Algérie : moi, père Jean-Pierre Schumacher, dernier moine de Tibhirine

En 1996, il a échappé par miracle à l’enlèvement de ses frères par le Groupe islamique armé. Installé aujourd’hui au Maroc, Jean-Pierre Schumacher s’est confié à Jeune Afrique dans un récit à la fois poignant et désarmant d’espérance.

Des chants grégoriens d’une incroyable pureté s’élèvent du monastère Notre-Dame de l’Atlas. Dans la salle de prière, six moines trappistes terminent leurs vêpres avant de prendre le dernier repas du jour et de vaquer à leurs études du soir. Bientôt, cet îlot catholique entouré par les montagnes va se plonger dans le silence de la nuit.

On se croirait à Tibhirine, en Algérie, dans l’une des scènes du film Des hommes et des dieux, qui raconte l’histoire des sept moines assassinés par le Groupe islamique armé (GIA), en 1996. Mais nous sommes à Midelt, au Maroc, une ville perchée à 1 500 m au cœur du Moyen Atlas et qui abrite, depuis 2000, le dernier rescapé du carnage. Père Jean-Pierre Schumacher, 92 ans, portier de nuit du monastère de Tibhirine au moment du drame, nous accueille avec un sourire radieux. Mais il hésite à raconter ce qu’il a vécu la nuit où les religieux ont été enlevés.

« Le fait d’être connu me gêne un peu. Un moine doit être discret », glisse-t-il d’une voix à peine audible. Pourtant, il a déjà relaté son expérience dans deux livres, L’Esprit de Tibhirine, de Nicolas Ballet (Seuil, 2012), et Le Dernier Moine de Tibhirine, de Freddy Derwahl (Albin Michel, 2012), et s’est confié à quelques journaux chrétiens. Mais il finit par accepter de témoigner.

La violente prise en otage

Tout a commencé le 24 décembre 1993, quand les moines reçoivent la visite d’hommes habillés en militaires mais se revendiquant du GIA. Leur émir, un certain Sayah Attia, est venu chercher le médecin, père Luc, pour l’emmener soigner des jihadistes dans les montagnes de Médéa. Mais père Christian, le prieur et responsable du monastère, lui assure habilement que le médecin est asthmatique et ne peut supporter le déplacement jusqu’aux montagnes. Depuis cette soirée, les moines savaient que les terroristes allaient revenir.

Mais ils ont décidé de rester « pour servir Dieu ». Sur ordre de l’armée algérienne, ils ont néanmoins commencé à fermer les portes assez tôt la nuit. « En 1996, le 27 mars, à 1 heure du matin, j’étais dans ma chambre à côté du grand portail que j’avais fermé avec un gros verrou, comme tous les soirs. J’ai été réveillé par des bruits à l’extérieur. Je me suis dit : ça y est, ils sont là ! » se rappelle le rescapé.

Il pensait qu’ils venaient seulement voir le médecin et lui demander des médicaments. Dans la cour, il a reconnu la voix de père Christian, qui leur demandait derrière le portail : « Qui est le chef ? » Quelqu’un a répondu : « C’est lui, le chef, il faut lui obéir ! » « Là, j’ai senti qu’il fallait se méfier parce qu’on ne parle pas de cette façon à un moine. » Plus tard, il apprendra que les terroristes avaient pris en otage le gardien du monastère, qui logeait en bordure de route, et qu’ils lui avaient ordonné d’ouvrir toutes les portes. L’un des terroristes avait demandé à celui-ci : « Est-ce qu’ils sont bien sept ? », et il avait répondu : « C’est comme tu dis ! »

« Va chercher une corde, on va faire voir à ce gardien ce qu’est le GIA »

C’est grâce à la réponse du gardien que père Schumacher ainsi que père Amédée – qui logeait au rez-de-chaussée et qui avait pris la précaution lui aussi de fermer sa porte – ont pu échapper à l’enlèvement.

Bizarrement, les terroristes ne savaient pas que les moines étaient au nombre de neuf. Ils sont donc allés directement chez le médecin, qui dormait toujours la porte ouverte à cause de son asthme, puis chez le prieur, ainsi que chez cinq moines qui étaient à l’étage. Les chambres où étaient logés les invités du monastère et un groupe de religieuses n’ont pas été approchées. Quant au gardien, Mohamed, il a pu leur échapper au moment où ils voulaient le tuer.

« Il m’a dit, lorsqu’il est sorti de sa cachette le matin, qu’il avait entendu l’un d’eux dire à un autre : « Va chercher une corde, on va faire voir à ce gardien ce qu’est le GIA » », se souvient le rescapé. Quelques instants plus tard, les bruits s’arrêtèrent. Jean-Pierre Schumacher crut qu’ils étaient partis. Soudain, quelqu’un frappa à sa porte. « Je pensais que c’était eux. Mais c’était père Amédée et l’un des invités du monastère, père Thierry Becker, qui sont venus me dire que nos frères avaient disparu. »

Une messe en rouge, signe des martyrs

Toute communication avec les autorités était impossible, les fils téléphoniques ayant été coupés. À cause du couvre-feu instauré par l’armée, les pères Jean-Pierre et Amédée ont dû attendre 5 heures du matin avant de se rendre à la caserne militaire du village pour y faire une déposition.

Deux jours passent. Sans nouvelles des moines, les deux hommes décident d’aller à Alger, à la maison diocésaine, là où d’autres communautés chrétiennes en danger s’étaient repliées. « On avait ramené de Tibhirine une marmite de 30 litres de soupe à base de haricots rouges que frère Luc avait préparée pour nous avant qu’il ne soit enlevé. Ce soir-là, nous avons invité tout le monde à manger et leur avons dit : « C’est frère Luc qui vous a fait le repas ! » »

Fin avril, père Schumacher décide d’aller à Fès, au Maroc, là où est située la communauté religieuse des cisterciens trappistes. Quant à père Amédée, il était obligé de rester à Alger pour continuer de gérer le monastère à distance de peur qu’il ne soit squatté. Le 21 mai, le GIA annonce l’assassinat des moines enlevés.

« J’étais à la prière dans notre monastère à Fès, raconte père Schumacher, lorsqu’un frère est entré et s’est mis à plat ventre en criant : « Les pères ont été tués ». « Il ne faut pas être triste, lui ai-je répondu. Ce qu’on est en train de vivre est quelque chose de très grave et de très beau aussi. S’il y a une messe à célébrer pour eux, elle ne sera ni en noir ni en violet, couleurs du deuil, mais en rouge, signe des martyrs ». »

Les funérailles des moines auront lieu le 2 juin à Alger. C’est ce jour-là que Jean-Pierre Schumacher apprend que seules les têtes ont été retrouvées et qu’il n’y avait aucune trace des corps. Après la cérémonie, les cercueils seront transportés par l’armée au monastère de Tibhirine, où ils seront enterrés. Mais ce n’est qu’en mars dernier que l’Algérie a accepté de remettre des prélèvements à la justice française, qui avait ouvert une enquête en 2003.

En 2000, après quatre années passées à Fès, père Schumacher part à Midelt avec d’autres moines trappistes rejoindre un petit monastère confié par des sœurs franciscaines qui l’habitaient depuis une trentaine d’années. Leur objectif est de perpétuer l’esprit de Tibhirine dans cette région montagneuse. Midelt offre aux moines un cadre idéal pour exercer leur culte au milieu d’une population berbère entièrement musulmane. Des moines de Tibhirine, il ne reste que Jean-Pierre Schumacher, père Amédée étant décédé en 2008.

Dans ce monastère marocain clos de murs en pisé et de plain-pied, il a édifié sans nostalgie – car les moines refusent de cultiver le triste souvenir du passé – un mémorial, avec les portraits de ses sept frères assassinés.

 » C’est par respect pour l’islam et les musulmans que le dernier moine de Tibhirine n’a jamais songé à rentrer en France, malgré ce qu’il a vécu « 

Sur un pupitre, on peut lire le testament de père Christian, le prieur, écrit en 1993, dont cet extrait : « Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. »

C’est aussi par respect pour l’islam et les musulmans que le dernier moine de Tibhirine n’a jamais songé à rentrer en France, malgré ce qu’il a vécu. « J’ai aimé mes années passées à Tibhirine au milieu de la population musulmane. C’est pour les mêmes raisons que je suis resté au Maroc et que je compte, si le Seigneur le veut, y terminer mes jours », sourit-il.

Le 21 mai, il a célébré avec les autres moines de son monastère le vingtième anniversaire de la disparition de leurs frères. Pour l’occasion, ils ont dit une messe rouge. Pour que leur âme repose en paix.

 

Nadia Lamlili