L’un et l’autre ne font que commenter et préciser des propos très clairs de Jean Paul II à de nombreuses reprises. J’en cite deux parmi beaucoup d’autres. A l’occasion de la Rencontre « Hommes et religions » de Louvain-Bruxelles en 1992, le pape d’Assise écrit : « Les religions, aujourd’hui plus que par le passé, doivent comprendre leur responsabilité historique de travailler pour l’unité de la famille humaine. » Et à l’occasion de celle de Milan en 1993 : « L’humanité est à la recherche de nouveaux équilibres sociaux. Il est pour cette raison nécessaire et urgent de retrouver le goût et la volonté de marcher ensemble pour construire un monde plus solidaire, en dépassant les intérêts particuliers de groupe, d’ethnie, de nation. Quel important devoir à remplir, à cet égard, pour les religions ! » Difficile, on l’aura compris, d’être plus clair. Le dialogue interreligieux a vocation à être un dialogue « d’acteurs de paix ». Croyants et citoyens à la fois.

 

2) Les suggestions pour avancer.

 

« Une religion, c’est de la vannerie » disait, un jour, Regis Debray dans un entretien accordé à l’Actualité religieuse dans le monde. On pourrait dire, en copiant Regis Debray : « Une religion, c’est du tissage de liens. » Autrement dit l’exact contraire de la guerre. Mais la vannerie comme le tissage ne se fait pas en sifflotant, ni même en dialoguant. Elle a ses lois, qui s’apprennent. Elle a ses apprentissages qui nécessitent de se faire la main et qui demandent de la formation et donc du temps. Autrement dit, la vannerie, comme le tissage, exigent du métier. Ainsi en va-t-il de la construction de la paix, vocation par excellence du dialogue interreligieux. C‘est pourquoi il me semble que celui-ci, s’il veut être fidèle à sa vocation de servir la famille humaine et son avenir, devrait se doter d’une feuille de route ou, si l’on préfère, d’une sorte de charte des apprentissages. Voici une proposition, qui mérite bien sûr d’être débattue et amendée, que les hommes de religion pourraient mettre en place, de façon à ce que le dialogue interreligieux marche sur ses deux jambes, spirituelle et sociale. Croyante et citoyenne.

 

Cette charte des sept apprentissages pourrait se décliner ainsi :

 

a) L’apprentissage de l’ouverture : le dialogue interreligieux est l’affaire de tous et pas seulement des hommes de religions.

b) L’apprentissage de la prise d’initiatives : le dialogue interreligieux nécessite de se vivre sur le terrain, au minimum sous la forme d’invitations réciproques et d’initiatives communes.

c) L’apprentissage de la formation : il n’y a pas de vrai dialogue sans un minimum de connaissances de sa propre religion et de celle des autres.

d) L’apprentissage de l’information : construire la paix exige d’ouvrir les yeux et les oreilles, l’intelligence et le cœur sur ce que vit au jour le jour la famille humaine dans sa diversité. S’informer est un devoir citoyen.

e) L’apprentissage de la lucidité : construire la paix nécessite de prendre en compte la réalité des blessures humaines, celles que provoquent et entretiennent les humiliations des personnes et des peuples.

f) L’apprentissage de la vigilance : construire la paix est un travail de veilleur. Le tissage des liens est journellement remis en cause sur toute la planète. Il y a nécessité de le faire savoir.

g) L’apprentissage de la communication : face à une culture médiatique qui, trop souvent et trop exclusivement, s’acharne et trouve intérêt à refléter les violences de nos sociétés, ne jamais craindre de dire, redire, expliquer l’urgence de la justice et de la paix et les moyens d’y parvenir pour le bien de la famille humaine. Aujourd’hui plus que jamais, la construction de la paix est aussi une bataille de la communication.

 

Conclusion

 

Ce sont là seulement quelques propos dont je mesure tout à fait, moi aussi, les limites. Permettez-moi, en terminant, d’en résumer l’esprit d’un mot : l’heure est venue, à mes yeux, pour le dialogue interreligieux, de s’atteler à construire et à développer partout une véritable culture de la paix. C’est un travail de longue haleine exigeant, difficile, mais passionnant. Et c’est un travail urgent. Raison de plus pour ne pas tarder. Les menaces pour la paix dont la crise que nous vivons est porteuse, nous le rappellent avec force aujourd’hui. La paix exige des hommes et des femmes de foi. Elle exige aussi, et en même temps, des citoyens courageux tisseurs de liens.

 

Jean-Claude PETIT

(Intervention au colloque international "l'Esprit d'Assise aujourd'hui" organisé par la famille franciscaine le 11 novembre 2011 à Paris).

 

 

 

 

 

 

 

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Lundi 11 juillet 2011 1 11 /07 /Juil /2011 05:10

154023.jpgBloc-notes du 8 juillet 2011 de Jean Claude Petit Président du réseau Chrériens de la Méditerranée.

Des mariages princiers aux révoltes arabes, des faits divers retentissants aux crises financières inquiétantes, le brouhaha de l’actualité nous donnerait presque le vertige. C’est pourquoi, en ce début d’été, je vous propose non seulement de souffler un peu mais de partir à la rencontre d’une caravane bigarrée trop souvent oubliée : celle d’hommes et de femmes qui, seuls ou en cordée, loin du bla-bla des beaux parleurs de toutes espèces, s’efforcent de mettre en musique les convictions qu’ils tiennent de leur foi. Patiemment, courageusement, artisans de justice et de paix, cent fois sur le métier ils remettent leur ouvrage.

          A tout seigneur tout honneur ! Commençons notre voyage par les anonymes, voulez-vous. Je pense à ces membres du Secours catholique engagés de longue date dans l’accompagnement des migrants de Calais, moins nombreux certes qu’en 2009, mais toujours victimes de multiples atteintes à leur dignité. A ces religieuses et à ce prêtre de Tunisie accueillant, à la frontière de leur pays déjà éprouvé, les réfugiés arrivant par milliers de Libye. A ces chrétiens italiens de la communauté de Sant’Egidio prenant en charge deux mille des Roms vilipendés par l’Europe entière, proposant au pape de les recevoir et se rendant avec eux récemment au Vatican. A ces accompagnateurs œcuméniques qui, à Jérusalem-Est, Bethléem, Hébron soutiennent et protègent les Palestiniens et les Israéliens dans leurs actions non violentes et leurs efforts pour la réalisation d’une paix juste au Proche-Orient.

          Immense, interminable galaxie à laquelle il convient d’ajouter, pour l’exemple, quelques noms plus connus. Celui du père Pedro qui, à Madagascar, avec sa Fondation, a bâti dix sept villages, plus de trois mille maisons, une trentaine d’écoles. Et qui, aujourd’hui, lance, pour son pays d’adoption, un appel au secours à l’Union européenne et à la communauté internationale. Ou celui du député UMP des Yvelines, Etienne Pinte, ancien maire de Versailles, qui fait de la lutte contre la pauvreté et de l’accueil des étrangers son combat quotidien, au nom de sa foi. Ou bien encore celui de François Soulage, président du Secours catholique, auteur avec la théologienne Geneviève Médevielle, d’un petit livre incisif et vigoureux intitulé : « Immigration : pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire », publié à  l’Atelier.

          Mais le plus novateur, dans cet investissement multiforme au service de la justice et de la paix, est sans aucun doute, le soutien sans équivoque à la Flottille de la liberté en route vers Gaza que viennent d’apporter le CCFD-Terre solidaire, Pax Christi France, l’ACAT, la Famille franciscaine séculière, Chrétiens de la Méditerranée et la Cimade. Plus novateur encore, cette initiative non violente mise en œuvre pour relancer la mobilisation en vue d’un avenir commun pour Israéliens et Palestiniens a reçu l’appui de plusieurs évêques et pasteurs protestants connus, en même temps que celui de nombreuses personnalités chrétiennes dont Jean Boissonnat, Sylvie Germain, Etienne Pinte… Invitant les chrétiens à se joindre à cette initiative, les responsables concernés écrivent : « Avec vous, nous voulons partager la Béatitude de la paix : « Heureux ceux qui font œuvre de paix ; ils seront appelés fils de Dieu ». Il s’agit bien de “faire œuvre”… pas seulement de dire « Paix ! Paix ! ». Et par conséquent d’en prendre le risque. Or la paix ne peut dépendre ni de l’usage délibéré de la terreur, ni de l’humiliation, ni de la misère, mais en l’occurrence de la recherche passionnée d’un avenir commun entre Israéliens et Palestiniens, dans le respect mutuel, dans l’application du droit et dans la quête de la justice. »

          On feint trop souvent d’ignorer, dans la société française, particulièrement dans le monde politique et celui des grands médias audiovisuels, à quel point les chrétiens et leurs grandes organisations contribuent à créer du lien social et à œuvrer pour plus de justice, de solidarité et de paix. Le faire savoir n’est pas vanité. Les 50 ans du CCFD-Terre solidaire fêtés avec un immense succès dans toutes les régions françaises viennent utilement de le rappeler à l’attention de tous. Délégué général de cette belle et grande ONG chrétienne, Bernard Pinaud s’inspirant de Dom Helder Camara écrivait récemment : « Le rêve d’un monde plus juste et fraternel, c’est le rêve de Dieu lui-même ». On ne saurait mieux dire.

Jean-Claude Petit

N.B. : Texte publié dans « La Voix de l’Ain » du 7 juillet 2011

 

 

 

 

 

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