Balfour : dans les coulisses de l’histoire – OLJ

Balfour : dans les coulisses de l’histoire
RÉCIT

Une lettre, une promesse, 67 mots, et une signature griffonnée en bas de page ont semé la discorde en posant les jalons du futur État israélien.

Claire RIOBÉ | OLJ

Londres, Foreign Office. Une lettre, une promesse, 67 mots, et une signature griffonnée en bas de page : Arthur James Balfour. C’est la genèse, en ce 2 novembre 1917, du « rêve sioniste » porté par le peuple juif, et avec lui du futur État d’Israël.

Balfour, c’est le nom d’un homme, bien sûr, et derrière lui, une puissance coloniale largement dominante sur la scène mondiale. Ministre britannique des Affaires étrangères, chef du Parti conservateur, Arthur Balfour s’adresse ce jour-là à lord Lionel Walter Rothschild « de la part du gouvernement de Sa Majesté », attestant publiquement le banquier et financier du mouvement sioniste du soutien de la Grande-Bretagne au fameux projet sioniste. « Le gouvernement de Sa Majesté (…) envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif », écrit alors lord Balfour, dans une lettre où les Arabes de Palestine ne sont mentionnés que par la négative, comme « les collectivités non juives ». « Ainsi, une nation promet solennellement à une seconde le territoire d’une troisième », dira avec humour le journaliste sioniste Arthur Koestler.

Le sionisme, dans son acception politique, apparaît à la fin du XIXe siècle en Europe et aux États-Unis. Il prône alors la création d’un État pour les juifs en terre palestinienne, pour la diaspora dispersée à travers le monde. Depuis son premier congrès en 1897, le mouvement n’a de cesse de demander un appui au sein de la communauté internationale. Après s’être brûlé les ailes auprès des ministres du tsar Nicolas II, le pape Pie X et le kaiser Guillaume II, son président Heim Weizmann recherche un soutien britannique. Et il ne va pas être déçu, au moins dans un premier temps.

Comment expliquer cette prise de position, clairement hétérodoxe à l’époque, de la part de l’empire britannique ? Sentimentalisme soudain de la couronne ? Philanthropie de Balfour ? Ni l’un ni l’autre, d’autant plus que le mouvement est rejeté au sein même du cabinet anglais par les représentants de la bourgeoisie juive britannique : elle voit en la création de cet État une dangereuse atteinte à son statut social, et une potentielle fragilisation de l’ensemble de la diaspora juive. La Grande-Bretagne, enlisée depuis trois ans dans une Première Guerre mondiale qu’elle est en train de perdre, finit pourtant par répondre favorablement à l’appel qui lui est lancé.

Contrôler le Proche-Orient à l’issue de la guerre
Les enjeux de long terme qui motivent la couronne britannique sont un secret de polichinelle. L’Empire ottoman, « homme malade de l’Europe » allié à l’Allemagne, et sous lequel est administrée la Palestine, est en déliquescence. La Grande-Bretagne occupe au contraire une position privilégiée au Moyen-Orient, qu’elle a historiquement contribué à définir en y développant un empire « par traités ». La conférence de San Remo de 1920 (qui prolonge les accords Sykes-Picot, où la France et la Grande-Bretagne avaient initié le partage des terres du Proche-Orient à l’issue de la guerre) attribuera d’ailleurs la Palestine à l’influence britannique.
S’implanter durablement sur le territoire palestinien est une occasion en or pour la couronne britannique de sauvegarder le canal de Suez – ligne vitale de l’empire –, mais aussi de protéger l’accès des routes commerciales vers les Indes et de maîtriser les ressources pétrolières de la région. La déclaration Balfour fait ainsi partie d’un plan plus large de contrôle du Proche-Orient, ce dont les sionistes ont parfaitement conscience. Elle « ne doit pas être regardée comme une promesse faite pour des motifs sentimentaux », dira Winston Churchill, alors ministre de l’Armement en 1917, mais bien comme « une mesure pratique prise dans l’intérêt d’une cause commune ».

Alchimie anglo-sioniste et soutien américain
Balfour, c’est aussi un véritable coup médiatique du gouvernement anglais, qui souhaite remercier les efforts économiques, politiques et militaires consentis par la communauté sioniste depuis le début de la guerre. Efforts incarnés en la personne de Chaïm Weizmann, leader du mouvement et scientifique au service des Britanniques. Le chimiste met au point en 1916 un mécanisme de fermentation permettant de produire de grandes quantités d’acétone, une molécule essentielle à la fabrication de la dynamite, que la Grande-Bretagne pourra utiliser massivement dans le conflit. En offrant la possibilité à la diaspora juive de s’installer en « Terre promise », la Grande-Bretagne semble ainsi renouer avec la communauté sioniste d’Europe de l’Ouest, et sceller une alliance de long terme avec cette dernière.

Balfour, enfin, c’est une lutte d’intérêts à court terme gardés longtemps secrets entre la Grande-Bretagne, les États-Unis et l’Allemagne. Très fragilisés économiquement par le conflit mondial, les Britanniques s’apprêtent en 1916 à accepter les démarches de paix lancées par l’Empire allemand. Mais, dans le même temps, le mouvement sioniste demande à rencontrer secrètement le gouvernement britannique la même année. Sa proposition est simple : le mouvement peut user de son influence aux États-Unis et inciter ces derniers à entrer en guerre comme alliés de la Grande-Bretagne, en échange de la création d’un foyer juif en Palestine. Les États-Unis abritent alors la communauté juive la plus importante de la diaspora, qui y émigre par vagues successives depuis les années 1870. La Grande-Bretagne, qui cherche à tout prix à accélérer la fin de la guerre et stopper son endettement, accepte – il lui faut obtenir un soutien rapide des banques juives anglaises et américaines. Les États-Unis font volte-face au début de l’année 1917, rompant avec leur isolationnisme légendaire, et entrent dans le conflit. Alimentée par les préjugés répandus à l’époque contre les populations juives, l’initiative britannique attribue en fait un supposé pouvoir, qui s’avère aujourd’hui démesurée, à la diaspora juive en Occident comme en Russie.

De l’étincelle à l’incendie
La déclaration Balfour bafoue deux engagements pris par les Britanniques en 1916, à savoir soutenir l’indépendance des communautés arabes dans la région (à travers la création d’un « grand État arabe indépendant ») et internationaliser la Palestine lors du dépeçage de l’Empire ottoman. Le général Mac Mahon avait en effet assuré quelques années auparavant le chérif de La Mecque du soutien de la couronne britannique dans la libération de la péninsule Arabique. La déclaration Balfour jette pourtant cette promesse aux orties. La tentative avortée de Chebli Jamal (secrétaire de la délégation de Palestine) pour négocier la révocation de la déclaration reste en travers de la gorge des communautés arabes. Dans une lettre ouverte à Winston Churchill, il déclarera : « Les Palestiniens n’abandonneront jamais la lutte pour leur pays. »
La politique de la Grande-Bretagne dans les années qui suivent la déclaration exacerbe les tensions entre communautés juives et arabes et favorisent la dégradation des relations parmi les États du Moyen-Orient. Après avoir joué avec le feu, le gouvernement britannique semble bien incapable de contrôler l’incendie israélien qu’il a provoqué en tout état de cause. Il se retire de Palestine en 1948, laissant aux Nations unies le soin de créer un plan de partition de la région.
Balfour, qui suscita tant d’ambitions et de passions, produit ainsi un terreau fertile idéal aux futurs conflits de la région. Cent ans plus tard, celle-ci demeure pour les uns une erreur stratégique colossale, pour les autres une tromperie honteuse et indélébile.