À Saint-Etienne-du-Rouvray, rouvrir ses portes après le drame

L’église Saint-Étienne, où a été assassiné le P. Jacques Hamel le 26 juillet, va rouvrir dimanche 2 octobre ses portes aux fidèles.

L’événement est attendu par des paroissiens toujours marqués par le drame, mais aussi par une commune où l’on veut continuer à cultiver le vivre-ensemble.

Le sol est moucheté de taches de cire, traces des centaines de bougies qui se sont consumées sur ce trottoir, devant l’église Saint-Étienne. Elles avaient été allumées en mémoire du P. Jacques Hamel, assassiné le 26 juillet par deux terroristes se réclamant de Daech. Fin août, tous les messages et objets déposés en hommage au prêtre à Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) ont été retirés pour être archivés. D’autres signes, moins nombreux, les ont remplacés.

Sur la grille de l’édifice fermée par une solide chaîne, de nouvelles fleurs ont été accrochées autour d’un grand portrait en couleur du P. Hamel, punaisé dans un cadre. Dimanche 2 octobre, pour la première fois depuis plus de deux mois, ce portail sera ouvert en grand et la nef accueillera une messe, après une procession dans le centre-ville et un rite « de réparation ». Sœur Danièle Delafosse sera assise parmi les fidèles. « J’ai une certaine appréhension, je ne sais pas comment je vais réagir », reconnaît-elle.

« La vie a repris »

La septuagénaire est l’une des trois sœurs de Saint-Vincent de Paul présentes dans l’église le jour de l’attentat. C’est elle qui s’est enfuie et a donné l’alerte. Aujourd’hui, elle ne cache pas que le petit groupe de religieuses dont elle est la supérieure a vécu des moments « difficiles ».

Elle ne tait pas, non plus, que les deux autres sœurs prises en otage, Huguette Péron et Hélène Decaux, sont « fatiguées ». « Mais la vie a repris et c’est la vie qui nous a aidés à rebondir, poursuit-elle. Il faut laisser le temps au temps, cela va s’arranger. On a besoin de se consacrer à notre vocation, de se mettre au service des pauvres. »

Avec des bénévoles, cette éducatrice de formation s’est donc remise à animer Vesti’Amis, le service de collecte de vêtements d’occasion qui sont ensuite vendus à petit prix pour financer des activités pour les enfants. Le modeste local est ouvert trois fois par semaine dans la maison paroissiale, en face de l’église Sainte-Thérèse, l’autre église de la commune. Il est situé dans la partie haute de Saint-étienne-du-Rouvray, à proximité des grands ensembles de Château-Blanc, où vivent de nombreux habitants d’origine africaine.

« Ce que nous avons vécu n’a rien changé »

Beaucoup sont de confession musulmane. « Parfois, quand je croise un homme, je me pose des questions », confie la religieuse, avant de s’interrompre : « Je n’ai pas le droit d’avoir ce genre de pensée. Depuis cinq ans que je vis ici, je n’ai jamais rencontré de difficulté et ce que nous avons vécu n’a rien changé, au contraire. Les mamans musulmanes qui viennent à Vesti’Amis nous entourent de beaucoup de chaleur et d’émotion et, dans le quartier où nous habitons, des gens qui ne nous disaient jamais bonjour avant viennent nous saluer. Quelle que soit notre religion, nous sommes là pour vivre tous ensemble. »

Le P. Auguste Moanda, en charge de la paroisse depuis cinq ans, est logé dans le presbytère voisin. Le jour de l’attentat, ce prêtre venu de la Républicaine démocratique du Congo était en vacances. Lui aussi, forcément, a été profondément marqué par le drame. « Cela a été difficile, souligne-t-il pudiquement, assis sur un banc de l’église Sainte-Thérèse. Chaque fois que je rentre dans une église, j’ai d’abord une pensée pour le P. Hamel. Il a fait sacrifice de sa vie. Cette abnégation, ce don de soi, cela me touche beaucoup. »

« Il fallait rouvrir l’église »

En ce début d’automne, son visage est aussi marqué par la fatigue liée à l’organisation d’une cérémonie dominicale placée sous haute sécurité. « C’est beaucoup de travail et de pression, dit-il. Il fallait rouvrir l’église. Mais on a tous hâte que cela soit passé et de reprendre une vie normale. » Dimanche, priorité sera donnée aux « habituels » paroissiens, qui s’étaient sentis dépossédés lors de la messe célébrée à la cathédrale de Rouen en hommage au P. Hamel. Seules 200 personnes, dûment inscrites, pourront entrer dans l’église Saint-Étienne. Pour les autres, un grand écran sera installé à l’extérieur (1).

 

En attendant, le P. Auguste Moanda a repris ses offices à Sainte-Thérèse. Il y croise des paroissiens bouleversés par l’assassinat. Certains ont d’ailleurs consulté la cellule d’aide psychologique mise à leur disposition. « On sent que c’est encore une plaie à vif dans le cœur des gens, constate-t-il. Mais j’ai aussi l’impression que cela les rend plus sensibles et attentifs aux autres, notamment aux musulmans. Les relations entre nos deux communautés étaient déjà bonnes. Je pense qu’elles sont maintenant renforcées. »

« Cela nous a rapprochés des chrétiens »

Ces liens demeurent matériellement concrétisés par la proximité des deux lieux de culte. La mosquée Yahya jouxte l’église Sainte-Thérèse et la paroisse a offert une partie du terrain nécessaire à son édification. « Notre travail en commun s’est intensifié, confirme Mohammed Karabila, président de l’Association cultuelle musulmane de la commune et du conseil régional du culte musulman de Haute-Normandie. Les deux ou trois jours qui ont suivi l’attentat, les musulmans rasaient un peu les murs. Mais cela n’a pas duré. Les gerbes que nous avons déposées, notre présence aux cérémonies d’hommage au P. Hamel, tout cela nous a encore rapprochés des chrétiens. »

Lui espère que de nombreux musulmans se rendront devant l’église dimanche : « Même si on n’y fait pas de prière, c’est aussi notre église et notre commune. » Pour se rendre compte de l’attente suscitée par l’événement, au-delà des catholiques, il suffit de poser la question à trois collégiens en train d’avaler des kebabs dans le vieux-bourg. Tous l’assurent entre deux bouchées : ils iront à la cérémonie, avec leurs parents.

Maintenir le « vivre ensemble »

Nacera Zebbar, elle, se gare presque tous les jours devant Saint-Étienne pour aller chercher ses enfants scolarisés à l’école. Elle se dit « ni musulmane, ni catholique », et connaissait seulement « de vue » l’octogénaire assassiné. « Sa mort a touché tout le monde, croyant ou pas, et on continue tous d’en parler, raconte la mère de famille. J’espère que personne n’oubliera jamais ce qui lui est arrivé. Moi, chaque fois que je passe ici, cela me rend triste. »

Bien sûr, le parvis bruisse aussi d’autres sentiments. Quand ce sexagénaire se gare à son tour, il fait d’abord part de sa colère contre « ces gens-là » et se lance dans une longue diatribe. L’homme est électeur du Front National. « Oui, je suis très remonté et je ne dois pas être le seul », conclut-il. Peut-être. Mais ce n’est pas l’écho qui revient le plus souvent aux oreilles dans cette ville populaire de 28 000 habitants, dirigée par le Parti communiste depuis 1959. Que l’on traîne au marché du plateau du Madrillet, au stade Youri-Gagarine ou dans les couloirs d’un centre socio-culturel, on y entend surtout parler de « vivre-ensemble ».

« Des messages du monde entier »

Le week-end dernier, des pèlerins polonais en route vers Lisieux ont fait un crochet par une cité devenue subitement célèbre au-delà des frontières de la Seine-Maritime. « On continue à recevoir des messages de sympathie du monde entier, souligne Linda Dupré, responsable locale des catéchistes. Quand je dis que je viens de Rouen, on me répond : ’’ah oui, la ville qui est à côté de Saint-Etienne-du-Rouvray…’’ »

Plus sérieusement, ce pilier de l’équipe paroissiale avoue qu’elle commence à trouver « très lourd » pour sa commune et son petit cercle de catholiques pratiquants de porter le poids de tant de symboles. D’autant plus que ceux qui s’étaient manifestés juste après l’attaque terroriste pour « donner un coup de main » à la paroisse se sont évaporés. « Le soufflé est retombé, note-t-elle à regret. Mais cela reviendra peut-être. On est prêt à accueillir toutes les bonnes volontés. »

« Le début du deuil »

De retour de Rome, où elle vient de participer au jubilé des catéchistes, Linda Dupré glisse que ce pèlerinage, prévu bien avant l’attentat, l’a rendue plus forte au moment de supporter l’épreuve de la mort du P. Hamel. « Je ne pense pas qu’on puisse vivre ce genre d’événement sans changer. C’est un acte impardonnable. Mais cette année est celle de la miséricorde et la miséricorde prend aujourd’hui tout son sens pour nous. »

Pour elle, la cérémonie de dimanche résonne comme « le début du deuil ».« L’église fermée, c’était comme une blessure qui n’était pas refermée. Maintenant, on peut aller à nouveau de l’avant. »

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Extrait  : « Mon Père, je m’abandonne à toi »

Dans un livre sur la mort du P. Hamel, Jan De Volder a recueilli le témoignage de Guy Coponet, présent dans l’église, et grièvement blessé lors de l’attentat.

« Entre-temps Guy, se faisant toujours passer pour mort et essayant de contenir la perte de sang, reste lucide : ‘‘Bien sûr, j’étais convaincu que mon heure avait sonné. Quand j’étais couché là, j’ai prié intensément.’’ Guy pense au petit frère Charles de Foucauld, lui aussi mort par une main musulmane dans le désert. ‘‘Dans mon for intérieur, j’ai récité la prière qui m’avait accompagné tant de fois dans ma vie spirituelle et que je connais par cœur heureusement : Mon Père, je m’abandonne à toi, fais de moi ce qu’il te plaira ’’ (…) Plusieurs fois, il prie aussi ’’Je vous salue Marie’’. Il se souvient s’être particulièrement concentré sur la dernière phrase : ‘‘Maintenant et à l’heure de notre mort.’’ »

Extraits de Martyr. Vie et mort du père Jacques Hamel de Jan De Volder, (Cerf, 128 p., 9 €)

Pascal Charrier (à Saint-Étienne-du-Rouvray)

(1) La cérémonie sera retransmise en direct sur KTO à 15 h 30