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Lundi 5 décembre 2011 1 05 /12 /Déc /2011 05:20

9782917329184-1-.jpgVoici une recension de livre rédigée par Christian Lochon, membre du réseau Chrétiens de la Méditerranée, pour l'Académie des Sciences d'Outre Mer. A découvrir.

 

TURQUIE : LE PUTSCH PERMANENT

 

De EROL ÖZKORAY

(Alfortville, Editions Sigest, 2010)

 

 

Ce petit ouvrage d’une cinquantaine de pages qu’une association arménienne en France a édité a pour but de dénoncer, comme le dit l’auteur, journaliste et écrivain en procès avec l’Etat- Major de l’Armée Turque : « le régime (turc) caché (qui) est un totalitarisme déguisé en pseudo-démocratie » (page 11). Erol Ozkaray a été attaqué par la presse nationaliste avec autant de violence que le journaliste arméno-turc Hrant Dink, dont nous avons analysé dans notre Revue Deux peuples proches, deux peuples voisins, Arménie-Turquie (actes Sud, 2009), et qui fut assassiné en janvier 2007 par un jeune ultra nationaliste télécommandé, ou le Prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk, qui dût fuir aux Etats-Unis.

 

Le préfacier Nikos Ligeros souligne qu’Ozkoray démontre que : « la Turquie n’est ni un pays républicain et laïc, ni un pays musulman modéré malgré les dires du monde extérieur…Le vrai pouvoir est tenu par les militaires… Face au problème kurde, aucune fragmentation, face au problème chypriote aucune concession, face au génocide des Arméniens, aucune reconnaissance, pour l’Eglise orthodoxe aucune place ».

 

Avec une grande lucidité, M. Ozkoray étudie les différents moyens utilisés par l’Armée pour contrôler les rouages de l’Etat. D’abord avec le Conseil National de Sécurité (1982), dont sont membres aux côtés du Gouvernement le Chef d’Etat-major, et les quatre Chefs des armées (terre, marine, air et gendarmerie). Le CNS s’appuierait sur une société secrète, l’Ergenekon (lieu d’origine des Turcs dans les Monts Altaï d’Outre Sibérie), qui, depuis 1977 aura assassiné des journalistes, syndicalistes, universitaires, politiciens kurdes et turcs. Le mouvement sera mis en cause en 2008 par le Gouvernement actuel. L’armée aura multiplié les incidents avec la Grèce comme la question de Chypre, la délimitation du plateau continental, l’espace aérien de l a Mer Egée, les minorités turques en Grèce, la contestation du statut œcuménique du Patriarche orthodoxe à Istanbul. L’armée aurait, depuis le coup d’Etat de 1970, « arrêté, torturé, fiché 2 333 000 personnes » (page 31). C’est l’Armée qui revendique les concepts de « l’Etat Nation » : la centralisation, le développement inégal des provinces orientales, l’union mystique du Chef et du peuple, l’anti-intellectualisme brutal, le génocide arménien et le culte du drapeau. « L’ennemi intérieur » pour l’Armée est constitué des Kurdes, des gauchistes, des islamistes, des libéraux et des partisans de l’U.E. (dont 25% d’officiers), soit « 50 millions d’individus sur 72 millions » (page 23).

 

Le Parti au pouvoir, l’AKP, qui gouverne depuis huit ans, est une formation islamiste qui a adopté la politique de dissimulation (ou « tekiyé ») cachant la collusion politique avec l’Etat-Major, même si le Gouvernement civil tente des rapprochements, bien vus à Bruxelles avec les Arméniens, les Kurdes ou le Patriarche Grec. A part cela, le Gouvernement n’est plus laïque mais manie le principe du sunnisme comme religion d’Etat.

 

Parmi les autres composants politiques, les Kémalistes suivent la doctrine de l’ « ethnie turque » imposée à partir de 1927 dans les discours officiels. En fait « ni Gauche ni individualisme libéral n’existent en Turquie » (page 26) ; « la société turque dans son ensemble est fasciste, raciste, xénophobe … car le service militaire obligatoire aboutit à un lavage de cerveau » (page 33)

 

Seulement 11% des Turcs pensent que la liberté d’expression doit être défendue. En fait, le Groupe de presse Aydin Doga, qui contrôle les journaux les plus lus : Hürriet, Milliyet, Radikal, Vatan et Posta, diffuse des idées nationalistes fascisantes et retourne l’opinion publique contre l’U.E.

 

Pour 92% des Turcs, la religion est très importante, 74% font confiance à l’armée, 73% ne font pas confiance aux étrangers, 52% ne désirent pas de voisins juifs, homosexuels, concubins ou athées.

 

Les notes (page 42 et 51) contiennent un nombre impressionnant de manquements aux droits de l’homme, de peines de prison pour motifs politiques, d’actes dé laïcisation (le budget du Département des Affaires religieuses atteint 1 milliard 85 millions d’euros).

 

Le titre du livre est ainsi dévoilé par l’accumulation des opérations dirigées par le Gouvernement turc actuel contre la démocratie et la liberté de penser. Ce petit ouvrage devrait convaincre les partisans d’un « islamisme soft » qu’il est nécessaire que pour rejoindre l’Union européenne, tout Etat ne doive pas adopter l’instrumentalisation politique de quelque religion que ce soit ou un nationalisme exacerbé.

 

 

Christian Lochon

 

 

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Vendredi 2 décembre 2011 5 02 /12 /Déc /2011 05:20

arton265-1-.jpgVoici une recension de livre rédigée par Christian Lochon, membre du réseau Chrétiens de la Méditerranée, pour l'Académie des Sciences d'Outre Mer. A découvrir.

 

 

LE PRIX A PAYER

 

DE JOSEPH FADELLE (Paris, l’œuvre, 2010)

 

 

« Le prix à payer » est celui d’une conversion de l’islam au christianisme ; l’individu qui a le courage de braver tous les obstacles pour le faire, famille proche, Autorités, société, sait qu’il ne pourra que choisir entre la mort ou l’exil, la dissimulation pérenne et le scandale. Des conversions de chrétiens à l’islam sont nombreuses dans les pays musulmans, pour obtenir un divorce (interdit aux chrétiens), une promotion professionnelle ou sociale, l’héritage d’un parent musulman. Dans l’autre sens, on n’obtiendra rien, sinon de pénibles épreuves. Et pourtant, ces conversions existent, en Iran, dans les pays du Maghreb et du Machreq, en Turquie, et dans le reste du monde musulman. L’auteur de ce livre est un Irakien chiite de la grande famille des Moussawi, prétendant descendre du Prophète. Il a découvert le christianisme en Irak en 1987, a fui avec sa famille en Jordanie où il devient chrétien en 2000, et peut gagner la France en 2001 comme réfugié politique.

 

Mohamed Fadel Ali Moussawi bénéficie grâce à l’intervention de son père de la faveur de ne pas accomplir son service militaire au front au moment de la terrible guerre irano-irakienne (1982-1989) qui fit un million de victimes. Il est appelé dans un camp de l’arrière près de Bassorah. Là, il partage sa chambre ave un chrétien plus âgé dont la piété l’émeut ; il lit alors l’Evangile avec son nouvel ami, et, lors de son retour chez lui, il essaie d’approcher d’autres chrétiens ; il se rend dans les églises de Bagdad et multiplie les contacts avec les prêtres, souvent réticents et craignant l’action d’un provocateur. Sa famille le marie avec une fille de bonne famille ; deux enfants naîtront, et sa femme, après une période d’incompréhension, le soutient dans ses démarches par amour. Mais ses frères qui le surveillaient de près découvrent dans ses affaires un Evangile. Sommé de s’expliquer et avouant son projet, ils le font arrêter, jeter dans une prison politique où il est torturé. Un an plus tard, il est libéré et ses frères l’accueillent avec enthousiasme. Il continue néanmoins de fréquenter des chrétiens et est convaincu par eux qu’il doit fuir en Jordanie. Ce qu’il fait avec sa femme et ses enfants. Pris en charge par un réseau chrétien à Amman, il devient gardien d’une église et tous quatre seront baptisés. Mais ses frères ont retrouvé sa trace ; ils l’enlèvent et dans un endroit désertique, l’un de ses frères tire sur lui et ils le laissent, croient-ils agoniser.. Recueilli par un passant, il sera soigné et l’ambassade de France à Amman lui accordera un visa pour qu’ils quittent la Jordanie, lui et les siens car ils n’y sont plus en sécurité.

 

Il faut s’interroger sur cette terrible chape de plomb qui paralyse les communautés musulmanes sunnite ou chiite en ce qui concerne les droits de l’homme et de la femme, et les sociétés aujourd’hui montrent la difficulté à les obtenir ; cette lecture jusqu’auboutiste de la charia, ensemble législatif millénaire interdit la liberté de choisir sa religion, ou d’en changer lorsqu’il s’agit uniquement de quitter l’islam. Joseph Fadelle souhaiterait par exemple émettre des doutes sur la personnalité du prophète Mohamed : «Je déchante quand je lis que Mohamed s’est marié avec une fille de sept ans et qu’il prend la femme de son fils adoptif Zaïd comme septième épouse… Le comportement et la vie du prophète deviennent source de honte pour moi ». Il proteste aussi contre l’inégalité coranique de l’homme et de la femme : « Je ne saisis pas l’insistance du Coran à définir la supériorité et le pouvoir des hommes sur les femmes ».

 

Joseph Fadelle souffrira d’abord de l’impossibilité de parler de ses réflexions avec son entourage ou des clercs. Conduit par son père devant l’Ayatollah Mohamed Sadr, à Najef, pour obtenir une fatwa, l’éminent religieux, père de Moktada, 3e personnage actuel de l’Etat irakien et dirigeant une milice très active, déclare : « S’il se confirme que Fadel est chrétien, alors il faudra le tuer et Allah récompense celui qui accomplira cette fatwa » (sic). En Jordanie, le représentant du Haut Comité des Réfugiés, Sofiane, un Algérien, l’empêche d’obtenir un visa pour la France, qui est accordé à sa famille, malgré les tentatives d’assassinat. Enfin, au moment de leur départ en France, dûment munis de visas, les autorités douanières jordaniennes multiplieront les formalités pour qu’ils ne puissent pas prendre l’avion. En fait toute la société musulmane, même des« laïques »comme Sofiane , se mobilisent contre un des leurs converti à une autre religion.

 

Les Chrétiens d’Orient éprouvent beaucoup de réticences dans le cas des demandes de conversion de la part de Musulmans car ils craignent les représailles ; toute forme de prosélytisme envers les musulmans est pratiquement interdit par les Eglises catholiques et orthodoxes locales dans leurs circonscriptions. Seuls, les Eglises protestantes l’autorisent, au Maroc, en Algérie, en Egypte, en Iran, entre autres et leurs missionnaires sont souvent expulsés comme récemment d’Algérie et du Maroc. Lorsque Joseph Fadelle blessé par son frère est conduit dans un hôpital chrétien d’Amman, l’Evêque prévenu interdit qu’on le soigne, et c’est un médecin privé qui l’opèrera à domicile !

 

Ce livre souligne les difficultés de la vie quotidienne des Chrétiens d’Orient, pris, comme leurs concitoyens musulmans, dans les filets du Statut personnel qui fait que de la naissance à la mort, l’éducation, le mariage, le divorce, l’héritage, l’enterrement sont des actes gérés uniquement par le clergé communautaire, pratiquement dans tous les psys musulmans, sauf en Turquie et partiellement en Tunisie. D’autre part, Joseph Fadelle nous fait remarquer que « le blasphème envers les autres religions est normal chez les Musulmans » (page 171), tellement ils méprisent les non-musulmans. Les conséquences en sont terribles : « j’ai souffert du fait de l’absence de liberté qu’impose la société musulmane, dont ma famille n’a pas osé se défaire par orgueil et souci de respectabilité ». (page 169). Tout ce livre puissant est résumé dans cette phrase.

 

Christian Lochon

 

 

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Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 05:20

couv9046g_260-1-.jpgVoici une recension de livre rédigée par Christian Lochon, membre du réseau Chrétiens de la Méditerranée, pour l'Académie des Sciences d'Outre Mer. Bonne lecture!

 

 

BADALIYA (AU NOM DE L’AUTRE) de Louis Massignon

Présenté par Maurice Borrmans et Françoise Jacquin

(Paris, Cerf, 2011)

 

 

De 1947 à 1962, le Pr. Louis Massignon (1883-1962), chrétien et profondément attaché au dialogue islamo-chrétien, a animé une association de croyants, qui, par la prière, le jeûne, le partage des souffrances, a réagi aux évènements dramatiques de cette période, les persécutions des Chrétiens d’Orient, l’exode des Palestiniens après la création de l’Etat d’Israël et la guerre d’Algérie avec ses incidences dans l’hexagone, alors « métropole ». Le Père (blanc) Maurice Borrmans, ancien directeur de l’Institut Pontifical d’Etudes arabes de Rome et auteur, entre autres, de Tendances et Courants de l’Islam arabe contemporain Münich, Kaiser et Mainz, 1982) et de Jésus et les Musulmans d’aujourd’hui (Desclée de Brouwer, 2005), a rédigé la présentation de la Badaliya (pages 19 à 48), le chapitre « Essai d’une Badaliya nouvelle » ; il a recueilli sept témoignages de personnalités acquises à cette action (pages 329 à 345) et écrit la conclusion (pages 375 à 379). D’autre part lui-même et Madame Françoise Jacquin ont rédigé de précieuses notes sur les 15 lettres annuelles et les 91 convocations mensuelles de l’Association en s’appuyant particulièrement sur trois ouvrages : Opera Minora en 3 volumes, de Louis Massignon (Beyrouth, Librairie Orientale, 1962), Louis Massignon, l’hospitalité sacrée de Jacques Keryell (Paris, Nouvelle Cité, 1987), Les Frères Prêcheurs en Orient, les Dominicains du Caire de Dominique Avon (Cerf, 2005). D’autres sources sont citées en note, page 19. On trouvera, page 265, un résumé des 13 premières lettres de la Badaliya.

 

Les témoignages sur la Badaliya après Massignon ont été rédigés par Jacques Keryell (page 349), Jacques Wardenburg (page 253), le Père (O.M.) Luc Moreau (page 355), le Père (jésuite) Arij Crollius (page 362), André de Peretti (page 362), Dorothy Buck (page 368), le Père (jésuite) Paolo Dall’Oglio (page 271). A cela s’ajoute un index des noms propres cités (page 381 à 395). Le chapitre aux origines de la Badaliya par le Père Borrmans apporte des éléments biographiques sur la genèse de cette association mythique. La carrière prestigieuse du Pr. Louis Massignon, titulaire de la chaire de sociologie des pays musulmans au Collège de France (1924) et directeur d’études de l’EPHE (1933), rédacteur en chef de la Revue et de l’Annuaire du Monde musulman, avait été précédée par une formation universitaire solide, non dépourvue d’aventures risquées ; il traversa , en 1904, le Maroc de Tanger à Fès, se vit confier dans l’Iraq ottoman une mission archéologique et d’espionnage, entra dans Jérusalem en 1917 comme officier de la liaison aux côtés de son homologue britannique T.E.Lawrence. Son mariage avec sa cousine Marcelle Dansaert, qui le soutint « en Badalya », devait le conduire à mener une vie plus calme, ainsi que son ordination de prêtre melkite, au Caire, le 28 janvier 1950.

 

C’est avec une amie cairote d’une grande famille commerçante syrienne, installée à Damiette, Mary Kahil, qu’il va fonder la « Badaliya », définie comme « l’Aumône de soi » et pour Dominique Avon comme « sodalité de prière aux dimensions internationales » (page 36). En effet, c’est dans ce cadre que Louis Massignon rencontrera à Paris Gandhi en 1931, mais aussi Mohamed Iqbal, Lanza Del Vasto, Taha Hussein.

 

Damiette représente la captivité de Saint Louis et l’action de la « Badaliya » sera souchée sur des personnages apotropéens, c’est-à-dire qu’ils détournent le mal des autres en le prenant sur soi, comme Fatima « orante humiliée qui préfigure l’intercession de Marie » (page 177). La patronne en sera la « Vierge au Voile » (« Pokrov ») icône vénérée à Constantinople puis à Kazan. Mary Kahil dont Jacques Keryell a écrit une excellente biographie (Geuthner, 2010), présentée dans notre Revue, avait contribué aux conférences des Mardis de Dar el Salam, temple anglican racheté par elle dans le quartier cairote de Garden City, et qu’elle offrit au clergé melkite. L’universitaire copte égyptien Naguib Baladi participera à ces entretiens qui portaient sur les modèles de sacrifice pour les autres, Jésus ou Al Hallaj. La hiérarchie musulmane de l’Université d’El Azhar critiquera dans une fatwa « ce Groupe d’Etudes de Dar el Salam, missionarisme camouflé en orientalisme scientifique d’enseignement supérieur ». Les Chrétiens d’Orient, pour la plupart, ne comprirent pas non plus la dimension spirituelle d’Association dont les adhérents étaient traités de « Coranisants » ne voulant pas contribuer à la christianisation des musulmans. Mais l’action militante portait sur un autre terrain, par exemple, celle de jeûner pour qu’il se trouve des prêtres ouvriers musulmans (sic), ou en liaison avec le Comité chrétien d’Entente France-Islam, où Jean Scelles joua un grand rôle, le Comite France-Maghreb, les Amis de Gandhi, et en se référant à des penseurs comme Bergson, Léon Bloy, Hampaté Ba, Régine Pernoud, Germaine Tillon, Arnold Toynbee. En animant une réunion sur la Guerre d’Algérie, le 17 février 1958, Louis Massignon fut frappé et presque assommé par une chaise lancée par un défenseur de l’Algérie française. Les militants de la Badaliya se référaient aux Pères Mercédaires, religieux qui s’établirent au XVe siècle à Tripoli de Libye,à Tunis et à Alger pour racheter des captifs européens des bagnes corsaires, le Père de Foucauld, Frédéric Ozanam, Teilhard de Chardin, le père Jean de Mesnace, Denise Masson et les organismes académiques chrétiens établis à Tunis (1926) comme l’Institut des Belles Lettres Arabes (des Pères Blancs), ou au Caire (1953) l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales. Louis Massignon suivit dans cet esprit avec passion les débats du Concile œcuménique de Rome (1962).

 

La Badaliya s’était d’abord adressée aux Chrétiens d’Orient encouragée par Mgr. Pierre Medawar, Auxiliaire du Patriarche melkite au Caire. Des convertis au Christianisme l’encouragèrent, comme Mg. Mulla Zadé, turc de Crête, qui enseigna l’arabe au PISAI (1924) et le père Jean Mohamed Abdeljalil, brillant intellectuel marocain. Le Père (libanais) Youakim Moubarak essaiera de maintenir le Groupe Badaliya de Paris. Des usages orientaux seront adoptés comme le Jeûne de Jonas de 3 jours, commémoré à Mossoul, trois semaines avant le Carême. La Badaliya réagira au moment des pogromes anti grecs de septembre 1955, effectués à Izmir et à Istanbul. D’ailleurs le Père Paolo Dall’Oglio, cité plus haut, rappellera que « la Badaliya est conçue pour les chrétiens orientaux en milieu musulman » (page 372).

 

L’action de rapprochement avec les Musulmans s’accomplira en citant les ésotéristes et soufis musulmans, Hassan Al Basri, les Nusseyris, Ibn Sab’in, Ibn Al Farid, Ibn Arabi, Mohamed Al Jaroudi, la confrérie des Tchistiyya ou Abu Madyan Shuayb de Tlemcen qui avait construit une « Zaouïa » à Jérusalem, détruite en 1968 avec tout le quartier maghrébin par les Israéliens pour dégager une grande esplanade devant le Mur du Temple. Des allusions à la jurisprudence (Mohamed Chaféi, l’Ecole malékite, Tayeb el Oqbi et Ben Badis) ou aux évènements historiques (Morisques, Capitulations, le Cherif Hussein, Hassan al Banna, la révolution égyptienne) devaient familiariser les adhérents à l’histoire des relations franco-arabes, ainsi que la sensibilisation au sort « des 500 000 prolétaires musulmans algériens immigrés dans la métropole (en 1956) » (page 317), les allusions nombreuses à la Guerre d’Algérie, au rôle de Messali Hadj ou de Ferhat Abbas, la manifestation parisienne du FLN (17/10/1961) qui fit 200 victimes, puis les Accords d’Evian (1961).Pour la paix et l’entente Louis Massignon, sa famille et ses amis devaient « institutionnaliser » un certain nombre de pèlerinages, à Tamanrasset, où il se rendit avec son épouse en 1950, à Ephèse sur la tombe des 7 Dormants, sur lesquels le Pr. Massignon publiera une étude consacrée aux cultes qui leur sont rendus depuis le Maroc jusqu’à l’Indonésie, en passant par la Bretagne, à Vieux Marché ou en Algérie près de Sétif, et à El Abiodh Sidi Cheikh, siège de la confrérie des Cheïkhiya (à laquelle appartient notre Confrère le Dr. Dalil Boubakeur) et lieu de formation des Petits Frères de Jésus (ex de Foucauld), à Isé au Japon, et à Lourdes, où eut lieu, en décembre 1958, un pèlerinage marial commun islamo-chrétien.

 

Cet ouvrage, on s’en rend compte, permettra aux Massignoniens de mesurer le parcours du fondateur de la Badaliya et son action démultipliée au service des Chrétiens d’Orient et des Musulmans. Il permettra de faire le point sur ce mouvement qui prend des formes nouvelles adaptées aux situations actuelles. La masse d’informations ainsi rassemblées de la manière la plus scientifique par le père Borrmans et Madame Jacquin montre en tout cas que l’exemple de Louis Massignon est toujours aussi digne d’être suivi. Pour une deuxième édition, on rétablira l’orthographe de Ferhat Abbas (page 72 note 4), des Alaouites (page 208)

 

Christian Lochon

 

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Dimanche 13 février 2011 7 13 /02 /Fév /2011 07:04

 

         51mPBxNF2KL._SL160_AA160_.jpg Musulmans et coptes sont les deux communautés principales connues vivant en Egypte. Pourtant d’autres citoyens égyptiens ont contribué et contribuent à faire connaître l’Egypte et ce sont les chrétiens non-coptes, venus sur les bords du Nil, aux XVIIIe et XIXe siècles, pour fuir les persécutions ottomanes : melkites catholiques et orthodoxes, syriaques, arméniens (certains seront premier ministre des khédives).

             Le Père Georges Anawati est l’un d’eux ; son grand-père avait fui sa ville natale de Homs en Syrie, en 1860, pour échapper aux massacres des chrétiens. Son père devint directeur du Port d’Alexandrie et anobli comme bey par le khédive ; notable de la communauté grecque-orthodoxe d’Alexandrie, il enverra ses enfants dans les collèges catholiques réputés de la ville. En 1905, Alexandrie comptait 100 000  étrangers (dont 37 000 Grecs) sur 400 000 habitants. Deux autres concitoyens du Père Anawati deviendront également dominicains : Jean de Menasce, d’origine juive, et Gaston Zananiri grec-catholique.

             Georges Anawati fera ses études de pharmacie à l’Université Saint-Joseph (jésuite) à Beyrouth, puis se spécialisera en chimie industrielle en 1926 à Lyon . Il aura donc, d’abord, une formation scientifique. Tous ceux qui lui rendront visite dans sa chambre du couvent des Dominicains du Caire verront le laboratoire qu’il y avait installé et où il continuait à faire des expériences. En fait, il restera toute sa vie un expérimentateur et il conduira ses recherches en islamologie avec une rigueur de scientifique.

             C’est à l’âge de 19 ans que, comme deux de ses frères, il passe au rite   catholique latin. Après avoir, avec un de ses frères, géré une pharmacie dans le centre-ville d’Alexandrie, il décide, à 29 ans, d’entrer dans l’ordre dominicain. Il accomplira ses études de théologie en France durant six ans, s’inscrira à l’Université d’Alger pour y étudier l’arabe avec les grands orientalistes de l’époque, Cantineau, Levy-Provençal, les frères Marçais, Léon Gauthier. Il retrouve l’Egypte avec joie, après dix ans d’absence, en 1944, pour résider jusqu’à la fin de sa vie dans le couvent dominicain du Caire, situé près d’El Azhar. En 1953, il sera l’un des fondateurs de l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales (IDEO), qu’il fera connaître mondialement. En 1962, conseiller pour les relations avec l’islam au Concile de Vatican II à Rome, il y jouera un rôle très important de rapprochement avec les musulmans aux côtés du Patriarche melkite catholique, Maximos IV, et du père (marocain) Jean-Mohammed Abdel Jelil.

             C’est en Algérie, dans l’oasis du sud-oranais, El Abiodh Sidi Cheikh, connu pour la confrérie des Ouled Sidi Cheikh, et d’où est originaire la famille du Recteur de la Mosquée de Paris, Dr Dalil Boubakeur, qu’en 1942 le Père Anawati se rendit au couvent des Petits Frères du Sacré Cœur qui y avaient installé leur noviciat. Il fut impressionné par cette cohabitation entre musulmans et chrétiens et se lia d’amitié avec le Frère Louis Gardet qui l’y reçut cordialement. Il rencontra aussi  les Petites Sœurs de Jésus, auxquelles il ne manquera pas de rendre visite lors de ses innombrables voyages dans le monde.

             Parmi ses amis laïques, se détachent le Pr Youssef Karam, d’origine libanaise et enseignant la philosophie à l’Université d’Alexandrie, l’orientaliste anglais Norman Daniel, spécialiste de l’influence de la civilisation arabe au moyen-âge, et qu’il autorisera à construire  une maison dans le jardin du couvent dominicain, pour y terminer ses jours, Mary Kahil, d’une grande famille d’origine syrienne, qui lui fit rencontrer le Pr Louis Massignon.  Il entretiendra avec tous l’amitié d’une vie entière.

             Sa connaissance de l’islam dans les domaines de la théologie et de la philosophie lui attirera aussi des amitiés profondes avec des universitaires égyptiens comme  Taha Hussein, Mahmoud el Khodeyri, Abderrahman Badaoui, que l’on surnommera « cheikhs au tarbouche », formés à la Sorbonne et d’un esprit particulièrement ouvert, le philologue Ibrahim Madkour qui le fit entrer à l’Académie de Langue Arabe du Caire ; il fut très lié avec le syrien Osman Yahya, spécialiste d’Ibn Arabi et son éditeur des  Futuhat-Al-Makkiyya , publication contestée par les traditionalistes, et qu’il accueillit longtemps dans son couvent.

             Le Père Anawati était aussi l’ami des humbles, partageant avec ses compatriotes égyptiens de quelque classe à laquelle ils appartiennent, un sens de l’hospitalité, de l’amitié, de l’égalité aussi. Ainsi, de Ramadan, que nous connûmes tous comme portier du couvent et majordome de la communauté dominicaine,  très attaché au Père Anawati, qui le lui rendait bien, plaisantant et riant avec lui ; son fils Mahmoud, qui grandit au couvent, devait aider le Père dans ses derniers moments, avec cette fidélité qui transcende les différences religieuses artificiellement entretenues.

             Traducteur et interprète d’Averroes, le Père Anawati jouira de l’estime de tous ses pairs qui l’inviteront dans la plupart des universités prestigieuses, Mc Gill à Montréal, UCLA à Los Angeles et l’Université catholique de Louvain, qui lui accordera en 1978 un doctorat honoris causa pour sa publication des cinq premiers livres de la Métaphysique en texte arabe et sa traduction des dix livres de la Métaphysique en français.

             C’est avec Louis Gardet qu’il publie, dès 1948 une Introduction à la théologie musulmane, suivie de Dieu et la destinée de l’homme. Il ne pourra pas terminer le troisième ouvrage de la série Dieu, existence, attributs et noms.

             Toute sa vie, il prendra soin de valoriser le patrimoine culturel de la civilisation arabe, « souvent ignoré en Occident », écrit-il,et expliquera les raisons pour lesquelles la langue arabe s’imposa comme langue de culture scientifique grâce à un énorme effort d’élaboration d’une terminologie. Les spécialistes arabes lui sauront gré de ses recherches.

             Néanmoins il éprouvera des difficultés avec les cheikhs conservateurs d’El Azhar. Les concordistes, entre autres, se montreront les plus agressifs avec leurs diatribes redondantes sur le prosélytisme des chrétiens et sur les chercheurs non-musulmans d’islamologie. Dans une tribune libre du Monde du 5 janvier 1988, intitulée  D’abord l’aggiornamento de l’islam ,                                                      il rappelait le profond déclin culturel qui nécessitait une distinction du spirituel et du temporel pour que les musulmans « ne restent pas prisonniers d’un islam sclérosé, frappé d’immobilisme doctrinal ». Quant à la charia, elle est inadaptée. Il concluait : « S’il fallait caractériser ma position, je dirais que je suis pour une société à base d’un humanisme théocentrique intégral qui ferait place aux exigences des trois grands monothéismes et à celles du monde contemporain ».

             Tous ceux qui ont connu le Père Georges Anawati prendront plaisir à lire cette biographie éclairante que lui a consacrée le Père Jean-Jacques Perénnès. Les autres lecteurs apprendront le rôle important qu’il aura joué dans l’élaboration des bulles Nostra Aetate et Lumen Gentium rédigées à l’ issue du Concile de Vatican II, dirigé par Jean XXIII, puis Paul VI, et qui donnaient les directives d’ouverture vers les religions non-chrétiennes, de même que la création du Secrétariat pour les Non Chrétiens (1964). En mars 1965, le cardinal König, archevêque de Vienne, donnera une conférence à l’université d’El Azhar devant oulémas et étudiants musulmans du monde entier. Une première, préparée par le Père Anawati, l’Egyptien chrétien voisin d’El-Azhar.

             Ce spécialiste d’Averroès aura donné de l’espoir aux croyants musulmans et chrétiens du dialogue interreligieux, de même qu’il aura fait connaître civilisation et religion musulmanes aux non-musulmans académiquement mais aussi scientifiquement. Il est un modèle pour tous ceux qui pensent que le dialogue interméditerranéen est nécessaire à l’élaboration du Projet d’Union pour la Méditerranée. L’ouvrage du Père Perénnès nous l’aura, avec justesse, rappelé. Christian  Lochon, membre du réseau Chrétiens de la Méditerranée

 

 

 

 

 

 

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Mercredi 12 janvier 2011 3 12 /01 /Jan /2011 06:00

Prêtre en Algérie : 40 ans dans la maison de l’Autre

Bernard Janicot

JANICOT-Bernard.JPGL’Église catholique présente en Algérie cherche aujourd’hui à rester fidèle aux valeurs qui l’ont fait vivre depuis l’indépendance du pays. Pour la petite communauté qu’elle est devenue, c’est accepter de vivre dans « la maison de l’Autre », dans une présence au quotidien, faite de services et de rencontres. Bernard Janicot aime profondément l’Algérie, son pays d’adoption depuis quarante ans. À travers son récit-témoignage, il nous parle de ses amitiés algériennes, de son travail dans une bibliothèque au service des étudiants, à Oran, de l’Islam et du dialogue islamo-chrétien, des événements heureux ou douloureux vécus au cours de ces longues années. En Algérie, écrit-il, l’Église catholique aura encore des évolutions à vivre, peut-être des épreuves à accepter ; il lui faudra, comme elle a su le faire depuis six décennies, s’adapter, à la place qu’on voudra bien lui faire. En s’efforçant de garder une présence « aimante », signe de la tendresse de Dieu pour tout homme, sans durcissement, sans amertume, sans nostalgie. Puisse-t-elle trouver les chemins de ce renouvellement permanent, pour demeurer, dans des circonstances nouvelles et peut-être un peu plus difficiles, fidèle au témoignage qu’elle a vécu depuis 1962. Télécharger la présentation.

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