Mardi 18 octobre 2011 2 18 /10 /Oct /2011 05:53

Antonios NaghibChristophe Roucou, Directeur du Service des Relations avec l'Islam (SRI) de la Conférence des Evêques de France et partenaire de Chrétiens de la Méditerranée, nous transmet l'appel du cardinal Naguib et le témoignage d'une musulmane :

 

 

 

 

Appel de l’Église Catholique d’Égypte

 

« Soyez joyeux dans l'espérance, patients dans la détresse, persévérants dans la prière…Ne rendez à personne le mal pour le mal. Ayez à cœur de faire le bien devant tous les hommes. S’il est possible, pour autant que cela dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes…Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien » (Romains 12,12-21-TOB). Par ces recommandations de Saint Paul, nous cherchons notre chemin, en ce moment où il est difficile d’avoir une vision claire du présent et de l’avenir.

Le cœur meurtri, nous nous unissons à toutes les forces nationales sincères, responsables du présent et du futur de notre chère Patrie, pour manifester notre profonde douleur pour les évènements sanglants, subis par des fils et des filles fidèles et sincères, qui ont voulu contribuer à la marche démocratique du pays, par des manifestations pacifiques, comme de centaines d’autres groupes de citoyens. Malheureusement elles se sont terminées par la mort violente de 22 coptes et de 3 soldats, et par 329 blessés, d’après les déclarations officielles. Nous élevons nos prières pour le repos d’âme des décédés, la guérison des blessés, et le réconfort des familles endeuillées. Nous demandons que les Messes et les prières du dimanche prochain 16 Octobre, soient consacrées à ces intentions. Nous nous sommes unis aussi à tous les chrétiens dans la prière et le jeûne, à l’appel de Sa Sainteté le Pape Shenouda III, pour que le Seigneur accorde Sa paix à notre cher Pays.

Tout en condamnant de nouveau tout acte de violence et tous ses auteurs, nous appelons les responsables à prendre les mesures nécessaires et fermes, pour assurer la sécurité, établir les solutions claires et stables aux problèmes qui causent les tensions et les conflits, respecter la suprématie de la loi dans le traitement des conflits et des crimes, et veiller à l’objectivité des media. Nous avons pleine confiance que le Conseil Supérieur des Forces Armées, le Gouvernement et la Magistrature, sont à même de conduire le pays à la stabilité et la sécurité, dans la garantie du bien et de la dignité de tous les citoyens.

Nous appelons tous les membres de nos Églises à se dédier de toutes leurs forces à vivre dans un esprit de citoyenneté sincère, et de fraternité bienveillante avec tous leurs frères et sœurs de la Patrie, et de travailler avec assiduité dans tous les domaines et toutes les positions. Nous les appelons aussi à participer, en Égypte et à l’Étranger, dans l’action politique et électorale en cours - c’est un devoir sacré auquel il n’est pas permis de renoncer – en vue d’établir un État démocratique moderne, fondé sur la loi et la citoyenneté complète, et basé sur l’égalité, la justice et la garantie des libertés. Ceci pour assurer à l’Égypte un avenir meilleur, resplendissant par l’espoir et le travail, auquel nous continuons à contribuer généreusement, à travers nos institutions éducatives, caritatives et de développement, au service et pour le bien de tous les citoyens de notre cher Égypte, confiants en la divine Providence qui nous soutient.

Que le Dieu tout-puissant et bienveillant nous y aide, pour Sa gloire et le bien de tout le Pays, par la bénédiction de la Sainte Vierge Marie, Reine de la Paix.

Kobry-El-Koubbeh, Le Caire – Le 13.10.2011

+ Antonios Naguib

Patriarche Cardinal d’Alexandrie des Coptes Catholiques

Président de l’Assemblée de la Hiérarchie Catholique d’Egypte

 

L’automne égyptien

Basma Amin, 10/10/2011

 

Témoignage oculaire devant Dieu à propos des événements de Maspero. Publié par Basma Amin lundi 10 octobre à 5.19 h sur Facebook

 

[Note : Les lieux auxquels le témoignage fait référence peuvent être facilement situés sur Google Maps en tapant Ramsis Hilton Cairo. Shubra est le quartier à majorité chrétienne où le début du cortège a commencé.]

Je vais essayer d’écrire les choses les plus importantes qui se sont produites hier. Je précise que j’ai suivi le cortège après l’appel à la prière du soir et que j’ai marché avec les manifestants jusqu’à ce que débute l’attaque des voyous provocateurs (baltageyya) à proximité de Maspero. J’étais présente lorsque l’armée a ouvert le feu avec les blindés sur les manifestants. Je suis restée dans le Ramsis Hilton jusqu’à neuf heures du soir. Je suis sortie de l’Hilton en direction de la Place Tahrir du côté du musée égyptien.

Première chose, il y a quelques jours j’ai entendu parler du cortège par hasard sur internet. Ensuite, un des participants m’a téléphoné, un garçon chrétien qui s’appelle ‘Âdel et que je connais depuis la Place [Tahrir], et il m’a demandé de venir munie d’une caméra avec les journalistes pour couvrir le cortège, qui devait commencer à Shubra et qui devait se diriger vers Maspero.

‘Âdel était au téléphone avec moi tout le temps pour me permettre de suivre [les faits] avec lui jusqu’à ce que j’arrive sur les lieux. Il m’a dit que la préparation avait commencé tôt le matin à Shubra. Puis le cortège est arrivé près de Bulaq Abu l-‘Ala’, à côté de l’arrêt de Isaaf. À ce stade, nous avons commencé à filmer.

Tout était très tranquille. La majorité des participants étaient des femmes et des enfants, des familles, des gens normaux et il y avait de nombreux musulmans qui participaient et partout des personnes se penchaient aux fenêtres pour regarder. En somme [les soldats] ont pu se rendre compte que les manifestants ne portaient pas d’arme et rien de tout ce qu’on a pu dire par la suite. Ils nous ont dit que certains provocateurs de la zone de Sabtiah leur avaient lancé des blocs de béton et des morceaux de verre alors qu’ils passaient sous le tunnel Ahmed Helmy et à ce point je me suis rendu compte que les problèmes allaient commencer, comme d’habitude.

Puis, lorsque le cortège est arrivé assez près du Ramsis Hilton nous avons commencé à voir que des blocs de béton étaient jetés sur le cortège depuis les rues latérales et les gens se sont mis à courir. Les femmes et les enfants ont commencé à s’enfuir et les jeunes à répondre aux attaques. Les gens ont maintenu une attitude pacifique malgré tout et pour échapper aux provocateurs tous se sont dirigés vers Maspero, comme cela était prévu dès le début.

Nous avons été surpris par un bruit très fort de tirs à blanc du côté de Maspero et en un coup un mouvement désordonné s’est formé, des cris se sont élevés et les gens ont commencé à courir. À ce moment, je me trouvais sous le pont en direction du Nil et devant moi il y avait un photographe. Et d’un coup j’ai vu les blindés de l’armée ouvrir le feu vers nous et sur les gens, au hasard. C’était comme dans un cauchemar et cela m’a rappelé le 28 janvier [première journée d’affrontements violents à Tahrir]. Les blindés continuaient à tourner et à tirer.

Alors je suis retournée vers l’entrée du Ramsis Hilton. Scène de panique. Les blessés allaient et venaient de la porte de l’hôtel. Les gens les faisaient s’étendre par terre. J’ai vu des gens frappés par des balles au ventre et au visage, beaucoup étaient évanouis et à cette vue j’ai commencé à perdre le contrôle. De nombreuses femmes décrivaient les blindés et disaient qu’ils écrasaient les jeunes en les tuant. Un jeune qui était en tête du cortège est venu et il a dit la même chose.

Il y avait un climat d’hystérie, de terreur et des cris terribles, mais la chose bizarre est que les discours et les réactions des gens étaient contradictoires. Pour certains, les responsables étaient l’armée, ils haussaient la voix et insultaient le Conseil militaire en l’accusant d’avoir tout organisé pour faire croire aux gens l’histoire de la fitna [la division entre chrétiens et musulmans] de manière à [les distraire et] éviter les critiques. Les autres étaient convaincus que tout le problème était causé par les “salafistes” [= extrémistes islamistes] qui s’étaient mis d’accord avec le Conseil militaire pour exterminer les chrétiens et faire place nette, en brûlant les églises et en les tuant avec des armes lourdes, comme cela s’était produit.

Je suis restée à l’entrée [du Hilton] jusqu’à ce que le photographe revienne et nous sommes entrés dans l’hôtel après de nombreuses tentatives et astuces [qui n’ont pas fonctionné]. Je suis restée à l’intérieur de l’hôtel jusqu’à 21 heures. De nombreux blessés sont entrés et ils nous tenaient à l’œil. Nous suivions ce qui était en train de se produire à Maspero depuis les fenêtres de l’hôtel.

Tandis que nous étions encerclés à l’intérieur de l’hôtel, mes amis m’ont téléphoné de Tahrir en me disant qu’une quantité impressionnante de forces était descendue sur la place après que soit parvenue la nouvelle que des manifestants se trouvaient là et ils ont utilisé les gaz lacrymogènes. Un de nos amis a aussi été touché par une cartouche. Ce discours a été confirmé par plus d’une personne fiables.

Cependant, à 21 heures beaucoup de personnes ont commencé à sortir [de l’hôtel] et ils nous disaient : « Allez-y, maintenant il n’y a plus de danger, vous pouvez esquiver par les rues latérales ». Nous avons formé un petit groupe compact avec une famille chrétienne composée d’une mère et de ses deux jeunes fils et un groupe de femmes chrétiennes qui étaient allées à la manifestation le matin et nous sommes sorties de l’hôtel. Elles m’ont dit : « Reste au milieu de nous parce que quand ils verront une musulmane avec le voile, ils ne nous frapperont pas ! ». Ce fut une sensation douloureuse, sincèrement je n’ai pas compris pourquoi elles ont dit cela, étant donné que j’étais complètement convaincue que l’armée tirait au hasard et que la question n’était pas du tout confessionnelle, comme le démontre le fait que de nombreux blessés et de nombreux morts sont musulmans, comme nous l’avons appris plus tard.

À l’entrée de Abd el-Moneim Riad en venant du Musée cela m’a surpris de voir une quantité énorme de police militaire en tenue anti-émeute. Il y avait aussi avec eux des civils avec des casques, des gilets pare-balles et des bâtons, comme lorsque l’on a évacué la Place le premier août. Le même système idiot qui utilise les troupes en civils ou des éléments provocateurs. Ils se dirigeaient vers Maspero de Tahrir. Nous avons couru très rapidement vers Ramsis afin qu’ils ne nous reconnaissent pas comme étant des manifestants. Sincèrement je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient exactement et s’ils avaient l’intention de frapper les manifestants ni qui ils étaient, mais leur aspect n’était pas rassurant.

Nous sommes arrivées à l’arrêt Nasser à l’Isaaf et tout le long de la route il y avait de grands attroupements de personnes, cela ressemblait à des comités populaires et on ne comprenait pas si c’était des voyous ou des manifestants ou des curieux ou quoi précisément, mais désormais je n’étais plus capable de me concentrer sur les événements. J’étais presque en transe. Puis nous sommes montées dans le métro et nous sommes rentrées chez nous.

Avec mon témoignage, je désire clarifier ce qui suit :

- Le cortège des coptes était pacifique dès le début et il y avait de nombreux musulmans et des petites gens qui solidarisaient avec les manifestants ;

- Les voyous ont attaqué les gens à deux reprises, la première au tunnel Ahmed Helmy et la seconde près du Ramsis Hilton ;

- L’armée a tiré à blanc et avec de vrais projectiles sur les gens et les blindés ont écrasé les jeunes qui étaient dans les premiers rangs. C’est ainsi que témoignent de très nombreuses personnes. J’ai vu les signes des projectiles sur leurs corps ;

- La question au début n’était pas du tout confessionnelle contrairement à ce que disent les télévisions et le Conseil militaire pour enflammer les esprits. Ce sont eux qui tentent de le faire apparaître ainsi.

Voilà mon témoignage devant notre Seigneur. Celui qui veut le croire est bienvenu. Celui qui ne veut pas, qu’il aille regarder la Première Chaîne, qu’il se fasse un bon lavage de cerveau et qu’il disparaisse.

(Original : dialecte égyptien)

 

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