Bloc-notes du 28 novembre 2011 de Jean Claude Petit , Président du réseau Chrétiens de la Méditerranée.
Face à l’ampleur prise, depuis Assise, par le dialogue interreligieux, mon témoignage ne peut être que très limité et donc très personnel. Ce qui est le propre du
témoignage et qui m’autorise, en retour, à m’exprimer devant vous en toute liberté.
Avant d’aborder le sujet qui nous est proposé, à savoir les limites que je vois au dialogue des religions et les suggestions pour avancer, permettez-moi de dire
quelques mots devant vous de ce que j’ai observé de plus fort en ce domaine dans l’exercice de mon métier. J’ai vu, en effet, le meilleur et le plus inquiétant. Des artistes du dialogue
interreligieux au service de la paix et des adversaires redoutables utilisant la religion, la plupart du temps avec violence, pour asseoir leur domination sur les consciences.
Des artistes ? Ce fut le père Elias Chacour, curé d’Ibillin en Galilée, prêchant à la mosquée ou invitant chrétiens et musulmans à donner leur sang pour les soldats
juifs d’Israël rentrant du front après la guerre de Kippour. Ce furent aussi, à Rome, les amis de Sant’Egidio accueillant chez eux secrètement, trois ans durant, en fidélité à l’esprit d’Assise,
gouvernants et rebelles du Mozambique en guerre et parvenant à un accord de paix. Ce furent encore, à Jérusalem, trois hommes de religion, le rabbin Haddad, le musulman Ghaleb Bencheikh, l’évêque
Jean-Luc Brunin priant ensemble devant la tombe du résistant le père Chaillet, fondateur des Cahiers clandestins du Témoignage chrétien.
Des adversaires inquiétants ? Ce furent les intégristes catholiques prenant d’assaut l’église Saint Nicolas du Chardonnet, le jeune juif tuant le Premier ministre
d’Israël, les extrémistes musulmans s’en prenant avec la plus détestable violence aux chrétiens d’Irak. Et tant d’autres encore, utilisateurs sacrilèges de Dieu pour assouvir leur soif de pouvoir
politique.
Les artistes, Dieu merci de plus en plus nombreux, et leurs adversaires, hélas de plus en plus redoutables, continuent à vivre, sur toutes les terres du monde, un
face à face de plus en plus inégal. C’est qu’en effet de multiples peurs sont nées un peu partout, instrumentalisées par les extrémismes religieux de tous bords. Ce que j’appelais, en 1995, dans
mon livre Dieu a-t-il un avenir ? « la pieuvre intégriste politico-religieuse » est en train de se transformer en cancer de plus en plus dangereux contre lequel responsables politiques et hommes
de religions peinent à trouver le bon traitement faute d’avoir tardé à faire un diagnostic lucide et courageux.
C’est sur ce fond de tableau en clair-obscur que s’est inscrite, le 27 octobre, l’heureuse et courageuse initiative de la Rencontre d’Assise voulue par Benoît XVI
et trop tenue à distance, une fois de plus, par la société mondiale politico-médiatique. Mais François, et l’esprit d’Assise, depuis des siècles, en ont vu d’autres. C’est pourquoi, dans la
sérénité qu’inspirent la lucidité et l’espérance quand elles vont de pair, je voudrais dire comment, à mon avis, le dialogue des religions, si cher à nos existences croyantes, peut encore et
toujours avancer, à condition d’en identifier les limites et d’en inventer les nouveaux chemins.
1) Les limites. Elles sont, à mon avis, de deux ordres.
• Il me semble d’abord que le dialogue interreligieux ne manifeste pas assez explicitement ni assez simplement, ni assez fréquemment, qu’il est avant tout « au
service du bien de la famille humaine et de son avenir. » Je reprends ici l’expression même de Jean Paul II dans son message pour la journée mondiale de la paix du 1er janvier 2002. Cet objectif
est quasiment partout présent dans les propos du « pape d’Assise ». Un seul exemple encore : à l’occasion de la rencontre « Hommes et religions » de Louvain-Bruxelles, en septembre 1992, il écrit
: « En tant qu’hommes de religion, il nous est demandé de travailler sans interruption pour favoriser le développement des peuples, pour faire comprendre à tous la grave responsabilité de la
solidarité. » Or c’est ce bien et cet avenir de la famille humaine qui sont aujourd’hui en danger. C’est le rapprochement des peuples qui est menacé par la montée des populismes et des
extrémismes politico-religieux. C’est la solidarité Nord-Sud qui peine à s’organiser face aux inégalités grandissantes et de plus en plus génératrices de conflits sur toute la planète. Tant que
les acteurs du dialogue interreligieux ne seront pas littéralement hantés par les cris de détresse de millions d’humains humiliés en quête de justice, de dignité et de paix et, par voie de
conséquence, par la construction de la paix, le dialogue interreligieux patinera. Sa vocation est d’aller au-delà de lui-même.
• Seconde limite : le dialogue des religions marche encore trop d’une seule jambe, sa jambe disons “spirituelle”, au détriment de sa jambe “sociale”. Car, comme le
dit Mgr Pietro Rossano, un prêtre italien, pionnier du dialogue interreligieux, appelé souvent “un homme de la rencontre” : « Il y a une responsabilité sociale des hommes de religion » (à la
Rencontre « Hommes et religions » de Varsovie des 31 août/1er septembre 1989). « Il s’agit là, complètera le père Claude Geffré, théologien de l’interreligieux, d’une responsabilité au regard de
l’Histoire. » (Cf. la responsabilité historique des trois religions monothéistes, 1997). L’un et l’autre ne font que commenter et préciser des propos très clairs de Jean Paul II à de nombreuses
reprises. J’en cite deux parmi beaucoup d’autres. A l’occasion de la Rencontre « Hommes et religions » de Louvain-Bruxelles en 1992, le pape d’Assise écrit : « Les religions, aujourd’hui plus que
par le passé, doivent comprendre leur responsabilité historique de travailler pour l’unité de la famille humaine. » Et à l’occasion de celle de Milan en 1993 : « L’humanité est à la recherche de
nouveaux équilibres sociaux. Il est pour cette raison nécessaire et urgent de retrouver le goût et la volonté de marcher ensemble pour construire un monde plus solidaire, en dépassant les
intérêts particuliers de groupe, d’ethnie, de nation. Quel important devoir à remplir, à cet égard, pour les religions ! » Difficile, on l’aura compris, d’être plus clair. Le dialogue
interreligieux a vocation à être un dialogue « d’acteurs de paix ». Croyants et citoyens à la fois.
2) Les suggestions pour avancer.
« Une religion, c’est de la vannerie » disait, un jour, Regis Debray dans un entretien accordé à l’Actualité religieuse dans le monde. On pourrait dire, en copiant
Regis Debray : « Une religion, c’est du tissage de liens. » Autrement dit l’exact contraire de la guerre. Mais la vannerie comme le tissage ne se fait pas en sifflotant, ni même en dialoguant.
Elle a ses lois, qui s’apprennent. Elle a ses apprentissages qui nécessitent de se faire la main et qui demandent de la formation et donc du temps. Autrement dit, la vannerie, comme le tissage,
exigent du métier. Ainsi en va-t-il de la construction de la paix, vocation par excellence du dialogue interreligieux. C‘est pourquoi il me semble que celui-ci, s’il veut être fidèle à sa
vocation de servir la famille humaine et son avenir, devrait se doter d’une feuille de route ou, si l’on préfère, d’une sorte de charte des apprentissages. Voici une proposition, qui mérite bien
sûr d’être débattue et amendée, que les hommes de religion pourraient mettre en place, de façon à ce que le dialogue interreligieux marche sur ses deux jambes, spirituelle et sociale. Croyante et
citoyenne.
Cette charte des sept apprentissages pourrait se décliner ainsi :
a) L’apprentissage de l’ouverture : le dialogue interreligieux est l’affaire de tous et pas seulement des hommes de religions.
b) L’apprentissage de la prise d’initiatives : le dialogue interreligieux nécessite de se vivre sur le terrain, au minimum sous la forme d’invitations réciproques
et d’initiatives communes.
c) L’apprentissage de la formation : il n’y a pas de vrai dialogue sans un minimum de connaissances de sa propre religion et de celle des autres.
d) L’apprentissage de l’information : construire la paix exige d’ouvrir les yeux et les oreilles, l’intelligence et le cœur sur ce que vit au jour le jour la
famille humaine dans sa diversité. S’informer est un devoir citoyen.
e) L’apprentissage de la lucidité : construire la paix nécessite de prendre en compte la réalité des blessures humaines, celles que provoquent et entretiennent les
humiliations des personnes et des peuples.
f) L’apprentissage de la vigilance : construire la paix est un travail de veilleur. Le tissage des liens est journellement remis en cause sur toute la planète. Il y
a nécessité de le faire savoir.
g) L’apprentissage de la communication : face à une culture médiatique qui, trop souvent et trop exclusivement, s’acharne et trouve intérêt à refléter les violences
de nos sociétés, ne jamais craindre de dire, redire, expliquer l’urgence de la justice et de la paix et les moyens d’y parvenir pour le bien de la famille humaine. Aujourd’hui plus que jamais, la
construction de la paix est aussi une bataille de la communication.
Conclusion
Ce sont là seulement quelques propos dont je mesure tout à fait, moi aussi, les limites. Permettez-moi, en terminant, d’en résumer l’esprit d’un mot : l’heure est
venue, à mes yeux, pour le dialogue interreligieux, de s’atteler à construire et à développer partout une véritable culture de la paix. C’est un travail de longue haleine exigeant, difficile,
mais passionnant. Et c’est un travail urgent. Raison de plus pour ne pas tarder. Les menaces pour la paix dont la crise que nous vivons est porteuse, nous le rappellent avec force aujourd’hui. La
paix exige des hommes et des femmes de foi. Elle exige aussi, et en même temps, des citoyens courageux tisseurs de liens.
Jean-Claude PETIT
(Intervention au colloque international "l'Esprit d'Assise aujourd'hui" organisé par la famille franciscaine le 11 novembre 2011 à Paris).